‹ Du mode d'action des eaux minérales de Vichy et de leurs applications thérapeutiquesChapitre 20 sur 38 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

§ I". Historique de l'application des eaux de Vichy au traitement de la goutte.

Dans un mémoire que j'ai publié en 1835 (1), j'ai appelé pour la première fois l'attention de mes confrères sur les résultats que j'avais déjà obtenus de l'application des eaux de Vichy, et en général , de la médication alcaline au traitement de la goutte, résultats qui, bien qu'en très petit nombre encore, me donnaient l'espoir d'avoir trouvé, dans cette médication, un puissant moyen de soulagement pour les goutteux.

J'apportais d'autant plus de soin et d'intérêt à l'étude de cette nouvelle application des eaux de Vichy, que les goutteux étaient alors en quelque sorte abandonnés par la médecine. Quelques uns, après avoir essayé inutilement une multitude de remèdes, successivement préconisés, en étaient venus à cette opinion, partagée d'ailleurs par un grand

(1) Quelques considérations sur la nature de la goulle et sur son Irailemenl par les eaux thermales de Vichy.

AFriiCTlON GOUTTEUSE. 317

nombre de médecins , qu'il n'y avait rien à faire contre la goutte, que c'était une maladie intraitable de sa nature , et qu'au lieu de se tourmenter de remèdes inutiles^ il était préférable de se résignera souffrir et de tout attendre de la force médicatrice de la nature, se consolant avec Sydenham , en pensant que la plupart des rois, des princes, des philosophes et beaucoup de grands hommes , ont vécu et sont morts avec la goutte. D'autres, au contraire , et en très grand nombre , souffrant avec moins de résignation, n'acceptant pas avec la même docilité cette philosophie qui ne leur offrait pour consolation que la patience et la flanelle, cberchaient leur guérison dans les remèdes empiriques, et étaient devenus la proie du charlatanisme.

Encouragé par les premiers résultats que j'avais obtenus, j'ai continué à observer, j'ai recueilli de nouveaux faits qui sont venus ajouter à ma confiance dans cette médication, et je lésai publiés successivement dans divers antres mémoires.

Je ne dirai pas l'opposition passionnée que j'ai rencontrée dès mes premiers essais, tout ce qui a été fait pour jeter l'inquiétude dans l'esprit des goutteux qui, sur mes premières publications, avaient cru pouvoir venir chercher à Vichy quelque soulagement à leurs souffrances : il est des détails que je veux oublier ou au moins passer sous silence. Je rappellerai seulement qu'en 1839, les goutteux, alors présents en assez grand nombre à Yichy, préoccupés et quelques uns même fort effrayés par les prédictions sinistres que ne cessait de leur faire mon confrère, l'inspecteur titulaire do l'établissement , sur les suites du traitement auquel je les soumettais , réso-

318 ArFECTION GOUTTEUSE.

lurent d'écrire au ministre pour demander que l'Académie de médecine fût appelée à se prononcer sur cette médication.

Ce fut avec une bien vive satisfaction que je vis l'Académie donner suite à celte demande d'enquête; l'opinion que je m'étais formée et que je défendais n'avait qu'à y gagner ; car, dans ces premiers essais, je n'avais rien négligé pour m'assurer de l'exactitude des résultats que j'avais annoncés, et, dans les publications que j'en avais faites, j'étais d'ailleurs toujours resté au-dessous de la vérité.

L'Académie nomma une commission qui fut choisie parmi ses membres les plus distingués et les plus honorables — MM. Guéneau de Mussy, de Lens et Pâtissier — . Cette commission m'ayant témoigné son embarras pour apprécier les faits que j'avais annoncés et faire un rapport sans avoir eu les malades sous les yeux, je pensai que ce qu'il y avait de mieux à faire était de la mettre en rapport avec les malades eux-mêmes, en lui fournissant le moyen de leur écrire directement. Je lui remis donc les noms et les adresses de tous ceux dont j'avais publié les observations à des époques où j'étais loin de m'attendre qu'il serait jamais fait une enquête sur les résultats que j'annonçais; je lui remis en même temps , et également avec les noms et les adresses des malades, toutes les observations que je n'avais pas encore publiées, et le secrétaire de l'Académie écrivit à tous ces malades , soit directement , soit en s'adressant aux membres correspondants de l'Académie , lorsqu'il y en avait dans le pays qu'ils habitaient, en leur transmettant un certain nombre de questions que la commission avait

rédigées, et auxquelles ils furent invités à répondre. Quant aux goutteux qui habitaient Paris , la commission fut mise directement en rapport avec eux , et elle réunit ainsi tous les documents que j'avais à ma disposition, et qui pouvaient servir à l'éclairer et à asseoir son jugement.

Mon confrère, M. le docteur Prunelle, fut également invité à envoyer à la commission les observations qu'il pouvait avoir recueillies. Trois lettres pressantes lui furent écrites à ce sujet, dit le rapport, et toutes restèrent sans réponse.

Je terminerai là ce court historique, et avant d'exposer les faits qui servent maintenant de base à ma conviction , je crois devoir rappeler les considérations qui m'ont conduit à penser que les eaux de Vichy pourraient être un moyen de combattre la goutte, et examiner quelques questions qui se rattachent à cette médication.

§ II. De la nature de la goutte.

Pour arriver à une bonne indication thérapeutique, il ne suffît pas de connaître le siège, la forme, la marche et la durée d'une maladie; il faudrait pouvoir en connaître la nature, remonter à sa cause première, en pénétrer l'essence. Malheureusement, il n'est pas donné à notre intelligence de pénétrer tous les secrets de la nature, et, dans nos investigations, nous arrivons trop souvent à un terme fatal, à une barrière devant laquelle nous sommes obligés de reconnaître et d'avouer notre ignorance. Cependant doit-on se laisser entièrement décourager par ces limites imposées à notre intelligence, et ne devons-

nous pas au moins, par nos études et par tous les moyens que nous fournit la science, chercher à reculer ces limites autant que possible?

Déjà, dans ces derniers temps surtout, la physiologie et la chimie organique , heureusement associées dans leurs recherches, n'ont-elles pas jeté de telles lumières dans cette voie, qu'il est permis d'entrevoir dès à présent, au moins pour le traitement de certaines affections, la possibilité d'arriver à des indications beaucoup plus rationnelles que celles qui jusqu'à présent ont servi à nous guider?

En attendantque ces sciences, en continuant à se prêter un mutuel appui, viennent jeter sur le traitement de la goutte une plus grande lumière, nous n'avons d'autres moyens, pour tâcher de sortir de l'ornière des traitements empiriques, souvent si funestes aux malades, que d'étudier les faits physiologiques, et de nous diriger d'après leur interprétation. C'est la marche que j'ai du adopter et que j'ai suivie.

A l'époque où j'ai commencé à m'occuper de cette question, une certaine école, qui exerçait encore alors une assez grande inlluence, n'avait voulu voir dans la goutte qu'une inflammation , et d'autres moyens de la combattre que des antiphlogisticjues.

