Les propriétés générales de cette hiérarchie fonda
nienlale des sciences sont très remarquables, et en font ressortir à la fois l'imporlance et l'exactitude.
59. Le premier de ces caractères, c'est sa grande conformité avec l'ordre, pour ainsi dire spontané, suivi par les savants dans l'élude des diverses branches des sciences qui constituent la philosophie naturelle. Il était, en effet, très important d'établir comme distinctes et dans un ordre conforme aux rapports que manifeste leur développement, les sciences que l'esprit humain a été conduit à cultiver séparément en quelque sorte, sans dessein prémédité.
Ces divisions, qui se sont ainsi introduites sponlanémentdans le corps des conceptions humaines, n'ont pu être déterminées que par un véritable besoin de l'esprit humain longtemps reconnu, sans qu'on ail pu être égaré par de vicieuses généralités qui n'ont toujours été mises en avant que plus lard.
40. Le second caractère, non moins essentiel de cette classification, c'est d'être nécessairement conforme à l'ordre effectif du développement de la philosophie naturelle.
Ce caractère est vérifié par tout ce qu'on sait de l'histoire des sciences , principalement de celle des deux derniers siècles, où leur marche peut être suivie avec une grande exactitude.
On conçoit, en effet, que l'étude rationnelle de chaque science fondamentale, exigeant la culture préalable de toutes celles qui la précèdent dans la hiérarchie encyclopédique, n'a pu faire de progrès réels, et prendre le caractère véritable qui lui est propre, qu'après un grand développement de ces sciences antérieures relatives à des phénomènes plus généraux, plus abstraits,
exposition nrc la doctrine et de la méthode. 49
moins compliqués el plus indépendants des autres.
C'est suivant cet ordre que les théories des différentes sciences ont passé successivement par l'état théologique, puis métaphysique, pour atteindre l'état positif; et ainsi l'état Ihéologique ou métaphysique de certaines sciences fondamentales a dû coïncider pour un temps avec l'étal positif de celles qui leur sont antérieures. L'histoire montre, en effet, que ce cas s'est présenté souvent.
41. La troisième propriété de celte classification est de marquer d'une manière exacte la perfection relative des différentes sciences, perfection qui consiste essentiellement dans le degré de précision des connaissances el dans leur coordination plus ou moins parfaite.
On comprend facilement que plus les phénomènes sont généraux, simples et abstraits, moins ils dépendent des autres, et plus les connaissances qui s'y rapportent peuvent être précises, en même temps que leur coordination peut être plus par-faite, plus complète.
Par conséquent il faut s'attendre à voir les phénomènes organiques ne comporter qu'une élude à la fois moins précise et moins systématique que celle des corps bruts.
Les phénomènes des corps célestes, vu leur plus grande généralité elleur indépendance de tous les autres, ont donné lieu à une science bien plus exacte et bien mieux coordonnée que les autres. On peut appliquer à l'étude de ces phénomènes l'analyse mathématique, ce qui est le moyen de procurer à celle élude le plus haut degré possible de précision el de coordination. Mais un instrument aussi puissant ne peut pas s'appliquer à l'élude de toutes les sciences du tableau
précèdent, à cause delà trop grande complexité des phénomènes qu'étudient plusieurs d'enlre elles. Cette possibilité se trouve exactement déterminée par le rang qu'occupent, dans cette échelle encyclopédique, les phénomènes dont elles traitent.
42. La quatrième propriété de cette classification est remarquable, à cause de l'importance et de la multiplicité de ses applications immédiates ; elle sert, en effet, à déterminer le véritable plan général d'une éducation scientifique.
En effet, avant d'entreprendre l'étude méthodique de l'une quelconque des sciences fondamentales , il faut nécessairement s'être préparé par l'étude de celles dont les phénomènes influent toujours d'une manière prépondérante sur ceux dont on se propose d'apprendre à connaître les lois.
Ainsi, avant d'aborder la physique, ce serait manquer un point fondamental de ne pas étudier l'astronomie, au moins d'une manière générale. Pour les chimistes, l'astronomie, puis la physique; pour les physiologistes, l'astronomie, la physique et la chimie, tel est l'ensemble des connaissances générales qui leur sont nécessaires, et avec d'autant plus de détails, qu'il s'agit d'une science plus rapprochée de celle dont on fait sa spécialité. Enfin, pour faire une élude réelle des phénomènes que présentent les êtres réunis en société, il est indispensable d'acquérir préalablement une connaissance générale et exacte de l'ensemble des sciences précé clentes.
