‹ Du microscope et des injections dans leur applications à l'anatomie et à la pathologie, suivi d'une classification des sciences fondamentales, de celle de la biologie et de l'anatomie en particulier [electronic resource]Chapitre 45 sur 77 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Article premier.

1. Dans l'étude de toutes les sciences, il est des mots qui se présentent à chaque instant aux yeux du lecteur et dont l'acception, n'étant pas préalablement nettement définie, jette quelquefois le trouble dans son esprit au lieu d'y apporter des notions précises. Ces mots sont ceux employés pour désigner ce qu'on entend par causes , lois, forces, etc. Il serait impossible de prévenir ce grave inconvénient, si l'on ne se plaçait d'abord à un point de vue assez élevé pour les envisager simultanément dans l'ensemble des conceptions humaines.

2. Ce point de vue élevé est le point de vue philosophique. Par philosophie il faut, comme le faisaient les anciens, Aristote principalement, désigner l'étude propre des généralités de toutes les sciences qu'embrasse uolrp intelligence, conçues comme soumises à une më-

thodc unique, el comme consliluant chacune les diflerenles parties d'un grand fait, d'une vasle et unique science, {lowta, science, sagesse. )

3. On donne le nom de loi aux relations ou rapports constants de similitude el de succession qui rattachent les uns aux autres tous les phénomènes que présentent les êtres qui composent l'univers.

Analyser ces phénomènes pour arriver à la découverte des lois qui les niellent en relation l'un avec l'autre , c'est là le but des savants , c'est à cela que doivent se borner leurs efforts.

Découvrir une loi, c'est découvrir qu'un ensemble de phénomènes se passent de lelle ou telle manière, dans telles ou telles circonstances ; c'est généraliser, réduire à un fait général plusieurs faits semblables ou ayant lieu d'une manière successive.

Mais dire que les lois sont toujours placées au-dessus de la matière, la tiennent sous leur dépendance sans être influencées par elle, c'est sortir de la réalité; c'est supposer que les lois peuvent exister en dehors de la matière et sans elle, comme autant d'esprits dominateurs indéfinissables. C'est faire une hypothèse qui ne peut ni être démontrée, ni être renversée, et qui par conséquent ne mérite pas d'être prise en considération.

Art. II. — Lois principales de l'évolution ou développement

des sciences.

4. L'étude du développement tolaldes sciences, d'après une lelle conception, depuis leurs premiers vestiges jusqu'à nos jours, chez les différents peuples, a conduit à des résultats importants. Ils sont de nature à donner

à loules les sciences successivement un caractère de précision et de certitude dans les détails appropriés à la nature des corps étudiés, puis de positivilé et d'élévation dans les généralités, que les plus avancées d'entre elles ont atteint et dont on pouvait à peine soupçonner la possibilité pour les autres. Ce serait sortir du cadre de ce livre que dé lés exposer ici; c'est à la philosophie positive et à l'histoire philosophique des sciences qu'il appartient de les mettre en évidence. Toutefois comme ces résultats sont autant de principes qui doivent servir incessamment de guide, il devient nécessaire de les énoncer en peu de mots. Du reste, déjà ils remplissent ce but, soit empiriquement, soit systématiquement dans l'étude des corps inorganiques, tandis qu'ils sont complètement négligés par les biologistes, sauf un petit nombre d'exceptions, empirique* pour la plupart.

C'est par leur connaissance qu'il est possible d'arriver a se rendre nettement raison des variations incessantes qui viennent successivement changer la face de chaque question scientifique, au grand scandale des esprits étrangers ou mal préparés à l'étude des sciences. Ils »ous expliquent pourquoi les mots cause , force nature , etc., ont été pris dans des acceptions si différentes et souvent si opposées , et en même temps ils nous apprennent dans quel sens nous devons les employer. Enfin, au milieu des considérations sans nombre et. de toute nature auxquelles peuvent donner lieu et ont trop souvent donné lieu les faits anatomiques Physiologiques, pathologiques, etc., ils peuvent servir a foire juger de l'importance et de l'utilité de chacune <ï elles, soit comme pouvant conduire à d'autres dé-

couvertes , soil comme applicables aux besoins de l'homme.