Il est vrai que cette affection se montre souvent sous la forme inflammatoire; mais est-ce une raison de croire qu'elle consiste essentiellement dans l'inflammation? Est-il possible de ne pas admettre dans l'inflammation goutteuse un principe particulier auquel sont subordonnés tous ses phénomènes extérieurs? Comment expliquerait-on autrement les différences si bien caractérisées, qui la distinguent

(les autres inflammations qui ont quelquefois leur siège dans les mêmes tissus qu'elle affecte de prédilection ? Si l'on compare , par exemple , une inflammation articulaire , ayant pour cause une violence extérieure, à l'inflammation goutteuse proprement dite, on remarque que la première a toujours une marche régulière, qu'elle présente une période d'accroissement , d'état et de déclin , tandis qu'on n'observe rien de semblable dans la goutte, dont la durée peut varier depuis quelques minutes jusqu'à des mois entiers. L'inflammation de cause étrangère à la goutte commence et se termine toujours dans la même articulation; la goutte, au contraire, est extrêmement mobile : on la voit sauter d'un organe à un autre avec la plus grande promptitude , pour disparaître encore et rester quelque temps ensuite sans manifester sa présence. Si l'on ajoute aux caractères qui sont particuliers à la goutte, que cette affection est souvent héréditaire, qu'une fois qu'elle s'est emparée d'un malade, elle ne l'abandonne plus que momentanément, qu'elle se renouvelle par attaques, à des intervalles plus ou moins rapprochés, le plus souvent sans cause apparente , et, en général, avec une violence qui va toujours croissant , il devient évident qu'il n'y a aucune analogie à établir entre elle et une inflammation ordinaire. On est forcé de reconnaître que cette affection tient à une diathèse particulière, à une cause qui lui est propre, et que l'inflammation, pour être souvent un des caractères sous lesquels elle se montre, ne la constitue pas essentiellement. Telle avait toujours été d'ailleurs l'opinion des médecins qui s'étaient occupés de cette affection , et c'est ainsi , par exemple, que Helmon-

tins a dit: Non qiioddolet, non qnod ardet, non quod tumetj podagra est, sed sunt liujus producta.

Ce qui m'a surtout donné l'idée d'essayer les eaux de Vichy contre la goutte , c'est l'analogie qui m'a semblé exister entre elle et la gravelle rouge ; c'est la facilité et la promptitude avec lesquelles je voyais constamment disparaître cette dernière affection et tout sédiment rouge, sous l'influence de ces eaux, et dès que l'urine cessait d'être acide pour prendre le caractère alcalin.

Presque tous les auteurs ont été frappés de la coexistence fréquente de ces deux affections. « Les goutteux, sans exception, dit Scudamore (1) , à une époque quelconque , sont attaqués par la gravelle , ou bien ils rendent dans leur urine un sédiment briqueté. J'ai vu souvent des malades se dire douloureusement atteints par la gravelle avant que la goutte se manifestât, et au point même de redouter la pierre ; mais ensuite ils ne remarquaient plus qu'un sédiment épais et d'une couleur foncée. Quelques individus éprouvent la gravelle dans l'intervalle des paroxysmes, mais un très petit nombre en est affecté quand la goutte est présente. » Le même auteur observe que l'urine des goutteux conserve invariablement son caractère acide (2), et il ajoute que le dépôt d'un sédiment foncé ou couleur de brique , à la suite du refroidissement de l'urine , accompagne si constamment tous les symptômes

(1) Trealise on the nature and cure of goût and gravel , eic. Londoii , 1823.

(2) Il est probable que Scudamore n'a voulu parler que de l'urine récente des goutteux , car on sait que l'urine fortement animalisée , comme l'est ordinairement celle de ces malades, devient bientôt alcaline et putride.

actifs de la goutte, que sa connexion avec ces mêmes symptômes est fortement gravée dans l'esprit des malades qui donnent alors à cette urine le nom de goutteuse. Sydenham a aussi fait la remarque que la goutte engendre des calculs rénaux chez plusieurs sujets, et assure que les malades sont quelquefois en peine de savoir ce qui les fait le plus souffrir, de la goutte ou de la pierre. Morgagni observe également que les calculs rénaux accompagnent souvent la goutte. Il rapporte (1) le cas d'un goutteux qui avait en même temps une néphrite calculeuse , et qui mourut apoplectique. A l'ouverture du cadavre, on trouva les reins beaucoup plus gros que dans l'état naturel, particulièrement le droit, qui a^ait presque le volume de la tête d'un homme , et qui renfermait onze grosses pierres; le rein gauche n'en contenait qu'une petite : elles étaient toutes à rameaux , et ressemblaient par leur couleur et leurs branches à du corail noir.

Ces rapports entre la goutte et la gravelle , qui ont été remarqués par la plupart des auteurs qui se sont occupés de ces deux affections , se retrouvent encore dans la similitude de leurs causes. C'est ainsi que la goutte et la gravelle se manifestent souvent et également 9 comme on sait, sous l'influence d'une disposition héréditaire, et il est difficile de ne pas croire que cette disposition ne soit de môme nature dans l'un et l'autre cas, puisque l'on voit tous les jours des parents goutteux donner naissance à des enfants graveleux, et alternativement des parents graveleux donner le jour à des enfants qui deviennent goutteux. On voit même très communé-

(1) Epistola Lviii.

ment les mêmes individus être affectés simultanément , ou à des époques différentes, de la goutte et de la gravelle.

Une autre remarque quia été faite de tout temps, et qui vient encore à l'appui de la similitude que je crois exister entre ces deux affections, c'est que la goutte, comme la gravelle, est ordinairement l'apanage des gens riches, des grands mangeurs, en général de tous les hommes qui font habituellement usage d'une nourriture fortement animalisée, et chez lesquels, par conséquent, dans le renouvellement continuel de la matière qui accompagne et caractérise la vie , il doit nécessairement se former une grande quantité d'acide urique, de môme qu'il se forme alors aussi en excès d'autres acides, notamment des acides sulfurique et phosphorique.

L'analogie entre la goutte et la gravelle rouge devient plus frappante encore, lorsqu'on examine la composition des concrétions que la goutte laisse si souvent autour des articulations et même dans d'autres parties du corps. L'analyse chimique n'at-elle pas en effet démontré que ces produits sont toujours presque entièrement formés d'urate de soude; qu'elles ont, par conséquent, comme la gravelle rouge, l'acide urique pour base? Cette composition des concrétions arthritiques a été soupçonnée par Forbes dès 1793. Cependant Fourcroy et Guyton-Morveau les crurent produites par du phosphate de chaux; mais Wollaston prouva en 1797 qu'elles contiennent de l'urate de soude et une matière animale. Ces résultats obtenus par Wollaston ont été depuis confirmés par Vauquelin et par tous les chimistes modernes qui se sont occupés de cette

AFFECriON (JOUTTELSE. 325

analyse; seulement leurs recherches, plus minutieuses, y ont démontré aussi l'existence d'un peu d'urate de potasse, d'uratede chaux, de chlorure de sodium , et de quelques autres principes.