Art. III. — De la méthode dans les sciences. 45. La classification des sciences qui vient d'être ex-
EXPOSITION DE LA DOCTRINE ET DE LA MÉTHODE. 5i
posée conduit naturellement à traiter de la méthode à suivre dans leur étude, parce que chacune d'elles a la propriété remarquable de développer, à un degré plus prononcé que celle qui la précède, tel point de la méthode resté, pour ainsi dire, à l'état rudimentaire dans les autres, ainsi que nous le verrons plus loin.
En considérant dans leur ensemble toutes les théories scientifiques de l'échelle précédente, on est amené à reconnaître en elles autant de grands faits logiques, et c'est uniquement par l'observation de ces faits qu'on peut s'élever à la connaissance des lois de la logique. C'est, par conséquent, par l'examen philosophiquedes sciences qu'il est possible d'arriver à reconnaître en quoi consiste la méthode positive à suivre dans leur étude, et d'en avoir une notion assez nette et assez profonde pour en faire usage. C'est en action qu'il faut l'étudier; ce sont les diverses grandes applications, déjà vérifiées par l'expérience que l'esprit humain en a faite, qu'il faut étudier avec soin, afin de savoir ce qu'il en faut admettre et ce qu'il en faut rejeter.
On parvient ainsi à reconnaître que la méthode n'est pas susceptible d'être étudiée isolément, séparée des recherches où elle est employée; car les grands procédés logiques ne peuvent pas être expliqués avec la précision suffisante, en dehors de toute application, pour devenir utiles.
Or les phénomènes naturels ayant été classés de telle sorte que ceux qui sont réellement du même ordre qui sont homogènes, sont compris dans une même science ; tandis que, au contraire, ceux qui sont plus ou moins complexes, qui sont hétérogènes, sont embrassés par une antre science , il en résulte que la mé-
Tti CLASSIFICATION DES SQIEWGBS FONDAMENTALES.
Lliode générale sera uniformément modifiée dans l'é-r tendue d'une même science fondamentale. Il en résulte, de plus, qu'en passant d'une science à l'autre, elle éprouvera des modifications différentes et de plus en plus composées. Comment donc se faire une idée nette et exacte de la méthode, sinon en étudiant successivement, et dans l'ordre de leur enchaînement naturel, les diverses classes de phénomènes de l'univers?
L'une quelconque des sciences, étudiée isolément, serait insuffisante pour atteindre ce but. Cela tient à ce que, quoique la méthode soit identique dans toutes, chaque science développe spécialement tel ou tel de ses procédés caractéristiques qui, étant peu prononcé dans les autres sciences, resterait inaperçu.
44, Si l'on se bornait à l'étude d'une science unique, il faudrait sans aucun doute choisir la plus parfaite; or la plus parfaite étant en même temps la plus simple, on n'aurait ainsi qu'une connaissance très incomplète de la méthode, puisqu'on ne saurait pas quelles sont les modifications à lui faire subir pour l'adapter à l'étude de phénomènes plus compliqués. Ainsi , sous ce rapport, chaque science a des avantages qui lui sont propres; ce qui prouve la nécessité de les considérer toutes, sans quoi l'on ne s'en formerait qu'une idée trop étroite. Tel précepte qui fait partie de la méthode a été fourni dans le principe par une science déterminée; mais quoique transporté ensuite à d'autres sciences, c'est néanmoins à sa source, là où il est le plus développé, qu'il faut l'étudier pour le bien connaître.
Ainsi, par exemple, c'est par l'étude des mathématiques qu'on apprendra à connaître la méthode générale de raisonner que l'esprit humain emploie dans toutes
ses recherches positives, parce que les questions y sont résolues d'une manière plus complète, et les déductions prolongées plus loin que partout, avec une sévérité rigoureuse.
Mais on ne peut, dans les mathématiques, apprendre à reconnaître : 4° ni Y observation proprement dite, c'està-dire l'examen direct du phénomène tel qu'il se présente naturellement; 2" ni X expérience, c'est-à-dire l'observation du phénomène plus ou moins modifié par des circonstances artificielles instituées dans le but d'une plus parfaite exploration; 3° ni la comparaison, c'est-à-dire la considération d'une série de cas analogues dans lesquels le phénomène se simplifie de plus en plus. Ainsi ce serait laisser de côté les trois moyens composant essentiellement notre art d'observer.