5. C'est par l'analyse du développement successif des sciences qu'on est arrivé à reconnaître que toutes les branches de nos connaissances progressent d'après cer« laines lois déterminées en se prêtant un mutuel appui. Dans cette évolution elles sont solidaires l'une de l'autre dans de certaines limites, comme autant de parties d'un corps unique, mais complexe. De là vient que tout progrès réel d'une science influe à un degré plus ou moins prononcé sur les progrès des autres , et qu'aucune d'entre elles -ou de leurs branches ne peut être poursuivie d'une manière exagérée, à l'exclusion des autres, sans voir ses progrès rester stériles , ou même être rapidement taxés de nullité.

De cette évolution progressive des sciences résulte aussi que, rarement, les découvertes les plus remarquables ne sont le fait d'un homme seul. Elles sont au contraire toujours préparées plus ou moins directement par les travaux des savants antérieurs, et souvent elles n'ont été retardées que par l'imperfection relative d'une autre branche des sciences. Ces découvertes sont donc en quelque sorte le fait d'une époque ; elles marquent une phase du développement total de l'espèce humaine. Aussi ne doit-il pas paraître étonnant que si souvent une même découverte soit faite en même temps par des hommes éloignés les uns des autres ou à des temps très rapprochés.

6. La loi fondamentale du développement de l'espèce humaine entière, loi qui se manifeste dans chaque branche de nos connaissances, consiste en ce que chacune d'elles passe successivement par trois états théo-

riques différents : \ ° L'élat théologique ou fictif; 2° l'étal métaphysique ou abstrait ;5°l'élat scientifique ou positif. Ce sont là les trois manières de raisonner que l'esprit humain par sa nature emploie successivement dans chacune de ses recherches. De là trois sortes de philosophes qui s'excluent mutuellement. La première est le point de départ nécessaire de l'intelligence humaine; la troisième son état définitif, permettant aux sciences de se développer continuellement; la seconde est simplement destinée à servir de transition de la première à la troisième, malgré ses prétentions à représenter d'une manière définitive et absolue le terme final du développement de l'esprit humain.

Dans l'état théologique, la nature intime des êtres , les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, voilà ce que l'homme se propose de découvrir. Il cherche des connaissances absolues ; dès lors tout phénomène est considéré comme produit par l'action directe et continue d'êtres surnaturels plus ou moins nombreux, produits de l'imagination, créés à notre image, dont l'intervention , arbitraire suivant les besoins , ne laisse rien d'inexpliqué dans tout ce qui nous frappe.

Dans l'état métaphysique, état de transition, rien n'est absolument nouveau : c'est une modification pure et simple du précédent. Au lieu d'être des agents surnaturels et très nombreux , ce sont des forces abstraites réduites à un moindre nombre qui les remplacent. Ce sont de véritables entités presque personnifiées , inhérentes aux divers êlres du monde, et considérées comme capables d'engendrer tous les phénomènes observés. L'explication des phénomènes consiste ici à rechercher s'ils sont produits par une ou plusieurs de ces forces

(fluides, etc.), et à assigner pour chacun d'eux l'entité qui l'a produit.

Une science est arrivée à l'état positif quand, reconnaissant l'impossibililé d'obtenir des notions absolues, l'esprit humain renonce à chercher l'origine et la destinalion de l'univers; quand il renonce à découvrir la nature et les causes intimes des phénomènes, pour s'attacher uniquement à découvrir par l'observation et le raisonnement sagement combinés leurs lois effectives, c'est-à-dire, ainsi que nous l'avons vu, à découvrir leurs relations invariables de succession et de similitude. Dès lors l'explication d'un fait est réduite à ses termes réels. Car substituant la recherche du comment à celle du pourquoi, qui pour rien encore n'a été atteinte et ne le sera jamais , expliquer un fait ne consiste plus désormais qu'à établir une liaison entre les divers phénomènes particuliers etquelques faits généraux considérés comme causes , dont les progrès de la science tendent de plus en plus à diminuer le nombre. Mais la cause première et la nature intime de ces faits généraux sont inabordables à notre intelligence, et leur étude est complètement stérile et vaine.

Le système théologique est parvenu à la plus haute perfection dont il soit susceptible, quand il a substitué l'action providentielle d'un être unique à l'action variée des nombreuses divinités indépendantes imaginées primitivement comme présidant aux phénomènes de chaque corps de l'univers.

