CHAPITRE PREMIER
DE l’influence DES TRAVAUX MICROGRAPHIQUES SUR LA CONNAISSANCE DES CAUSES DES MALADIES CHIRURGICALES.
La difficulté ou même l’impossibilité, dans un grand nombre de circonstances , de constater, par l’examen physique ou chimique ordinaire , la nature de certaines causes morbides , a dû naturellement conduire les micrographes à examiner les substances auxquelles on reconnaît ces propriétés nuisibles. Les venins et les virus sont ainsi devenus l’objet d’études spéciales, et, nous pouvons le dire par avance, toujours infructueuses.
Si le microscope a rendu des services à l’histoire naturelle et à l’anatomie comparée, en faisant connaître la structure des organes chargés de la sécrétion des venins dans les espèces vénimeuses , il est resté absolument muet sur la nature de ces venins eux-mémes. Ces produits de sécrétion, dont les propriétés nuisibles sont souvent si marquées , et qui exercent , dans certains cas , une action si rapide sur l’organisme humain , sont constitués simplement par des
liquides dont la limpidité et la fluidité varient selon les espèces animales d’où ils proviennent. Le microscope n’y a fait constater ni globules ni animalcules ; il y a seulement montré l’existence de cristaux déliés et aigus , avec apparence d’une texture fine et délicate , qui persistaient sur le verre de l’objectif pendant des mois entiers ' .
Quant aux virus , on pouvait espérer que le microscope fournirait quelques lumières, et sur leur composition et sur le rôle qu’ils remplissent dans la transmission des maladies ; par malheur il n’en a pas été ainsi , et des espérances conçues prématurément ont dû être abandonnées sans retour. M. Dubois ( d’Amiens) un des premiers , examinant le virus vaccin , a constaté qu’il ne renfermait ni globules ni animalcules ; résultats confirmés par M. Donné, qui a reconnu dans ce liquide la présence de cristaux de chlorhydrate d’ammoniaque déjà signalés par M. Dubois. Seulement, M. Donné diffère de M. Dubois , en ce qu’il n’admet pas qu’une forme cristalline régulière soit le caractère constant d’un bon virus, attendu que des circonstances accidentelles, n’ayant aucune action sur les propriétés virulentes du vaccin, modifient presque à l’infini ces formes cristallines 1 2.
C’est également sans résultat avantageux que l’on a soumis à l’examen microscopique la plupart des autres virus, tels que celui de la morve, de la pustule maligne, etc. M. Lebert déclare n’avoir trouvé jusqu’à présent aucun moyen pour distinguer, par le microscope, le pus de la
1 Méat], cité par M. Anglada ; Traité de la contagion, tom. I , pag. 219.
2 Donné ; Cours de microscopie , pag. 482.
gonorrhée et le pus syphilitique de toute autre espèce de pus M. Donné s’exprime absolument de la même manière et il affirme « que le pus de la blennorrhagie urétrale ou vaginale, ne diffère en rien, au microscope , du pus d’un phlegmon ordinaire. »
Quant à l’animalcule de l’ordre des infusoires , découvert par M. Donné dans le mucus vaginal de certaines femmes affectées d’un écoulement tantôt de nature suspecte , tantôt résultant d’un état de malpropreté des parties génitales , et que cet habile observateur a décrit sous le nom de trichomonas vaginale , il ne paraît pas qu’il ait des rapports avec la nature morbide delà sécrétion et une cause spécifique de la maladie. La présence de cet infusoire ne peut donc servir à distinguer les écoulements syphilitiques des écoulements déterminés par une simple congestion de la muqueuse. C’est M. Donné lui-même qui arrive à cette conclusion, qui pouvait être prévue d’après l’inutilité des observations sur les autres virus 1 2.
Quoique les recherches microscopiques relatives à la composition des virus aient été inutiles, en ce sens qu’elles n’ont fait découvrir dans ces liquides aucun caractère physique qui leur appartienne en propre, elles sont cependant bien loin d’avoir été stériles. Elles ont montré une fois^ de plus que ce n’est, ni par une action physique, ni par une action chimique spéciale, que les virus transmettent les maladies dont ils sont le produit; mais bien par une action vitale tout à fait [insaisissable et inexplicable.
1 Lebert; Physiologie pathologique, tom. I , pag. 55.
2 Donné; Cours de microscopie, pag. 157.
Les résultats négatifs fournis par le microscope, dans l’étiologie des maladies contagieuses proprement dites , ou virulentes , ont encore été utiles en ce qu’ils ont permis de séparer nettement de ces dernières, d’autres maladies également transmissibles par le contact médiat ou immédiat, mais dans lesquelles la transmission a lieu , non par un virus qui n’existe pas , mais au moyen de parasites.
Les faits dont je veux parler en ce moment, n’ont rien de commun avec « une vieille hypothèse, qui a souvent fait fortune , et qui attribue la contagion à des microzoaires qui passeraient d’un corps dans un autre, où ils se multiplieraient par génération 1 . »Ces faits, aujourd’hui assez nombreux , et dont nous devons la connaissance aux travaux des micrographes, tout en intéressant le chirurgien, sont plutôt du domaine de la médecine que de celui de la chirurgie ; c’est pourquoi je me contenterai de les indiquer brièvement.
La plupart des maladies dans lesquelles on observe ce développement de parasites , qui sont supposés en être la cause, ont pour siège commun le tégument cutané; tandis que d’autres siègent sur les muqueuses, la muqueuse buccale en particulier. De ces parasites, les uns sont animaux, les autres végétaux. Les parasites animaux jusqu’ici connus sont au nombre de deux : le premier, dont la réalité n’est plus mise en doute par personne, est Yacarus ou cironde la
1 Ch. Anglada; Traité de la contagion, pour servira l'histoire des maladies contagieuses et des épidémies. Paris et Montpellier, 1853, tom. 1, pag. 220.
gale; le second, moins bien connu et moins fréquent, se trouve clans les pustules de Y acné.