45. Déjà en astronomie l'observation vient en aide au pur raisonnement ; mais elle y est bornée à bien peu de chose, comparativement aux autres sciences. En réalité, quelque indispensable que soit l'observation à celte science, c'est pourtant celle de toutes où elle est le moins significative. La part du raisonnement y reste encore infiniment plus grande. C'est toujours à l'astronomie qu'il faut remonter désormais pour sentir nettement ce que c'est que l' explication positive d'un phénomène, sans aucune prétention à s'enquérir de ses causes finale ou première. Enfin, c'est par l'astronomie qu'on apprendra le véritable caractère et les conditions essentielles des hypothèses vraiment scientifiques, parce que, en effet, nulle autre science n'a fait de ce puissant secours un usage à la fois aussi étendu et aussi convenable.
Quanta l'expérience, elle y est impossible, el la comparaison n'y existerait que si nous pouvions observer directement plusieurs systèmes solaires.
46. En physique, la comparaison peut quelquefois être utilement employée, mais elle y reste à l'état de vestige. Cette science présente, au contraire, à un plus haut degré de développement que toutes les autres, les deux autres moyens d'exploration, savoir, l'observation et l'expérimentation.
Bornée au seul sens de la vue, en astronomie, l'observation proprement dite s'aide en physique de tous nos sens.
Mais c'est surtout l'expérience qui s'introduit ici spontanément dans la philosophie naturelle, et vient constituer la principale force des physiciens, pour l'élude de toutes les questions un peu compliquées. Ce moyen artificiel fondamental consiste toujours à observer en dehors des circonstances naturelles, en plaçant les corps dans des conditions artificielles instituées expressément pour faciliter l'examen de la marche des phénomènes qu'on se propose d'analyser sous un point de vue déterminé, mis de la sorte en relief. Destinées parleur nature àétudier dans les corps leurs propriétés générales el permanentes, ne pouvant varier qu'enintensilé, les recherches physiques peuvent admettre, à peu près sans limites, l'ensemble quelconque de circonstances qu'on juge convenable de faire intervenir. C'est en physique réellement que l'expérimentation atleint son plus haut degré de développement, parce que notre pouvoir de modifier les corps n'y est forcé à aucune sorte de restriction. Mais ce n'est plus le cas des êtres organisés,
chez lesquels s'ajoute la nécessité de maintenir l'état de vie et autant que possible l'état normal, ce qui exige un ensemble complexe de conditions.
Après les expériences, la principale base du perfectionnement de la physique résulte de l'application de l'analyse mathématique, mais d'une manière plus ou moins complète, et variable suivant différents points. C'est, en effet, à la physique que vient finir l'usage de cet instrument si puissant en astronomie et dans quelques parties de la physique , mais qui dans les autres branches ne peut déjà plus êlre employé que d'une manière indirecte (1).
47. C'est en chimie que le premier mode d'investigation des phénomènes de la nature, V observation proprement dite, acquiert son entier développement. En astronomie, la vue; en physique, la vue, l'ouïe et le toucher, tels sont nos moyens d'exploration. En chimie, le goût et l'odorat viennent se joindre aux sens précédents, et acquièrent une importance dont on ne peiît se faire une idée qu'en supposant pour un instant ce que serait la chimie sans l'emploi de ces deux sens.
L'expérience conserve encore, comme en physique, une très grande importance, quoique déjà le besoin d'un trop grand concours de circonstances diverses, leur donne moins de clarté et de précision.
Quant à la comparaison, quoique susceptible d'être utilement employée dans un certain nombre de cas chimiques, comme ceux de la forme des cristaux, etc., elle est encore, loin d'atteindre le degré de perfection qu'elle atteint en biologie.
Il est un point de la méthode dont la chimie, parla
(1) Comte, loc. cit., t. I et II.
nature même de son objet, présente le plus parfait modèle, c'est l'art général des nomenclatures rationnelles. La nature trop compliquée des phénomènes empêchera toujours que les tentatives de nomenclatures anatomiques, zoologiques et pathologiques, aient jamais le même succès, atteignent jamais le même degré de perfection qu'en chimie.
A mesure, que les phénomènes se compliquent davantage, les objets étant caractérisés par des comparaisons à la fois plus variées et moins nettement limitées, il devient de plus en plus difficile de les assujettir d'une manière suffisamment expressive à un système uniforme de dénominations rationnelles et abrégées, propres à faciliter réellement la combinaison des idées. Mais les tissus, les organes, les affections morbides diffèrent sous trop de points de vue pour être coordonnées d'une manière facile et avantageuse, en dehors de certaines limites encore trop générales pour être bien précisées.