De même le dernier terme du système métaphysique consiste à concevoir, au lieu des différentes entités particulières à chaque corps ou d'un être unique exerçant une action providentielle ; à concevoir, disons-nous, une

PRÉLIMINAIHUS. 7

seule grande entité générale, désignée sous le nom de nature, et envisagée comme la source unique de tous

les phénomènes.

La perfection du système positif n'élant pas atteinte, ne peut être précisée. Toutefois il tend sans cesse à se perfectionner, c'est-à-dire que de plus en plus il tend à rattacher le- divers phénomènes particuliers à quelques faits généraux considérés nominativement comme causes. On ne peut encore que supposer, d'après cela , quel pourrait être le dernier degré de sa perfection, en ayant soin de prévenir que tout porte à croire qu'il ne l'atteindra jamais. Cette perfection serait de pouvoir se représenter tous les divers phénomènes observables comme des cas parliculiers d'un seul fait général , tel que celui de la gravitation par exemple.

7. Les remarques suivantes prouvent l'exactitude de celte loi. A toutes les époques une théorie quelconque est nécessaire pour lier les faits observés; il n'y a pas d'observation suivie possible sans cela. Si les phénomènes observés n'étaient immédiatement rattachés à quelques principes, non seulement il serait impossible de combiner ces observations isolées et d'en tirer aucun fruit, mais nous serions dans l'impossibilité de les retenir, sans compter que le plus souvent ils passeraient inaperçus sous nos yeux.

Il est évident d'autre part que toute théorie positive ne peut être fondée que sur l'observation. L'esprit humain, ainsi pressé entre la nécessité d'observer pour se former des théories réelles pouvant conduire à des résultats sûrs, et la nécessité non moins impérieuse de se créer des théories quelconques, pour se livrer à des observations suivies , n'aurait jamais pu sortir de ce

cercle vicieux, si les conceptions théologiques ne se fussent spontanément présentées à lui. Il faut remarquer en outre que dans son enfance l'esprit humain concentre toute son activité sur les questions les plus inaccessibles à nos moyens, comme la nature intime des êtres, l'origine et la fin de tous les phénomènes ; autant de questions que les conceptions théologiques pouvaient seules résoudre par l'admission d'autant d'êtres surnaturels présidant à ces phénomènes.

A cette époque reculée, tous les problèmes vraiment solubles étaient presque envisagés comme indignes de méditations sérieuses. Actuellement, au contraire, la plus haute ambition des savants est de découvrir les lois des phénomènes ; le premier caractère propre de la philosophie qui leur sert de guide est de regarder comme démontré par l'expérience de plusieurs siècles , que tous ces mystères de l'origine et de la fin de toutes choses, etc., si facilement expliqués jusque dans les moindres détails par la philosophie théologique , sont nécessairement interdits à la raison humaine.

Mais les conceptions théologiques et les observations et théories physiques ou positives sont tellement opposées, si profondément incompatibles , que l'esprit ne pouvait passer brusquement et sans intermédiaire de l'un à l'autre. Il n'est donc pas étonnant que l'intelligence humaine se soit servie de conceptions intermédiaires d'un caractère bâtard, propres par cela même à opérer graduellement celte transition. C'est là ce qui caractérise les conceptions métaphysiques.

En substituant dans l'étude des phénomènes, à l'action surnaturelle, une entité correspondante et inséparable, elles ont conduit l'homme à s'habituer graduellement

à ne considérer que les fails eux-mêmes ; tandis que les nolions de ces agents ou entités métaphysiques finissent par ne plus représenter à l'esprit autre chose que les noms abstraits des phénomènes (1).

Art. III. — Du sens dans lequel doivent être pris les mots cause , force , nature , etc.

8. On voit déjà, par ce qui précède, que chez les anciens et chez tous les adeptes des philosophi.es théologiques et même métaphysiques, la cause des phénomènes est, dans la première, un être surnaturel présidant à chacun d'eux, ou un seul être providentiel, cause de tout ce qui existe. De là vient que dans les cas où le phénomène ne se manifestait pas avec ses circonstances habituelles, on s'en prenait à cette entité à laquelle on supposait une volonté , des caprices par conséquent, et le pouvoir de se jouer de l'être aux manifestations duquel elle présidait. Les cas tératologiques, par exemple , étaient des jeux de la nature ( ludibria natures), cette grande entité métaphysique imposée comme gouvernail t tous lesphénomènes des êtres organisés. De là aussi découlait naturellement la croyance à la possibilité d'agir sur cet être, de fléchir son courroux, de se le rendre favorable, croyance qui entraînait nécessairement à sa suite un culte accompagné de cérémonies diverses.