L'urate de soude ne se rencon trépas seulement dans les concrétions dont nous venons de parler. J'ai recueilli à la surface de la peau, chez quelques goutteux, de cette sécrétion gluante, assez épaisse et comme saupoudrée d'une matière blanche, qu'on observe très souvent à la suite des accès de goutte, et j'ai prié M. 0. Henry, chef des travaux chimiques de l'Académie de médecine , de vouloir bien soumettre cette sécrétion à l'analyse chimique. Je lui en ai d'abord remis une petite quantité que j'avais ramassée, à la suite d'un fort accès de goutte, sur la main d'un malade, âgé de cinquante-six ans, d'une forte constitution, d'un tempérament sanguin, et qui était goutteux depuis l'âge de vingt-quatre ans. Il est résulté de cette analyse (1) que cette matière était composée : 1° de beaucoup d'albumine — les 4/5*' environ— ; 2° d'acide lactique et d'acide phosphorique sans doute; 3° de chlorure de sodium et de phosphate de chaux; 4° d'urate de soude, traces sensibles.

Depuis , j'ai de nouveau prié M. Henry d'analyser de cette même matière recueillie sur deux autres goutteux, à la suite d'accès de goutte. Chez l'un, elle avait été recueillie sur la poitrine, et chez l'autre, sur le dos du pied. Cette analyse a encore fourni à peu près les mêmes résultats, et toujours démontré , dans cette sécrétion , l'existence de Vurate de soude.

(1) Journal de pharmacie, etc. Paris, 18/jl , t. XXVII, p. 622.

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Je ne doute pas que l'on ne trouvât cette même substance dans loutes les sécrétions des goutteux, si on l'y cherchait avec soin; pour le moment, je me borne à constater le fait, quant à la sécrétion de la peau.

N'est-il pas permis de conclure do toutes ces observations et de tous ces faits, que la goutte et la gravelle d'acide urique sont liées à la même cause, quoique ayant leur siège dans des organes différents ? Et ne semble-t-il pas suffisamment démontré que cette cause consiste en ce que le sang contient un excès d'acide urique, ou des éléments qui servent à le former ?

Cette opinion sur la cause prochaine de la goutte a déjà été émise par Forbes (J) et par Parkinson (2), C'était aussi l'opinion de notre célèbre chimiste Fourcroy C'est même sur cette théorie, et sur la remarque faite par Wollaston, que chez les goutteux il y a toujours une surabondance d'acide urique, que sir Everard Home et Brande ont conseillé l'emploi de la magnésie, tant dans la goutte que dans la gravelle. «Si l'on ajoute, dit M. le docteur Pâtissier, dans son rapport à l'Académie, que les sueurs [des goutteux sont d'une acidité très prononcée ; que leurs urines, au moment de leur émission, sont également très acides ; qu'elles déposent ordinairement un sédiment briqueté évidemment composéd'acide urique; que, d'après Ghelius (3), l'acide urique augmente dans les urines des goutteuxde 69 à 1 12 millièmes, ce qui fait presque le double ; que le colchique donné aux goutteux surcharge d'acide urique leurs urines,

(1) Trealise on gravel and goût. Lontloii , 1787.

(2) On Ihe nature and cure of goul. London , 1805.

(3) Annakii cliniques de Heidelberg, t. Ill, p. 3/i5.

AFFECnON GOUTTEUSE. , 327

comme on l'a chimiquement constaté (1) ; que d'après M. Donné (2) l'abus des substances animales, du café, du thé, et même du tabac à fumer détermine infailliblement la formation d'une grande quantité d'acide urique cristallisé en paillettes jaunes rhomboïdales par le refroidissement, on ne sera pas éloigné de croire, avec M. Charles Petit, que la cause prochaine de la dialhèse goutteuse réside dans la présence d'un excès d'acide urique dans les liquides de l'organisme. »

Ainsi donc, n'est-il pas évident que chez les goutteux, soit par suite d'une prédisposition particulière, soit comme conséquence de leur régime habituel , il y a une production surabondante d'acide urique ? Cet acide qui, comme l'acide carbonique et l'urée, est un des principaux produits de la transformation des matières animales qui s'opère insensiblement dans nos organes par suite de l'action de l'oxygène sur l'économie, est destiné à être éliminé par la sécrétion urinaire, et probablement aussi, mais d'une manière moins sensible, par les autres sécrétions ; et si cette élimination, par suite d'un refroidissement ou par une cause quelconque, n'a plus lieu ou devient insuffisante, il doit nécessairement en résulter un trouble dans l'économie. En effet, quand on observe avec attention ce qui se passe lorsqu'une attaque de goutte se déclare, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il en est ainsi ; il est seulement à remarquer qu'alors l'acide urique, mêlé au sang, va surtout, par une prédilection toute particulière,

(1) Dictionnaire universel de matière médicale , par MM. Mérai et de Lens. Paris, 1830, t. I[, p. 360.

(2) Comptes rendus de l'Académie des sciences, 1839, t. VIII, p. 805. — Cours de microscopie. Paris , IShh , p. '2110,

exercer sa fâcheuse action sur les articulations, et en général sur toutes les parties fibreuses. C'est là qu'il devient la cause de tous les symptômes qui caractérisent les accès de goutte. H semble alors que, comme pour d'autres principes morbides, par suite d'une sorte d'incubation, de fermentation, ce principe actif de la goutte s'accroît; qu'il prend une prédominance, une activité qu'il n'avait pas d'abord, qui se maintient et augmente même chaque jour pendant un temps plus ou moins long, et qui lui permet d'aller, porté par la circulation, et souvent avec une rapidité incroyable, susciter de la douleur dans toutes les autres articulations, et y développer, tantôt successivement, tantôt presque en même temps, une nouvelle fermentation, avec la répétition de tous les symptômes déjà observés dans celle où l'attaqué adébuté.

Ce qui doit porter à croire que c'est bien au défaut d'élimination de l'excès d'acide urique formé qu'il faut attribuer les attaques dégoutte, c'est que cette affection est surtout commune dans les pays froids et humides , là où la transpiration cutanée se fait ordinairement très mal , tandis qu'on l'observe rarement dans les climats chauds , et qu'on la voit aussi se manifester plus souvent chez les goutteux qui , par une inaction habituelle, ne favorisent pas suffisamment la sécrétion de la peau, que chez ceux qui peuvent prendre de l'exercice. Ce qui prouve en même temps que c'est bien l'acide urique qui est le principe actif de cette affection, c'est que c'est à la suite du travail inflammatoire et souvent si dou loureux qui en caractérise les accès , qu'il reste souvent autour des articuhjtions, et même quehjue-

AFI-ECTIOIN GOUTTEUSE. 329

fois sur divers autres points du corps , un produit d'abord liquide et qui disparaît quelquefois naturellement peu de temps après les crises , mais qui, d'autres fois, n'est pas complètement résorbé et se durcit graduellement pour former ce qu'on appelle des concrétions goutteuses , et que ces concrétions , comme je l'ai rappelé plus haut , sont presque entièrement formées d'urate de soude. Ce résultat des accès de goutte prouve qu'il s'est produit dans la partie malade une action chimique, qu'il s'y est fait une combinaison de l'acide urique, que nous avons dit apporté là par la circulation , avec la soude que le sang contient naturellement, et qu'il rencontre aussi particulièrement , et en assez grande proportion, dans la synovie qui lubritie les articulations et les gaines tendineuses.