48. En biologie, le premier mode d'exploration, l'observation, acquiert encore plus d'extension qu'en chimie ; car à l'emploi combiné des cinq sens on peut ajouter des appareils artificiels destinés à perfectionner les sensations naturelles. Il s'agit ici surtout de la vision perfectionnée par l'emploi des loupes et des microscopes, point qui sera développé plus loin, et aussi de l'audition dont les appareils accessoires, d'abord bornés à l'élude des faits pathologiques, sont applicables à l'état normal.
A ces moyens empruntés à la physique le physiologiste peut joindre encore de puissants perfectionnements empruntés à la chimie.
Nous avons déjà vu que l'expérimentation a souvent moins de précision en physiologie qu'en chimie , et surtout qu'en physique. Néanmoins elle conserve une grande, importance, parce que, par suite même de la complication des circonstances, on peut répéter l'expérimentation sous un plus grand nombre de points de vue par un changement introduit successivement dans chacune de celles qui enlrent dans le problème. En outre, on peut modifier, soit l'individu expérimenté, soit le milieu dans lequel il vit.
C'est en biologie que le dernier mode d'exploration, la comparaison, que nous avons vu rester à l'état rudimentaire dans les autres sciences, prend son plus haut degré de développement, de sorte qu'on ne pourrait le transporter à aucun sujet, si préalablement on n'était venu l'étudier à sa source. C'est que, en effet, dans aucune autre science antérieure, chaque phénomène ne dépend d'un plus grand nombre de circonstances sur chacune desquelles on peut s'appuyer pour arriver à un seul but, qui est la connaissance des lois de ce phénomène, ainsi que nous le verrons plus loin.
Outre ce mode d'expérimentation directe , il en est un autre non moins important, quoique indirect, qui consiste dans la considération des cas pathologiques qui, rationnellement analysés, peuvent être regardés comme autant d'expériences toutes failes.
Mais il est une partie de la méthode qui découle de l'artcomparatif, qui acquiert en biologie son summum de développement et sa plus grande perfection : c'est l'art de classer. Quoique son application puisse être faite dans les autres sciences, dans les mathématiques déjà, mais surtout en chimie, il est naturel cependant de voir
chacune de nos facultés élémentaires spécialement développée, par celle de nos études positives fondamentales qui exige la plus urgente application et lui présente le champ le plus étendu. Nulles sciences ne présentent à un plus haut degré ces caractères, que la zoologie et la botanique proprement dites, vu la multiplicité des êtres distincts, quoique analogues, qu'elles embrassent.
Il est, en outre, nécessaire d'établir entre tous ces êtres une exacte comparaison, à la fois comme puissant moyen d'exploration pour conduire, par des efïorts alternatifs , à une bonne classification et réciproquement. La multiplicité même des êtres vivants, et l'extrême diversité de leurs rapports tendent même à rendre leur classification plus facile et plus parfaite, sous plusieurs rapports, en permettant de saisir des analogies plus étendues et plus aisées à vérifier, de manière à éviter l'équivoque. C'est même à la variété et à la complication plus grande des animaux que tient la plus grande perfection de leur classification à côté des végétaux, qui donnent moins de prise à l'art de classer; c'est donc à cette source qu'il faut venir étudier cet art.
49. Sans vouloir entrer ici dans des détails trop éloignés du but de ce livre, il suffira de signaler que, dans l'étude des phénomènes sociaux, les différents moyens employés dans les autres sciences peuvent encore l'être dans ce cas spécial , sinon d'une manière directe, au moins indirectement et en présentant des modifications appropriées à la nature des phénomènes.
Mais celle science a comme les autres la propriété remarquable de développer un poinl particulier de la
méthode générale employée dans leur élude. Il dérive de l'art comparatif, et le complète par le rapprochement des conceptions et des actes des générations antérieures avec les conceptions contemporaines.
C'est de la méthode historique qu'il s'agit, base fondamentale de l'étude des sociétés. Elle forme même le fond de la science sociale en la distinguant de la biologie, qui ne considère que les individus. Au contraire, la première envisage surtout l'influence nécessaire des diverses générations humaines sur les générations suivantes, qui, graduellement accumulée d'une manière continue, vient bientôt constituer la considération principale de l'élude du développement social, et reçoit le nom d'éludé de la filiation des faits.