Que le mot cause désigne d'une manière générale un ou plusieurs êtres surnaturels, ou qu'il désigne un ou plusieurs fluides , ce n'est jamais que reculer la difficulté sans donner plus de certitude à la prévoyance,

(1) Comte, Cours de philosophie positive , t. I, p. 5 et suiv.; Kœpler, Berthollet , etc.

qui est en définitive le bji| de toute science, c'est-àdire, de toute série de laits rattachés entre eux par une théorie. Ce qui le démontre, c'est que ces êtres, ou les fluides qui les remplacent, sont rais de côté dans le raisonnement quand une fois les lois des phénomènes sont connues ; ils ne remplissent donc qu'un rôle provisoire, puisqu'on s'en passe dès que cela est devenu possible par une connaissance approfondie des choses; par conséquent, se passer dans le raisonnement d'un tel moyen adjuvant et transitoire, c'est marquer un progrès dans les sciences.

Ainsi , le caractère fondamental de la philosophie positive est de regarder tous les phénomènes comme se produisant d'après un certain nombre de lois invariables, dont la découverte et la réduction au moindre nombre possible sont le but de tous les efforts des savants.

9. Le mot cause désignera donc d'une manière générale un ou plusieurs phénomènes ou faits généraux auxquels se rattachent divers phénomènes particuliers, d'après certaines lois reconnues invariables.

Les phénomènes généraux du monde planétaire sont donc expliqués, leur cause est donc connue, puisqu'on sait que l'immense variété des faits astronomiques dérivent tous de la loi de la gravitation newtonienne, qui exprime le fait général de la tendance constante de toutes les molécules les unes vers les autres, en raison directe de leurs masses et en raison inverse du carré des distances. Ce fait général n'est lui-même qu'une simple extension d'un phénomène qui nous est familier, et que d'après cela seul nous regardons comme bien connu: la pesanteur des corps à la surface de la terre. Ainsi

les phénomènes astronomiques ne sont qu'un seul et même fait envisagé sous divers points de vue, dans diverses conditions.

Mais qu'est-ce en elle-même que cette atlraclion et cette pesanteur? Quelles en sont les causes? Pourquoi existe-t-elle? Ce sont des questions qu'il faut regarder comme insolubles. Il faut les abandonner à l'imagination des théologiens ou aux subtilités des métaphysiciens qui n'ont jamais pu faire plus que définir ces deux faits principes l'un par l'autre, en disant que l'attraction n'est autre chose qu'une pesanteur universelle, et la pesanteur qu'elle consiste dans l'attraction terrestre : ce qui revient à dire que l'attraction est l'attraction, et de même pour la pesanteur.

Ainsi, analyser avec certitude les circonstances de la production des phénomènes, les rattacher par leurs relations normales de similitude et de succession, voilà où il faut s'arrêter. Mais la recherche des causes génératrices, soit premières , soit finales , est absolument inaccessible ànotre intelligence, et l'on ne peut avoir la prétention de les exposer dans les explications, même les plus parfaites, d'un phénomène quelconque, puisqu'on ne fait jamais que reculer la difficulté toutes les fois qu'on l'essaie.

10. Les causes finales doivent nous arrêter ici quelques instants.

La doctrine des causes finales consiste à considérer, par exemple, en astronomie, l'univers comme subordonné à la terre, et, par suite, approprié à la satisfaction parfaite de tous les désirs et de tous les besoins de l'homme; mais l'exacte exploration du système solaire a fait disparaître, chez les esprits éclairés, lad-

miratiou aveugle que cette idée inspirait autrefois à la vue de l'ordre général des astres.

Dans les sciences moins avancées, des considérations analogues sont encore quelquefois mises en avant par ceux qui considèrent les végétaux comme ayant pour fin d'absorber l'acide carbonique expiré par les animaux, de servir de nourriture aux herbivores , puis ceux-ci comme faits pour nourrir les carnivores et l'homme, etc. Ou bien par ceux qui s'extasient sur la perfection et la complication d'un organe ou d'un appareil, de l'œil par exemple, particulièrement en ce qui concerne le but du cristallin, évidemment fait pour jouer le rôle de lentille et concentrer les rayons lumineux sur la rétine ; mais dont un peu plus loin ils n'admirent pas moins l'inutilité, parce qu'après avoir été enlevé par l'opération de la cataracte, la vision est encore possible.