Une autre preuve encore que c'est un principe acide qui est la cause déterminante de la goutte, et que , lorsque ce principe n'est pas éliminé par la sécrétion urinaire, il se porte sur divers organes et particulièrement sur les articulations , c'est que pendant la sorte d'incubation qui précède les accès, on voit souvent des goutteux se plaindre d'éprouver une ardeur brûlante à l'estomac , allant quelquefois jusqu'à des éructations acides et comme corrosives, que ce symptôme ne cesse que lorsque la goutte se fixe sur quelque articulation, et que , pendant cette incubation et même pendant la durée des accès, l'urine perd de son acidité. Cette remarque a été faite par Berthollet(l), et il a observé en même temps que l'acidité de l'urine reparaissait vers la fin des accès. Trampel a fait à peu près les

(1) Journal de médecine. Paris , 1786 , t. LXVU , p. ZiG9.

mêmes essais que Berthollet , et il assure avoir observé que l'urine ne teint point en rouge le papier bleu de tournesol , dans la période où se prépare le travail de l'attaque de goutte, ni même durant cette attaque, avant qu'il ne se fasse des évacuations critiques, et que l'urine ne dépose un sédiment ; et Hufeland lui-même , ayant répété ces expériences , dit avoir obtenu de semblables résultats. J'ai moi-même souvent expérimenté l'urine des goutteux , et , si je n'ai pas observé, comme Trampel et Hufeland, que cette urine devint alcaline ou à l'état neutre pendant l'incubation et dans le cours des attaques de goutte, il m'a du moins semblé qu'elle perdait alors beaucoup de son acidité.

Tout prouve donc, je le répète, qu'il y a chez les goutteux une surabondance d'acide urique, et que , lorsque la sécrétion urinaire devient insuffisante pour éliminer cet acide, ou que, par une cause quelconque , il se trouve détourné de sa voie naturelle d'élimination , il se porte sur diverses parties du corps , mais plus particulièrement sur les articulations et les parties fibreuses, pour y déterminer les accidents qui , sous des formes quelquefois très variées, et avec des caractères plus ou moins aigus , caractérisent l'affection goutteuse.

Maintenant, je le demande, de tous les faits et de toutes les considérations qui précèdent ne résultet-il pas évidemment que, pour combattre la diathèse goutteuse , atténuer, sinon guérir la goutte , en même temps que les goutteux doivent être soumis à un régime qui favorise le moins possible la production de l'acide urique, l'usage des boissons alcalines est le moyen le plus rationnel à employer pour

neutraliser cet acide , ainsi que quelques autres, notamment les acides sulfurique et phosphorique, qui se forment alors en excès dans l'économie?

Telles ont été du moins les considérations qui m'ont guidé, lorsque j'ai essayé d'abord, et conseillé ensuite avec pleine conviction , l'emploi de la médication alcaline, et particulièrement des eaux de Vichy pour combattre cette affection.

§ III. Doit-on chercher à guérir la goutte ?

Cette question a été souvent posée ; elle l'a été notamment dans le rapport fait à l'Académie de médecine par M. Pâtissier sur l'emploi des eaux de Vichy contre cette affection, et résolue affu'mativement par la commission chargée de ce rapport. Tout récemment encore, un savant et spirituel confrère, le docteur Reveillé- Parise (i) , l'a posée ainsi: Doit-on guérir la goutte? et il répond : « Oui , s'il est possible de le faire d'une manière absolue en attaquant son principe radical, essentiel. Non, si, comme on le pense aujourd'hui, on entreprend cette guérison par des médicaments violents , perturbateurs , incertains dans leur action antigoutteuse, et qui certainement troublent , arrêtent le travail bienfaisant et réparateur de la nature. »

Le principal et môme le seul argument que l'on ait fait valoir pour combattre la pensée de chercher à guérir la goutte, c'est que par la goutte l'économie tend à écarter un principe morbifique, que c'est un moyen de prévenir des maladies plus dangereuses , un petit mal pour en éviter un plus grand. Tel était

(1) Bullelin général de thérapeutique , juin 18Zi8.

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l'avis de Sydenham, avouant toutefois, comme le fait remarquer M. Reveillé-Parise , que la nature emploie dans ce cas un remède très amer, pfiarmacum amarissimum. Mais est-ce bien là un argument sérieux? n'est-ce pas plutôt un aveu d'impuissance, un argument à l'adresse de malheureux en proie à d'atroces souffrances qu'on ne sait comment soulager ; un moyen, à défaut d'un remède efficace, pour tâcher de les amener à la résignation en attendant que la nature veuille bien mettre un terme au supplice qu'ils endurent? Et d'ailleurs, quelles maladies plus douloureuses , plus insupportables, plus dangereuses même, peuvent donc redouter les goutteux? La mort même n'est- elle pas mille fois préférable aux tortures affreuses dont quelques uns nous donnent si souvent le pénible spectacle , qui ne cessent qu'en laissant à ces malheureux la triste perspective d'un retour prochain, sans espoir d'en être jamais débarrassés, heureux encore si, après avoir cruellement souffert pendant la durée des attaques , leurs articulations ne sont pas tellement déformées que, dans les intervalles, ils restent dans l'impossibilité de se servir de leurs membres. Et c'est en présence d'une maladie qui fait de tels martyrs, que l'on vient dire aux malheureux patients: Résignez -vous, consolez-vous, réjouissez-vous ; car, si vous n'aviez pas cette maladie , vous en auriez d'autres bien plus graves encore !

Mais d'abord est-il bien certain que la goutte préserve d'autres maladies; qu'elle soit, comme on dit , un brevet de longue vie? N'est-ce pas encore là une de ces banalités avec lesquelles on cherche à consoler les goutteux? Quand on en a vu comme

AFFECTION goutteisf. 333

moi nn j]rand nombre ôlre alleints, tout aussi bien et loul aussi souvent que ceux qui sont exempts de la goutte, de toutes les autres affections qui affligent l'espèce humaine, tourmentés par une foule d'infirmités et succomber à une mort prématurée, par suite des désordres, des altérations graves et irrémédiables que laisse si souvent cette maladie, lorsqu'elle se porte sur les organes essentiels à la vie, on est peu disposé à partager cette opinion.