Ces considérations importantes doivent présider sans cesse atout travail historique, car sans cela il dégénérerait inévitablement en une simple compilation. Puisque, en effet, c'est surtout dans leur développement que les éléments sociaux sont solidaires et inséparables, l'histoire exclusive d'une science, d'une partie de science ou d'un seul art-, ne saurait être faite sans être rattachée à la fois et aux progrès des autres conceptions qui s'en rapprochent, et surtout à l'étude de l'ensemble des progrès, de révolution de l'esprit humain. C'est donc essentiellement sur l'ensemble de l'évolution sociale que devront porter les comparaisons historiques, surtout celles des divers âges de la civilisation.
50. De l'exposé précédent ressort une loi très importante dans ses applications à toutes les sciences et leurs subdivisions, à la physiologie surtout. On a pu voir, en effet, qu'a mesure que les phénomènes à étudier devenaient plus compliqués, ils étaient en même temps.
par suite de celle complication même, susceptibles de moyens d'exploration plus étendus et plus variés. Ainsi, chaque fois que nous avons abordé un ordre de phénomènes plus complexes, exigeant pour avoir lieu un plus grand nombre de circonstances et de conditions déterminées, chaque fois aussi nous avons trouvé qu'il était possible de les envisager sous un plus grand nombre de faits, se rattachant chacun aux nouvelles conditions exigées et permettant au nouveau développemenl des moyens d'exploration. Toutefois il faut se garder de croire qu'il y ait ou puisse y avoir une exacte compensation entre l'accroissement des difficultés apportées par la complication des conditions du phénomène et l'augmentation des ressources nouvelles que ces circonstances apportent avec elles. Aussi, malgré celte harmonie incontestable, les sciences relatives aux phénomènes les plus complexes n'en restent pas moins nécessairement les plus imparfaites, celles qui se développent le plus lentement, dont les lois sont le plus difficile à découvrir, et permettent le moins de précision dans les déductions qu'on en peut tirer.
Art. IV. — Des hypothèses dans les sciences, comme faisant partie de la méthode positive à suivre dans leur étude.
51. Quoique l'astronomie soit de toutes les sciences celle qui fasse l'usage à la fois le plus rationnel et le plus étendu des hypothèses, les phénomènes y sont si simples, que les conditions essentielles à suivre ont été presque toujours spontanément observées. Il n'était , par conséquent, pas besoin de règles philosophiques spéciales pour en prévenir les abus ; mais il n'en est
pas (le même en physique et dans les sciences qui la suivent.
Il n'y a que deux manières rationnelles directes d'arriver à connaître la loi réelle de tout phénomène quelconque : 1° L'analyse immédiate de la marche de ce phénomène : c'est l'induction. 2° Établir ses rapports exacts et évidents à quelque loi plus étendue déjà établie: c'est la déduction. Mais quoi qu'on fasse , il arrive souvent que l'une et l'autre de ces deux voies sont in suffisantes, et l'on se trouve conduit à anticiper sur les résultats, à faire une supposition provisoire, que le tort des savants est de vouloir presque toujours considérer comme absolue et définitive. Ils la présentent et défendent comme telle, tandis qu'elle est d'abord essentiellement conjecturale, au moins pour un grand nombre des notions qui sont le but de la recherche.
L'introduction des hypothèses dans les sciences forme pourtant un détour indispensable, dont l'idée a dans le principe été suggérée par la méthode d'approximation des géomètres. Sans l'emploi de ce moyen accessoire et temporaire dans tous les cas un peu compliqués , il serait impossible d'arriver à la découverte effective des lois du phénomène, ou du moins elle serait toujours très ralentie. Comment sans cela relier entre eux le grand nombre de faits dont une loi est ordinairement l'expression générale? comment les retenir? On ne pourrait arriver à établir la loi, qui est l'expression générale d'un grand nombre de phénomènes analogues, sans posséder d'abord tous les cas isolés, au moins les principaux. Mais d'autre part, il est facile à quiconque est familier avec l'exploration scientifique de reconnaître qu'un homme seul ne peut guère arriver à ce
résultai. Comment donc les autres observateurs raltacheraient-ils aux faits qu'il a recueillis ceux qui se passent sous leurs yeux , si déjà une théorie provisoire n'en faisait un seul groupe? Il faut même reconnaître que sans cela les observations antérieures deviendraient presque inutiles, et les cas analogues à ceux déjà connus passeraient inaperçus sous nos yeux.
52. Mais l'emploi de cet artifice, qu'il ne faut jamais hésiter à présenter comme te), doit être assujetti à une condition fondamentale, sans laquelle il devient un obstacle au développement de connaissances réelles, comme de nombreux exemples pourraient le. prouver.