Dans ces cas , et tous les cas analogues , c'est pour n'avoir envisagé qu'un des côtés de la question qu'on arrive à un résultat qui frappe outre mesure pendant quelque temps, et qui en définitive s'évanouit bientôt. Ce sont, en un mot, des questions mal posées ; ce sont autant de restes de l'ancienne suprématie théologique qui plaçait un être surnaturel chargé de régir les phénomènes de tous les corps.

Pour ces exemples et tous les exemples analogues, l'observation et le raisonnement transforment graduellement le dogme élémentaire des causes finales dans le principe fondamental des conditions d'existence. Elles nous conduisent à reconnaître que, par cela même que tel organe fait partie de tel être vivant, il concourt nécessairement d'une manière déterminée, quoique peut-être inconnue, à l'ensemble des actes qui composent son

existence. Ceci revient simplement à concevoir qu'il n'y a pas plus d'organes sans fonctions que de fonctions sans organes; ce principe est un résultat de l'observation.

Ainsi donc, d'après ce grand fait, appelé principe des conditions d'existence, quand nous avons observé une fonction quelconque, nous ne devons pas être surpris que l'analyse anatomique nous montre dans l'organisme un mode statique propre à permettre l'accomplissement de cette fonction. Et d'une manière générale, toutes les fois qu'une chose existe, nous ne saurions être étonnés de reconnaître que tout est disposé de manière à ce qu'elle ait lieu. La seule chose que nous devions faire, c'est de rechercher comment les choses sont disposées au point de vue statique, et d'après quelles lois elles se passent au point de vue dynamique; de telle sorte que nous puissions arriver à les modifier ou les approprier à l'avantage de l'espèce humaine.

De même, toute admiration exagérée devant la stabilité du système planétaire, qui aurait pour fin de permettre l'existence de l'homme et des animaux à la surface de la terre, revient à dire que, puisque nous existons il faut bien de toute nécessité que le système dont nous faisons partie soit disposé de façon à permettre celle existence, qui serait incompatible avec une absence totale de stabilité dans les éléments du monde. S'il en était autrement, la cause finale précédente se réduirait à cette remarque puérile, que si celle stabilité n'existait pas, nous n'existerions pas à la surface du globe ; ce qui dès lors rendrait toute admiration impossible , ou , en un mot, qu'il n'y a d'aslres habités que ceux qui sont habitables.

On esl ici, comme [IrêcMeriimëhl , ramené au l'ait des conditions d'existence, dont la portée et la fécondité sont bien supérieures à celles du dogme des causes finales (1).

M. C'est par l'élude du développement des sciences, considérées dans leur ensemble, qu'on a été conduit aux résultats énumérés précédemment, et par suite à préciser le sens des mots causes, lois, etc., de la manière qu'il vient d'être indiquée. Relativement au mot nature, les résultats obtenus ne sont pas moins importants.

Ce mot ne se trouve pas employé dans les livres sacrés, livres les plus anciens que nous connaissions. Ces livres qui , ainsi que l'a démontré M. A. Cocquerel, ne sont autre chose que l'exposé des connaissances scientifiques du temps, ayant été écrits sous l'influence du régime théo-logique monothéique le plus pur, leurs auteurs ne pouvaient, suivant la remarque de M. de Blninville, avoir besoin de ce mot, puisqu'ils admettaient un Dieu, un être créateur et gouverneur de toutes choses. Ce sont les philosophes métaphysiciens de la Grèce qui créèrent le mol nature pour désigner Une divinité, un être surnaturel, véritable entité qui paraît avoir été imaginée par l'école dflippocrate. ($ùu>,jenais; <f>vatç, nature.) Cette divinité régissaitel dirigeai l toutes les choses d'ici-bas. C'était déjà un immense progrès que de réduire à un seul les êtres surnaturels qui antérieurement présidaient à tous les phénomènes principaux que présentent les végétaux, les animaux, etc. Cet être,