D'ailleurs , avant de s'inquiéter de savoir si l'on doit guérir la goutte , et s'il y a danger à la guérir, il aurait peut-être été bon de se demander si cette affection est du nombre de celles que l'on peut guérir, si toutefois l'on entend par guérison de la goutte une guérison entière, absolue, radicale. Depuis que j'ai commencé à appliquer la médication alcaline au traitement de cette affection, comme le moyen qui m'a paru le plus rationnel à lui opposer, en l'associant à un régime convenable, et qu'il m'est passé sous les yeux , je crois pouvoir le dire , un plus grand nombre de goutteux que n'en a très probablement jamais vu aucun médecin ; bien que les résultats que j'ai obtenus ne me laissent aucun doute sur la possibilité, chez presque tous ceux qui voudront se soumettre rigoureusement et avec persévérance à cette médication , d'atténuer la goutte delà manière la plus remarquable, seulement à des degrés différents, suivant les individus; que je connaisse maintenant un grand nombre de malades qui, très goutteux avant de s'y soumettre, ayant chaque année , et souvent plusieurs fois par an, des attaques violentes , ont vu leurs accès s'éloigner , s'affaiblir et enfin disparaître sans retour depuis

plusieurs années ; qu'un d'eux même, M. P..., dont je donnerai l'observation plus loin , m'ait dit dernièrement encore qu'il n'avait eu aucun accès depuis 1836, et qu'il se croyait si bien guéri que , depuis dix ans , il a cru pouvoir renoncer à l'usage des boissons alcalines, et se borner, pour tout trailement , à observer la sobriété ; cette affection me paraît si intimement liée à certaines constitutions , à une certaine disposition héréditaire ou acquise ; ses récidives , chez certains individus , sont quelquefois si faciles et si brusques; la diathèse enfin , qui l'entretient , est ordinairement si prononcée, cède si difficilement à nos moyens d'action et semble toujours conserver une si grande tendance à reprendre sur l'économie sa fâcheuse influence , que je ne suis pas encore convaincu que l'on puisse arriver à une guérison radicale. Je crois que , même après avoir été pendant un certain nombre d'années sans ressentir d'accès, on s'expose à les voir reparaître , à la première occasion , sous l'influence de quelque cause déterminante , si l'on néglige la médication alcaline, et si non seulement on ne sait pas éviter les écarts de régime, mais si l'on ne continue pas toujours à observer une grande sobriété.

Mais si nous avions la certitude de pouvoir guérir radicalement la goutte, y aurait-il réellement danger à tenter cette guérison , et , dans celte pensée, faut-il même éviter d'atténuer la maladie autrement que par le régime , le plus souvent insuffisant, et abandonner les goutteux aux souffrances cruelles que cette affection leur fait éprouver, et à toutes les conséquences, si souvent irrémédiables et quelque-

fois mortelles , des attaques répétées auxquelles ils sont sans cesse exposés ?

J'ai déjà dit que les observations que j'avais été à même de faire sur un grand nombre de goutteux ne m'avaient nullement laissé l'opinion que la goutte les préservât d'autres affections. Quant au danger en lui-même de guérir la goutte , et quand bien même on ne parviendrait à la guérir radicalement , c'est-à-dire non seulement à en faire disparaître les symptômes actuels , mais encore à détruire entièrement toute disposition diathésique au retour des accès y en vérité je ne vois- pas où pourrait être le danger. Que pourrait - on , en effet , redouter d'une maladie atténuée et , à plus forte raison , qui n'existerait plus, qui, non seulement ne se manifesterait plus par aucun symptôme , mais n'aurait laissé dans l'économie aucun ferment, aucune disposition à un retour plus ou moins éloigné ? S'il pouvait y avoir du danger à combattre et à guérir la goutte , pourquoi ne voit-on pas un danger égal à combattre d'autres affections , les affections dartreuses , par exemple , que nous combattons tous les jours sans la moindre crainte des dangers qui peuvent en résulter, devant la guérison desquelles nous ne nous arrêtons que par l'impuissance , qui existe pour ces maladies , comme pour la goutte elle-même, d'arriver à une guérison radicale?

Je sais tous les inconvénients, les dangers même, dans quelques cas , de certains remèdes prétendus antigoutSeux , de ceux surtout dont la base principale, le principe actif, quelle que soit la forme sous laquelle on les donne , pilules , sirop ou élixir, est toujours le colchique, ordinairement associé à quel-

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qiiespiirgaliFs énergiques. Cependant on nepeut nier l'aclion parliciilière, je dirai presque spécifique, du colchique contre la goutte, notamment lorsqu'il est employé comme moyen d'arrêter un accès à son début. 11 ne réussit pas toujours, sans doute, dans ce cas , ni chez tous les goutteux , surtout lorsqu'on en a déjà fait usage pendant un certain temps, mais il réussit souvent, et j'y ai quelquefois recours moimême, dans le même but , chez quelques malades, lorsqu'ils ont absolument besoin d'être promptement remis sur leurs jambes , à la condition toutefois qu'il n'existe aucune contre-indication du côté des organes digestifs; mais ce n'est jamais sans hésitation et sans regret , ni sans faire sentir tous les inconvénients qu'il y aurait pour le malade, s'il lui arrivait d'employer souvent le même moyen.

Parmi les inconvénients du colchique et de tous les remèdes qui lui doivent leur action , le moindre est de ne pas réussir toujours à arrêter les accès de goutte; le malheur est que les goutteux, toujours trop disposés à ajouter foi aux annonces fallacieuses, qui font de ces remèdes des moyens curatifs, et séduits d'ailleurs par le succès qu'ils en obtiennent assez ordinairement dans le principe , en abusent presque toujours , les emploient d'ailleurs souvent sans discernement , et n'y renoncent que lorsque déjà , mais souvent trop tard , ils se sont aperçus de leurs fâcheux effets. J'ai questionnné à ce sujet tous les goutteux auxquels j'ai eu l'occasion de donner des conseils, et il n'en est pas un qui, ayant souvent employé ces moyens , n'ait eu à regretter d'y avoir eu recours.

Le premier effet fâcheux de tous ces moyens,

c'est de rapprocher considérablement les accès de goutte. Presque tous les goutteux qui, avant d'avoir recours au colchique , n'avaient d'accès qu'une fois par an, par exemple, voient bientôt un accès revenir deux, trois, quatre fois, et d'autant plus fréquem ment qu'ils ont mis plus de persévérance à vouloir les arrêter, à en empêcher le complet développement. J'ai vu beaucoup de goutteux qui , par ce moyen , sont arrivés à ne pouvoir plus être huit jours sans avoir une attaque de goutte. Ils ne peuvent même plus alors jamais recouvrer un seul instant le libre usage de leurs membres ; car la goutte est passée à l'état chronique, les articulations restent toujours plus ou moins gonflées et inflexibles, douloureuses et d'une faiblesse extrême , dès qu'ils . veulent s'en servir ; et ils ne marchent plus , ils se traînent seulement parfois , mais toujours péniblement et pour retomber bientôt jusqu'à ce qu'ils soient entièrement réduits à l'état de cul-de-jatte. J'ai vu quelques malades supporter assez longtemps ces remèdes sans autres graves inconvénients ; mais chez certains autres plus impressionnables, plus sensibles du moins à leur action particulière , ou peut-être ayant déjà quelques affections intestinales plus ou moins anciennes, ils ont quelquefois produit des coliques violentes, accompagnées d'évacuations sanguinolentes, quelquefois même de sangpur, et suivies d'inflammations aiguës qui ont eu assez souvent des suites funestes. Le plus souvent, ils se bornent à fatiguer, à la longue, les organes digestifs ; ils en altèrent graduellement les fonctions, et finissent par rendre les digestions longues , pénibles, accompagnées de flntuosités, et enfin presque

impossibles. J'ai vu des goutteux réduits ainsi à un état de dyspepsie complète , et d'autres chez lesquels, à cet état de dyspepsie, se joignait une diarrhée rebelle alors à tous les moyens employés pour la combattre.