Cette condition consiste à ne jamais imaginer que des hypothèses susceptibles par leur nalure d'une vérification positive, peut-être éloignée, mais d'avance manifestement inévitable, et dont le degré de précision soit en harmonie avec celui que comporte l'étude des phénomènes étudiés. En un mot, les hypothèses doivent toujours présenter le caractère de simples anticipations sur ce que l'expérience et le raisonnement auraient pu démontrer immédiatement si les circonstances du problème eussent été favorables, et qu'ils démontreront par la suite.
On se borne, par conséquent, de la sorte, à substituer une exploration indirecte et provisoire à des recherches directes, impossibles ou trop difficiles dans l'étal présent de la science. Mais vouloir par l'hypothèse, comme on le fait souvent, atteindre ce qui est en soi-même inaccessible à l'observation et au raisonnement, mais seulement à l'imagination, c'est sortir du domaine scientifique; car dès lors chacun devient libre d'imaginer telle ou telle chose qui lui plaît davan-
tage. De là des discussions interminables en prétendant pouvoir se prononcer sur des discussions insolubles , telles que la nature intime, la cause première ou finale, le mode essentiel de production, l'essence des cboses.
55. Il y a dans les sciences deux sortes d'hypothèses : 4° Les unes sont relatives aux lois des phénomènes qu'elles supposent, lorsqu'elles n'ont pu encore être démontrées par l'expérience et le raisonnement ; 2° par les autres on prétend déterminer les agents généraux auxquels on attribue les différents genres d'effets naturels ; on veut en déterminer la nature. Mais les premières seules peuvent être vérifiées ou renversées par l'expérience. Ce sont par conséquent les seules dont il soit permis de faire usage : usage artificiel, il est vrai, mais pourtant rationnel, et limité autant que possible aux lois générales.
Quant aux autres, elles introduisent dans les sciences des êtres ou entités chimériques, qui actuellement entravent plus qu'elles ne favorisent le développement de la science. La définition même de ces agents inintelligibles, fluides ou élhers, montre que leur conception est purement fantastique, et leur existence n'est pas plus susceptible d'être démontrée que d'être renversée, puisqu'ils sont imaginés comme invisibles, intangibles, impondérables, et pourtant inséparables des substances qu'ils animent. Il est certainement déjà possible d'imiter les astronomes qui, depuis l'établissement de la loi de la gravitation universelle , ont cessé de créer des fluides chimériques pour expliquer le mode de production des mouvements des corps célestes (1).
(1) Comte, loc. cit., t. It, p. Û33.
Ces précieuses données, d'aillant plus méconnues qu'il s'agil de sciences plus compliquées, donnent lieu journellement à un nombre considérable de travaux. Mais, par suite des progrès de la science, ils deviennent bientôt inutiles , et faute d'avoir toujours en présence à l'esprit que les lois des pbénomènes, c'est-àdire leurs relations constantes de succession ou de similitude, sont les seules choses qui puissent être utiles à l'homme, il ne reste à puiser dans ces écrits que les faits qui en sont le point de départ, lorsque toutefois ces hypothèses irrationnelles n'ont pas conduit à en dénaturer l'interprétation.
En réunissant cette cause de stérilité de tant de travaux à celle déjà mise en évidence (chap. II, art. i) à propos du manque de méthode qui porte à laisser envahir une science par une autre dont le but est l'étude d'un ordre de faits tout différents, on est amené à se rendre compte naturellement du nombre considérable de travaux qui pourraient disparaître sans nuire aux sciences, si ce n'est peut-être à leur histoire, et encore bien plus à l'érudition pure qu'à celle dernière.
Art. V. — De la précision et de la certitude dans les sciences.
54. Relativement à l'idée exprimée par ces mots, il est un préjugé très dangereux dont l'influence se fait surtout sentir dans l'étude des corps organisés, et dont il faut savoir se garder. L'expérience ayant montré que le degré de précision des faits varie beaucoup suivant leurs conditions de simplicité ou de complication , on est venu à dire, par une vicieuse confusion, qu'il en était de même de leur certitude. Aussi les sciences qui traitent des phénomènes les plus compliqués, étant celles
donl les faits présentent le moins de précision, dont les lois permettent la prévoyance la moins précise des faits qui pourront se produire dans une circonstance donnée, on parle encore, quelquefois du moins, de certitude de cessciences, ce qui tend à décourager et éloigner de leur étude.