(1) Comte, loc. cit., t. II et III; Lamarck , de Blainville, Geoffroy Saint-Hilaire, etc.

imaginé d'abord pour expliquer les phénomènes appelés crises dans les maladies aiguës qu'on ne voulait pas allribuer au hasard, servit peu à peu à l'explication de tous les phénomènes de l'univers, et finit par être considéré comme son créateur. Chez les Latins, le mot nature {nasci , naître) désignait ce qu'un être lient de sa naissance, ses qualités ou propriétés spontanées, par opposition à ce qu'il peut acquérir par l'art. Ainsi, le diamant brut est naturellement cristallisé, mais souvent peu brillant; l'art du lapidaire lui donne un éclat qui ne lui est pas naturel.

Les métaphysiciens scolastiques le rendirent synonyme d'essence, en s'en servant pour désigner l'ensemble des attributs qui constituent un être ce qu'il est et le distinguent des autres. De là vient qu'on dit : Il est dans la nature de l'homme d'être humain, sociable, raisonnable; dans celle du fer, d'être dur, malléable, etc. Ce terme fut nécessairement étendu par les métaphysiciens, des qualités générales des corps organiques et inorganiques (qualités qui, pour eux, étaient en réalité autant d'enlilés dont ils prétendaient arriver à connaître l'essence) à l'entité providentielle et créatrice, à Dieu. Aussi dit-on également bien: La nature de Dieu; la nature du fer, de l'homme, d'un raisonnement, d'un triangle, etc.

Une fois arrivés à reconnaître que les propriétés communes à tous les corps, que les propriétés générales de la matière ne sont pas des entités, n'existent pas hors de la matière et sans elle, mais lui sont inhérentes, lui sont propres, les savants n'ont plus employé le motnature pour désigner l'ensemble de ces qualités, antérieurement considérées comme des entités

indépendantes. Dès lors il n'a plus signifié que l'ensemble des êtres qui possèdent ces propriétés générales ; de là vient qu'on le substitue quelquefois à celui d'univers, monde, création, qu'on s'en sert pour désigner l'universalité des êtres. C'est dans ce sens qu'on dit que le sphynx ou autres êtres fantastiques ne sont pas dans la nature.

Les lois qu'on établit d'après l'observation de relations constantes qui unissent les uns aux autres les nombreux phénomènes des êtres de l'univers sont, dans ce sens, appelées lois de la nature.

Arrivée à sa plus haute perfection, la métaphysique n'a pas laissé au mot nature l'acception précédente beaucoup trop positive pour elle. Elle ne s'est pas bornée à désigner par ce mot l'ensemble des êtres pris d'une manière générale : elle personnifia cet ensemble d'êtres ; elle en fit un être distinct, une grande âme, dont chaque corps organisé ou inorganique possédait une branche, un prolongement qui rentrait dans l'âme commune dès que le corps était détruit. Cet être de pure création , cette grande entité générale comprenait tous les autres, réglait leurs rapports, en dirigeait les lois. On lui assigna tous les attributs de Dieu. C'est ainsi qu'on dit : La bonté, la sagesse de la nature, comme on dit : La justice de Dieu. La nature yr'it dès lors la place de Dieu, devint la natura naturans des scolasliques.

De là est né le panthéisme, système d'après lequel Dieu n'est pas seulement dans la nature, mais est la nature elle-même, c'est-à-dire l'ensemble de tout ce qui est; en un mot, l'entité nature est substituée à l'entité Dieu.

« Le mot nature devient évidemment une véritable

entité, une création ontologique qui n'a pas plus lie. réalité que le principe vital, que l'archée de Van Flelinont, autres entités qu'on a supposées chez les animaux et qui devaient présider aux phénomènes de la vie, les régler, les diriger (1). »

Ainsi le mot nature ne sera donc employé ni pour désigner une sorte de divinité, comme le faisaient les Grecs, ni pour l'entité ontologique mise à sa place par les métaphysiciens panthéistes. II indiquera , au contraire, les propriétés qu'un être tient de sa naissance, comme le faisaient les Latins, surtout dans le cas où l'on dit, les propriétés naturelles d'un corps, comme synonyme de propriétés générales.

Il désignera surtout l'ensemble des êtres existants; il est alors synonyme d'univers, terme préférable, puisque l'étymologie emporte sa définition. ( De Blainville, loc. cit.)