Je ne m'étendrai pas davantage sur les fâcheux résultats que peut avoir l'emploi du colchique que tout le monde connaît d'ailleurs comme un poison irritant des plus énergiques. J'en ai dit assez pour montrer que si, comme touslesremèdesprétendusantigoutteux, dontil est l'agent principal, il arrête quelquefois les accès de goutte, il est loin d'être pour cette maladie un moyen curatif. Cela suffira aussi pour faire sentir combien on doit s'en défier, et avec quelle prudence il doit être employé, lorsqu'on juge à propos d'y avoir recours, soit comme moyen d'arrêter un accès de goutte, soit même seulement comme simple diurétique. Mais si ces moyens peuvent être dangereux, s'il y a d'ailleurs des inconvénients, comme je n'en doute pas, ainsi que je l'ai fait voir plus haut, à entraver le travail de la nature qui , par un accès de goutte , cherche à se débarrasser de principes nuisibles, est-ce à dire pour cela qu'il ne puisse y avoir d'autres moyens d'atténuer l'affection goutteuse, de Tendre ses attaques beaucoup plus rares, moins longues, moins douloureuses, et même d'en empêcher tout à fait le retour, comme je suis déjà autorisé à le dire , pendant un certain nombre d'années, et cela sans produire aucun trouble dans l'économie, sans nuire à aucun travail éliminatoire que voudrait faire la nature, enfin sans aucun inconvénient pour la santé générale ?

J'ai pensé que la médication alcaline pouvait avoir

tous ces avantages, et dix-sept ans d'expérience de l'emploi des eaux de Vichy, dans ce cas, et sur un très grand nombre de malades , ne me laissent plus , depuis longtemps déjà, aucun doute à cet égard. En effet, les boissons alcalines, et notamment les eaux de Vichy, que j'ai plus particulièrement employées, ne peuvent jamais, administrées convenablement, amener aucun trouble dans l'économie; elles ne peuvent pas non plus déplacer la goutte, comme, par ignorance ou mauvaise foi, on a voulu le faire craindre, car on ne déplace la goutte que par des répercussifs appliqués sur les points où la maladie existe déjà, ou en l'appelant, par des moyens irritants ou rubéfiants , sur une partie plus ou moins éloignée du point où elle a son siège ; or il paraîtra toujours impossible, à tout homme de bonne foi et ayant la moindre intelligence de l'action des remèdes , si d'ailleurs l'expérience ne l'avait pas déjà surabondamment démontré à Vichy, que la médication alcaline puisse produire ces effets. On sait avec quelle facilité, en général, on supporte les eaux de Vichy : qu'on les administre en boisson on cubains, à doses convenables, elles ne produisent jamais sur les organes avec lesquels on les met en contact une excitation capable d'y appeler la goutte , même dans le cas où elle existerait sur un autre point ; elles sont absorbées comme elles le sont chez tous les malades, goutteux ou non goutteux, qui en font usage, apportent dans la circulation leurs principes minéralisateurs, parmi lesquels la soude prédomine, et ces principes sont à l'instant même portés, avec le sang, dans toute l'économie, aussi bien aux pieds qu'à la tête, et, en vérité, je ne comprends pas

340 AFFFCTION GOUTTEUSE.

comment elles pourraient déplacer la goutte. Qu'elles agissent alors en faisant cesser, comme je le crois, la prédominance acide qui me paraît exister chez les goutteux, en neutralisant l'excès d'acide urique et même d'autres acides, notamment des acides sulfurique et phosphorique, qui provient souvent, chez les goutteux, d'une alimentation trop substantielle, trop azotée, ou bien qu'elles agissent d'une autre manière, peu importe maintenant la question théorique; l'essentiel est, et l'expérience le démontre , que, si elles ne guérissent pas radicalement la goutte, elles soulagent au moins considérablement les goutteux, et non seulement sans aucun inconvénient qui puisse en faire craindre l'usage, mais même avec un très grand avantage pour leur santé générale.

§ IV. Le rhumatisme est-il de même nature que la goutte ? Peut-il être combattu par les mêmes moyens ?

La goutte ne se montre que chez les individus qui ont une prédisposition à cette maladie, soit qu'il y ait eu des goutteux dans leur famille, soit que leurs parents leur aient seulement transmis, sans avoir été goutteux eux-mêmes, une certaine constitution qui les prédispose à le devenir. Ainsi , bien qu'il y ait quelques exceptions à cette règle, on l'observe ordinairement chez les individus d'un tempérament sanguin et pléthorique, ayant de l'embonpoint, des formes robustes, une grande excitabilité du système nerveux et du système fibreux articulaire , et assez communément aussi une peau fine est irritable. Rare chez les femmes et chez les jeunes gens, on la voit surtout chez les hommes , les adultes et les

AFFEGÏIOIV GOUTTEUSE. 341

vieillards, et si ses accès sont quelquefois provoqués par quelques vicissitudes atmosphériques ou quelques autres causes accidentelles, le plus souvent ils se montrent inopinément, sans cause appréciable , et souvent même au milieu de la nuit , pendant le sommeil , et sans que le malade se soit exposé à l'action du froid.

Le rhumatisme, au contraire, s'attaque à tous les sujets, sans distinction de sexe et presque sans distinction d'âge, quelle que soit leur constitution, sans qu'il soit nécessaire qu'ils aient à cette maladie des dispositions particulières, et il est toujours la conséquence d'un refroidissement, de la suppression de la transpiration.

L'hérédité du rhumatisme, bien qu'on ne puisse la nier , dans beaucoup de cas , est loin d'être aussi bien caractérisée , aussi évidente et aussi bien démontrée que celle de la goutte; il n'a pas non plus avec la gravelle d'acide urique des rapports aussi constants et aussi marqués que la goutte; et, pour moi , l'existence de la gravelle est déjà une forte présomption qu'on a affaire à une affection goutteuse. Je crois qu'un malade qui a la gravelle, ou seulement dans l'urine duquel on remarque souvent un sédiment rouge, s'il n'a pas la goutte, est au moins très disposé à l'avoir. La goutte est plus exclusivement articulaire que le rhumatisme, et, quoique s'étendant souvent à toutes les articulations, file a néanmoins, surtout à son début, une sorte de prédilection pour les petites , notamment pour celles des pieds et des mains , tandis que le rhumatisme , lorsqu'il n'est pas musculaire, affecte plus particulièrement les grandes articulations.