La découverte des parasites végétaux est toute moderne. C’est en 1837 que Rémack observa le premier que les favi étaient formés par l’agrégation de fibres de moisissures. Plus tard on a constaté que c’étaient de véritables champignons. Des productions analogues ont été trouvées par M. Gruby dans la mentagre, dans la teigne tondante et dans la teigne décalvante. Ces découvertes, confirmées et complétées par un grand nombre de micrographes et de dermatologistes , ne peuvent être mises en doute : il est certain aujourd’hui que plusieurs maladies de la peau ou de l’origine des muqueuses ( muguet) s’accompagnent d’un développement plus ou moins considérable et plus ou moins rapide de végétaux microscopiques qui , par la diffusion de leurs sporules, peuvent devenir des agents de transmission de ces maladies.
Ici se présente une question importante et qui ne saurait malheureusement être résolue par le microscope. Il s’agit de savoir, avec MM. Devergie et Anglada , si Vacants de la gale, l’insecte de Facile punctatci et les epiphytes de la teigne et des autres maladies cutanées en sont réellement la cause nécessaire, ou si ces parasites ne sont qu’un produit de ces maladies ? M. Devergie adopte cette dernière opinion , se basant sur ce que ces maladies se développent spontanément. Mais n’est-ce pas admettre du même coup la génération spontanée des animaux et des végétaux parasites? On conviendra que c’est combattre une hypothèse par une autre hypothèse encore plus hasardée.
S’il fallait de toute nécessité se prononcer à cet égard ,
je préférerais de beaucoup l’opinion de M. Rollet, qui, après avoir examiné cette question, la résout de la manière suivante :
« S’il n’y avait pas un herpès circiné dépourvu de tout champignon, des mentagres non dermopliytiques ; et (pour réunir ici toutes les éruptions pouvant donner lieu aux mêmes difficultés d’interprétation) si , en même temps qu’il existe certaines formes encore peu connues d’acnés parasitiques , il n’existait pas aussi des acnés sans insectes, il serait bien naturel de considérer l’insecte ou le végétal comme la cause , et l’éruption comme un effet consécutif. Mais en présence de ces faits, et jusqu’à ce que nous connaissions mieux les premières apparitions du parasite dans ces affections, on n’est pas autorisé à nier que celui-ci ne puisse se greffer sur un herpès circiné simple , sur une mentagre ou un acné primitif, maladies d’abord non contagieuses ', mais qui le deviendraient en recevant le parasite1 2. »
Quoi qu’il en soit de ce point de pathogénie , il est certain que le microscope, en établissant une distinction tranchée entre les maladies parasitaires et les maladies virulentes, n’a pas seulement éclairé un point de science , il a encore fourni des indications thérapeutiques plus ou moins faciles "à remplir. Détruire les parasites animaux ou végétaux qui ont causé ou entretiennent la maladie , est ce qui presse le
1 Le terme de contagieuses est ici impropre; la contagion n’appartient qu’aux maladies virulentes, les autres sont simplement transmissibles.
2 Itollet ; Des agents contagieux (les maladies de la peau. ( Gazette médicale de Lyon, année 1855, n°“ 1 et 2.)
plos ; ce résultat obtenu, la maladie cutanée doit disparaître seule si elle était réactive, ou elle guérira plus facilement si elle est sous la dépendance d’un état général.
Avant de terminer ce qui est relatif à l’influence que les travaux micrographiques ont exercée sur la connaissance des Causes morbides , je dirai quelques mots d’un autre ordre d’animaux parasites , dont les chirurgiens ont assez souvent occasion de constater la présence : je veux parler des vers vésiculaires ou hydatiformes , dont un genre, Y èchinocoque, logé souvent en quantité considérable dans les hydatides ou acéphalocystes , a été l’objet de recherches extrêmement curieuses de la part des micrographes. Les notions intéressantes qu’ils nous avaient communiquées sur la conformation de ces animaux étaient, jusque dans ces derniers temps, restées sans application évidente ; mais des recherches nouvelles sont venues rendre , sinon certain , du moins trèsprobable, un fait déjà soupçonné depuis longtemps.
Il paraîtrait que les vers vésiculaires , l’ëchinocoque et le cysticerque en particulier, constituent une simple modification de forme , une période de développement des cestoïdes. Les taenias et les vers vésiculaires se reproduiraient par génération alternante, en passant d’une espèce animale aune autre. Ce' qui est certain , c’est que les œufs de tænia ne se développent jamais dans l’intestin de l’espèce animale qui les porte; ils doivent être expulsés, puis déglutis par un animal d’une espèce différente, pour se développer dans cer- * tains organes spéciaux , sons forme d’hydatides , après avoir pénétré dans les tissus par un procédé inconnu , différent de l’absorption vitale, et que l’on a désigné sous le nom de
pénétration. Celte première hydatide donne lieu , par gemmation , à de nouveaux vers vésiculaires, lesquels, s’ils arrivent par déglutition dans l’intestin d’un animal convenablement disposé, s’y développent sous forme de ténia.
Telles sont les principales notions que les travaux micrographiques ont fournies à l’histoire étiologique des maladies chirurgicales. On voit qu’elles sont assez restreintes, quoique susceptibles d’exercer une certaine influence sur la thérapeutique. Le microscope, de plus , a été mis en usage pour constater la présence de corps étrangers d’un petit volume logés dans la cornée ou la conjonctive; mais ces applications, qui n’ont été faites que dans des cas particuliers, ne méritent pas que nous nous y arrêtions davantage.