Ce serait retomber dans la métaphysique ou le théologisme que de vouloir rechercher ce qui concerne la nature intime des êtres, leur essence, leur mode essentiel de production ; c'est là un genre de recherches absolument inaccessible au raisonnement et à l'observation, et qui rentre dans le domaine de l'imagination.

12. On donne, dans les sciences, d'une manière générale, le nom de forces à tous les faits généraux auxquels se rattachent un ou plusieurs phénomènes particuliers, comme autant d'effets. En un mol, toute cause est une force. Ainsi, par exemple, on donne le nom de force de cohésion à la cause ou fait général en vertu duquel

(1) De Blainville, Cours de physiologie comparée , i. I, p. 17. Paris, 1829.

les molécules des corps sont retenues, fixées les unes aux autres à des degrés variables d'intensité.

Le l'ait de l'attraction newlonierîne est la force ou puissance en vertu de laquelle les planètes tournent autour du soleil , les corps tombent vers le centre de la terre; l'attraction est la cause de ces mouvements.

D'une manière analogue dans les corps organisés, le mol force désigne d'une manière générale l'action produite par une ou plusieurs propriétés de ces corps agissant simultanément. Par force d'impulsion du cœur, on désigne implicitement l'effet que peut produire la contraction des fibres musculaires de cet organe. La force digestive du ventricule succenturié des oiseaux de proie diurnes est plus grande que celle du même ventricule des passereaux ; parce que cbez les premiers il a la propriété de sécréter un liquide plus acide et plus abondant.

On conçoit facilement qu'à l'époque où ebaque fait général , chaque propriété générale de la matière , étaient considérés comme autant dé manifestations d'une ou de plusieurs entités, les forces devaient conséquemment être aussi regardées comme une puissance surnaturelle placée au-dessus de la matière.

15. En résumé, on voit d'après ce qui précède, que les sciences, considérées philosophiquement dans leur ensemble, se développent graduellement en se prêtant un mutuel appui et d'après certaines lois.

La principale de ces lois est que ebaque science passe successivement par trois étals ditférents : 1° l'étal théologique , pendant lequel la fiction et la création d'êtres surnaturels créés à l'image de l'homme suppléent à l'observation et au raisonnement, et servent de

théorie pour relier et expliquer les faits qui frappent les yeux; 2° l'étal métaphysique ou abstrait, modification du premier, pendant lequel aux agents surnaturels on substitue des forces abstraites, véritables entités inhérentes aux divers êtres du monde, et conçues comme capables d'engendrer tous les phénomènes observés; 5°'i'élat positif, dans lequel reconnaissant l'impossibilité d'obtenir des notions absolues, ainsi que l'origine et la destination de l'univers, de connaître les causes intimes des phénomènes, des êtres de la nature, l'esprit humain s'attache uniquement à découvrir par l'usage bien combiné du raisonnement et de l'observation leurs lois effectives.

Par loi on entend les rapports constants de similitude et de succession qui rattachent les uns aux autres tous les phénomènes que présentent les êtres de l'univers.

Le mot cause désigne d'une manière générale un ou plusieurs faits généraux auxquels se rattachent les faits particuliers analogues, d'après certaines lois reconnues invariables par expérience.

Le dogme des causes finales est un reste de l'ancienne suprématie théologique dans l'explication des phénomènes du monde; il ne peut être soutenu qu'autant qu'on envisage un seul point de la question, lais lorsqu'elle est posée d'une manière scientifique, il se réduit au principe des conditions d'existence , qui nous montre expérimentalement que toutes les fois qu'une chose existe, nous ne saurions être étonnés de reconnaître que tout est disposé de manière qu'elle ait lieu; ou plus spécialement qu'il n'y a pas plus d'organes sansfonction que de fonction sans organes.

Par le mol force on entend d'une manière générale tous les faits généraux auxquels se rattachent plusieurs phénomènes particuliers, comme autant d'efl'ets. Toute cause est une force.

Le mot nature désigne l'ensemble des êtres existants, il est synonyme d'univers. Pris adjectivement, il indique les propriétés qu'un être ou un objet tiennent de leur naissance.

Les recherches sur la nature intime, l'essence des choses, doivent être abandonnées à l'imagination des métaphysiciens , et il faut y substituer la recherche des lois des phénomènes.

Page 1