La douleur du rhumatisme ne paraît pas non plus avoir le même caractère que celle de la goutte; car les goutteux qui sont en même temps sujets aux rhumatismes savent très bien dire quand ils souffrent de leur goutte ou de leur rhumatisme , et , quand ils commencent à souffrir, si c'est une attaque de goutte qu'il vont avoir, ou s'ils n'auront que quelques douleurs rhumatismales.

Lorsqu'on est débarrassé d'un rhumatisme, on peut être fort longtemps sans le voir reparaître ; on peut même ne plus jamais le ressentir, et s'il reparaît, ce n'est qu'à des intervalles très irréguliers, et toujours parce que l'on s'est exposé de nouveau à la cause qui l'avait produit la première fois , c'est-àdire à quelque refroidissement, à un courant d'air froid , par exemple , en un mot à la suppression de la transpiration. La goutte , au contraire , reparaît presque toujours certainement à des intervalles plus ou moins longs , souvent sans qu'on se soit exposé à aucune intempérie, et sans autre cause appréciable qu'une alimentation trop abondante , trop substantielle ou trop excitante; ensuite les retours des attaques, qui ont fréquemment lieu plusieurs fois dans l'année, se montrent ordinairement à certaines époques , presque toujours les mêmes, tous les ans, et quelquefois même avec une exactitude telle, que j'ai connu des malades qui pouvaient préciser le jour et presque l'heure à laquelle ils auraient une attaque.

Enfin, en dehors de toute prédisposition héréditaire, la goutte s'attache avec une prédilection particulière à la classe opulente et oisive, en général à tous les hommes qui font ordinairement usage d'une nourriture trop excitante et trop fortement anima-

lisée , et on la voit rarement sous la chaumière et chez tous les hommes qui , soit par nécessité , soit par une sage interprétation des principes de l'hygiène, prennent de l'exercice ou se livrent habituellementau travail, et entretiennent ainsi les fonctions de la peau , en même temps qu'ils observent une très grande sobriété; tandis qu'au contraire le rhumatisme se montre communément chez cette dernière classe d'individus.

Malgré tous ces moyens de distinguer la goutte du rhumatisme , on rencontre encore assez souvent des cas fort douteux, très difficiles à classer : c'est surtout dans le début de la goutte acquise, lorsqu'il n'y a jamais eu de goutteux dans la famille du malade, et que l'affection articulaire qu'il vous présente né s'est pas encore renouvelée un certain nombre de fois^ avec des caractères qui permettent de la ranger dans la classe de la goutte. Aussi ne faut-il pas s'étonner que , dans la pratique , on caractérise encore certains cas de rhumatismes goutteux, que l'on fasse ainsi une sorte d'hybride pathologique, tenant à la fois du rhumatisme et de la goutte.

Quant au traitement du rhumatisme — j'entends parler ici du rhumatisme articulaire à l'état chronique — comparé à celui de la goutte, je n'ai pas trouvé, sous ce rapport, du moins dans l'application des eaux de Vichy , la même différence qui paraît exister, comme nous venons de le voir, entre la nature de l'une et celle de l'autre de ces deux affections. J'ai eu d'assez fréquentes occasions d'employer les eaux de Yichy dans ce cas , c'est-à-dire contre des affections articulaires que j'ai considérées comme étant de nature rhumatismale, parce qu'elles s'étaient

344 AFFEGTIOIN GOUTTEUSE.

développées accidentellement chez des malades qui ne me présentaient pas ce qui caractérise la constitution goutteuse , qui n'appartenaient pas à des familles goutteuses ou graveleuses , et qui n'avaient point eu antérieurement d'accès , même plus ou moins légers , qui pussent faire croire à une affection véritablement goutteuse, et j'en ai obtenu d'excellents résultats , même dans des cas qui avaient résisté longtemps à d'autres médications. Je les ai même employées dans certains cas qui présentaient les caractères les plus sérieux, les plus graves, soit à cause du nombre et de l'importance des articulations affectées , soit à cause du degré d'altération qu'elles présentaient; sur des malades chez lesquels, à la suite d'un rhumatisme aigu, qui avait envahi presque à la fois toutes les articulations, la plupart de celles-ci, ou des tissus qui les environnent, étaient encore le siège d'un gonflement plus ou moins considérable , plus ou moins dur, d'une sensibilité qui se réveillait au moindre mouvement, au moindre usage qu'ils voulaient faire de leurs membres, et en même temps d'une roideur qui allait quelquefois jusqu'à ce que l'on appelle une ank^Iose incomplète, au point que la marche était encore presque impossible, et que souvent ils pouvaient même à peine se servir de leurs mains; et dans ces conditions, les eaux de Yichy ont eu un effet résolutif des plus puissants , qui a dépassé souvent mes espérances. Le gonflement et la sensibilité ont diminué graduellement , quelquefois même assez rapidement ; les articulations ont recouvré en même temps leur souplesse, et j'ai vu le plus grand nombre de ces malades, après deux années et quelquefois même une

Al'l'ECTlOlV GOUTTEUSE. 345

seule année de traitement, marcher très librement et se servir de tous leurs membres , comme si leurs articulations n'eussent jamais été malades.

Voici deux faits choisis parmi ceux qui m'ont le plus frappé :

— Une dame de Blois, très jeune encore, madame B..., qui avait reçu, à Paris, les conseils et les soins de M. le docteur Barth, me fut adressée à Vichy, le 23 juin 1843. Au mois d'octobre précédent, elle avait eu la scarlatine, à la suite de laquelle elle avait ressenti quelques douleurs vagues. Il n'y avait jamais eu de goutteux dans sa famille, elle n'avait jamais elle-même éprouvé auparavant aucune affection rhumatismale, goutteuse ou graveleuse. La menstruation n'était pas dérangée.

Quatre mois avant son arrivée à Vichy, elle avait eu un rhumatisme articulaire aigu général , et elle présentait encore les symptômes suivants: La plupart des articulations étaient encore un peu tuméfiées et douloureuses ; celles des doigts surtout présentaient presque toutes un gonflement très dur, des sortes de nodosités comme on en rencontre chez certains goutteux qui ont été longtemps tourmentés par la goutte. Toutes ces articulations ne se fléchissaient que très incomplètement, et quelques unes même ne pouvaient exécuter que des mouvements très bornés. On trouvait au genou droit, vers la tête du péroné , une petite tumeur d'une dureté presque osseuse, ayant la forme et au moins le volume de la moitié d'une noix , peu douloureuse à la pression, qui avait commencé à se développer un peu avant le rhumatisme aigu. La marche était encore si difficile que, bien qu'elle n'eût presque que la rue à

traverser pour se rendre à l'établissement thermal, elle avait beaucoup de peine à faire ce trajet à pied, lorsqu'il fallait aller au bain.