Il est cependant évident que la certitude et la précision sont deux qualités fort différentes. Ainsi, par exemple, une proposition absurbe peut être précise, comme si l'on disait que la somme des angles d'un triangle est égale à trois angles droits ; tandis qu'une proposition très certaine peut ne comporter qu'une médiocre précision. Ainsi, lorsqu'on dit que tout homme mourra, on peut soutenir que le fait est certain , mais on ne peut préciser que très médiocrement, et en tenant compte de beaucoup de circonstances, l'époque de cette mort.
Il est donc vrai que les diverses sciences présentent une précision très inégale, qui diminue avec la complication de ses phénomènes; mais il n'est pas vrai que celles-ci présentent moins de certitude que les autres. Chaque science peut offrir des résultats aussi certains que tout autre, pourvu qu'elle sache renfermer ses conclusions dans le degré de précision que comporte la complication des phénomènes correspondants. Cette condition est quelquefois difficile à remplir , mais l'exactitude de ce qui précède n'est pas annulée pour cela. Tout ce qui dans une science n'est que conjecture n'est aussi que plus ou moins probable, mais ce n'est pas ce qui compose son domaine essentiel; au contraire , tout ce qui est fondé sur des faits bien constatés, tout ce qui est positif, est certain (1).
(1) Comte, lac. cit., t. L
Art. VI. — Du mode d'exposition dogmatique ou historique.
55. Pour compléter ce qui vient d'être exposé, il ne reste qu'à développer le titre précédent par des considérations qui découlent naturellement de l'ordre d'enchaînement mutuel des sciences et des conséquences qui en sont la suite.
Il n'y a que deux manières d'exposer les sciences, qui toutes deux sont très distinctes 1 une de l'autre, et tout autre mode ne saurait être autre chose qu'une combinaison des deux : ce sont l'ordre historique et l'ordre dogmatique.
56. Marche historique. Par le premier procédé, on expose les connaissances dans l'ordre suivant lequel l'esprit humain les a obtenus et en adoptant autant que possible les mêmes voies. Parle second, on présente le système de nos connaissances tel qu'il pourrait être conçu aujourd'hui par un seul esprit qui, placé au point de vue convenable et suffisamment préparé, envisagerait la science comme à refaire dans son ensemble avec les matériaux placés sous ses yeux.
La première de ces manières est celle par laquelle commence de toute nécessité l'étude de chaque science qui naît. Elle indique un état d'enfance de cette science. C'est aussi la méthode qui, à l'origine de nos éludes, nous semble être nécessaire pour arriver à la connaissance réelle des phénomènes, et nous fait désirer de passer en revue tout ce qui a été écrit sur un sujet quelconque. C'est en même temps le procédé le plus facile ; car il n'exige pour l'exposition des connaissances aucun nouveau travail distinct de celui de leur formation : tout se réduit à étudier dans l'ordre chronolo-
gique les divers ouvrages originaux qui ont contribué aux progrès de la science.
Celle marcbe et la marche intermédiaire , encore suivies dans un grand nombre d'ouvrages concernant 1 élude des êlres organisés , ont le double inconvénient de faire passer en revue un grand nombre de faits devenus inutiles par suite des progrès de la science, et de jeter le doute dans l'esprit du lecteur, après l'avoir longuement fatigué par l'hésitation de savoir à quoi il doit s'en tenir.
57. Marche dogmatique. — L'exposition dogmatique exige, contrairement à la précédente , que tous les Iravaux particuliers sur le sujet traité soient refondus en un système général, pour être présentés suivant un ordre logique plus naturel, et mis au niveau des sciences qui précèdent dans l'ordre hiérarchique, autant que le comporte la complication des phénomènes. Il faut remarquer cependant que celle manière, outre une élaboration approfondie des matériaux écrits et recueillis par l'observation qu'elle demande, n'est applicable qu'à une science déjà parvenue à un assez haut degré de développement. Quoi qu'il en soit, à mesure que la science fait des progrès, l'ordre historique devient de plus en plus impraticable par la trop longue suite d'intermédiaires qu'il oblige à parcourir; l'ordre dogmatique devient au contraire de plus en plus nécessaire, parce que les recherches les plus récentes permettent de présenter les recherches antérieures sous un point de vue plus direct.
^ 58. En réalité, mis en pratique, le mode dogmatique d'exposition est inévitablement toujours un peu combiné avec l'ordre historique ; seulement le premier domine et doit toujours dominer de plus en plus. Il ne
peut pas être suivi d'une manière tout à fail rigoureuse; car exigeant une nouvelle élaboration des connaissances acquises antérieurement, il n'est pas applicable aux parties de la science les plus récemment formées, et l'on est ainsi toujours conduit à donner une analyse des travaux nouvellement publiés.
59. On peut reprocher au mode dogmatique de laisser ignorer la manière dont se sont développées et formées les connaissances qu'on expose , ce qui est toujours d'un grand intérêt et en même temps important; quoiqu'il y ait toujours une grande différence entre savoir ce qui est et savoir ce qui a été dit sur cette même chose. Il faut remarquer en outre que connaîlre véritablement Y histoire effective d'une science , et étudier cette science suivant l'ordre historique de son développement , sont deux choses différentes dont les rapports ne sont qu'apparents et non réels. En effet, si les différentes branches et subdivisions d'une science que l'ordre dogmatique conduit à traiter par autant de chapitres séparés se sont en fait développées simultanément en se prêtant un mutuel appui, on est amené a préférer l'ordre historique ; mais, d'autre part, ce dernier fait tend à montrer que le développement de ces subdivisions de chaque science dépend en même temps des progrès des autres sciences, qui toutes se perfectionnent et s'entr'aident mutuellement.
On reconnaît ainsi que chaque science se sert de celle qui la précède dans la classification , comme d'un appui indispensable et d'un instrument, et même emprunte certains perfectionnements à celles qui la précède, lorsqu'elles sont elles-mêmes assez avancées. On voit même que les progrès des sciences et ceux des arts ont dépendu les uns des autres par de nombreuses influen-
ces réciproques; en un mot, que tous ont été liés au développement général les uns des autres , ainsi que de la société entière.
L'anatomie générale en offre elle-même un exemple particulier des plus frappants. Si, en effet, Bichal, en créant l'anatomie générale, a repoussé le microscope, c'est que l'optique comme art, et peut-être comme science, se trouvait en retarda côté des progrès de l'anatomie et du génie du grand analoraisle. Le microscope était, à cette époque, loin d'être assez parlait, assez facile à mettre en usage, pour conduire à des résultats positifs comme de nos jours, et il Ta été encore pendant longtemps comme le montrent les premiers essais. De là vient que ce qu'il appelle élément anatomique,e$t un tissu déjà composé de plusieurs éléments anatomiques; éléments dont la découverte récente a égaré ses nombreux auteurs, et leur a fait méconnaître l'anatomie générale, telle qu'elle doit être envisagée d'après les conceptions si profondément philosophiques deBichat, puis de M. de Blainville, pour conduire aux résultats physiologiques qu'avait continuellement en vue son créateur.
60. Il résulte de là qu'on ne peut connaître la véritable histoire de chaque science, c'est-à-dire la formation réelle des découvertes dont elle se compose, qu'en étudiant d'une manière générale et directe l'histoire de toutes les sciences. Pour être complète, celte étude doit être conçue comme entièrement séparée de l'étude propre et dogmatique de la science, sans quoi même cette histoire ne serait pas intelligible. Le prétendu ordre historique d'exposition, même clans les cas où il pourrait être suivi rigoureusement pour les détails de chaque
science en particulier, serait déjà purement hypothétique sous le rapport le plus important, en ce qu'il considérerait le développement de celle science comme isolé. Loin de mettre en évidence la véritable histoire de la science, il en donnerait une opinion très fausse et incom plète.
Cl. C'est, par conséquent, l'ordre dogmatique qui sera suivi dans l'exposé de l'analomie générale, comme déjà depuis longtemps le font surtout les physiciens et les chimistes. Mais comme, ainsi que nous l'avons vu, les sciences, tout en empruntant beaucoup à celles qui ies précèdent dans l'ordre de leur enchaînement, se lient sous certains rapports à celles qui suivent, el leur empruntent même les moyens d'exploration dont elles présentent le plus haut degré de développement, la connaissance d'un sujet quelconque ne saurait être complète si l'on n'en connaissait l'histoire, c'est-à-dire celle de son développement, de son évolution, etc.
C'est à l'étude des phénomènes sociaux que nous empruntons ce moyen complémentaire, la méthode historique dont cette étude développe complètement les caractères essentiels. La marche indiquée plus haut nous servira de guide dans les limites imposées par un ouvrage spécial de ce genre. Cette marche a l'avantage de n'être jamais en opposition avec les autres, quant aux faits, et, en outre, d'être bien plus rationnelle, de mieux faire ressortir l'ordre de leur découverte; comment ces découvertes étaient plus ou moins préparées par d'autres, comment elles s'enchaînent, et elle met en relief les progrès dont la science est réellement redevable à chaque auteur.