Au bout de sept à huit jours de l'usage des eaux, en boisson et en bains seulement , elle commença à éprouver de l'amélioration , et , après cinq semaines de séjour, elle partit ayant déjà beaucoup moins de gonflement et de sensibilité aux articulations, les fléchissant plus facilement, et marchant, par conséquent, beaucoup plus librement. Pendant l'hiver suivant, elle évita, ainsi que je le lui avais recommandé, de s'exposer au froid et à l'humidité, à toutes les causes qui auraient pu ramener ses douleurs, et elle continua à faire un fréquent usage d'eau de Vichy transportée. En 1844, le h juin , elle revint à Yichy, n'ayant pas souffert depuis l'année précédente, marchant très librement, et pouvant même se livrer au plaisir de la danse , comme toutes les autres femmes de son âge. Tous ses doigts se pliaient complètement; quelques articulations offraient seulement encore un peu plus de volume que dans l'état normal. Quant à la petite tumeur si dure, qui existait l'année précédente vers la tête du péroné, je fus on ne peut pas plus surpris de n'en plus trouver de traces. Cette dame fit une seconde cure, et quitta Vichy très bien portante.

— M. F..., de Mâcon, me fut adressé, le 9 juin 1847, parle docteur Carteron. 11 avait été pris, au mois d'août 1846, d'un rhumatisme articulaire aigu des plus violents, affectant surtout les genoux et moins fortement les pieds. Il n'avait point de parents goutteux, et il n'avait eu lui-môme antérieurement, ni d'autres rhumatismes articulaires, ni gravelle

d'acide urique. Le genou gauche surtout avait été très gravement affecté. A l'arrivée du malade à Vichy, les genoux étaient encore tuméfiés , mais peu douloureux, lorsqu'il gardait l'immobilité; le gauche seul était encore très sensible à la pression, mais seulement dans un point très circonscrit. Leur mobilité, particulièrement celle du genou gauche, était extrêmement bornée , et ils devenaient douloureux, dès que le malade voulait se mettre debout, ce qu'il n'aurait pas pu faire sans aide ; et d'ailleurs il ne pouvait faire quelques pas dans son appartement qu'en se soutenant sur deux béquilles. Les articulations tibio-tarsiennes étaient aussi très roides , surtout celle du côté gauche, qui présentait en même temps un oedème assez considérable, s'étendant à tout le pied et au bas de la jambe. Après une quinzaine de jours de l'usage des bains et de l'eau en boisson, on remarquait un peu plus de mobilité dans les articulations , et la marche commençait à être moins difficile. Le malade put aller au bain , sans chaise à porteurs, mais très lentement, très péniblement, et en se servant de ses deux béquilles. Il marchait encore avec tant de difficulté , et son genou gauche était encore si roide, qu'un jour sonpiedayant heurté une très petite pierre, il tomba, et cette chute retarda les progrès de l'amélioration. Enfin, après six semaines de séjour à Vichy, il partit très sensiblement mieux ^ fléchissant les genoux davantage, marchant moins péniblement, mais non encore sans béquilles.

Rentré chez lui, il continua l'usage des eaux de Vichy, et prit toutes les précautions indiquées en pareil cas pour éviter le retour du rhumatisme.

348 AFFECïIOlN GOUTTEUSE.

L'amélioration qui avait commencé à se montrer à Vichy fit de rapides progrès , et bientôt il recouvra la faculté de marcher sans béquilles , en même temps que la sensibilité des articulations s'éteignait sans retour. Il revint à Vichy, le 18 juillet 1848, faire une nouvelle cure , et alors ses articulations avaient repris leur forme naturelle, presque toute leur souplesse, et il marchait facilement. Enfin, ce malade est revenu encore prendre les eaux, au mois de juillet 1849. Il n'avait éprouvé aucun retour de douleur, et il continuait à marcher très librement.

§ V. Les différentes formes sous lesquelles se présente la goutte " indiquent-elles des différences dans la nature de cette maladie , et demandent-elles des traitements différents ?

Il ne résulte ni de l'observation , ni de l'analyse chimique des concrétions et des diverses sécrétions des goutteux, qu'il y ait des gouttes de natures différentes. Les distinctions que les auteurs ont établies, de goutte aiguës goutte chronique , goutte régulière , goutte fixe , goutte abarticulaire vague , mobile, nerveuse, interne, viscérale, etc., n'ont donc , à mes yeux , aucune importance sous ce rapport. Tous les jours , on rencontre dans la même famille des goutteux qui sont affectés de la goutte aiguë régulière , tandis que chez un frère ou un fils , cette maladie est vague , mobile, n'affecte pas même les articulations, mais tient évidemment sous sa domination telle ou telle affection viscérale. D'autres fois, quelques membres d'une même famille ont une goutte articulaire bien caractérisée, et d'autres n'ont que la gravelle , ou bien des migraines plus ou moins fréquentes qui quelquefois , à un certain âge, cessent tout à coup et sont rem-

AFFECTION C.OIjTTEUSF. 349

placées par la goutte articulaire. J'ai eu en môme temps à Vichy, l'année dernière, le frère et la sœur : le frère ayant une goutte articulaire qui se reproduisait depuis longtemps déjà , avant qu'il vînt à Vichy, une et souvent deux fois par an , mais ordinairement à des époques à peu près déterminées, /et avec des intervalles pendant lesquels ses articulations étaient parfaitement libres et sans douleurs ; la sœur, au contraire , ayant une de ces formes de la goutte que l'on voit surtout chez les femmes, rarement chez les hommes , qui ne se montre jamais par des accès caractérisés , revenant à certains intervalles, mais qui s'empare des petites articulations , surtout de celles des doigts et des poignels , n'y détermine jamais de très vives douleurs, mais les rend constamment douloureuses sans aucune interruption, seulement un peu plus dans les temps froids et humides que dans les autres moments, détermine bientôt du gonflement, des nodosités autour de toutes les articulations affectées, qui se déforment alors graduellement, de telle sorte que les doigts et les poignets se dévient, se contournent , se renversent même en divers sens , et d'où il résulte que souvent l'usage des mains fmit par devenir presque entièrement impossible. Le frère , qui était déjà venu deux fois à Vichy, s'en était si bien trouvé , qu'il détermina sa sœur à y venir avec lui en 1839. Elle était dans l'état que je viens de décrire, et, bien que cette forme de la goutte cède en général très difficilement, elle me faisait remarquer, avec une grande satisfaction, à la fin de sa cure, après seulement vingt-cinq jours de traitement , que ses poignets étaient beaucoup moins gonflés, moins dé-

formés qu'avant la cure , que ses doigts avaient recouvré de la mobilité, de la souplesse, que tous les mouvements des mains étaient plus faciles, moins douloureux , et qu'enfin elle commençait à pouvoir coudre , ce à quoi elle avait été forcée de renoncer depuis longtemps.

Cette dernière variété de la goutte ne se borne pas toujours aux petites articulations ; quelquefois après un certain temps de son existence , et sans parler des extrémités inférieures, qui sont en général, dans ce cas, moins gravement affectées que les supérieures , elle s'étend aux coudes , aux épaules , même aux articulations de la mâchoire inférieure ; et j'ai vu des malades ainsi réduits graduellement à l'état le plus pénible à voir, ne pouvant plus se servir de leurs membres , même pour les usages les plus nécessaires à la vie.

Dans tous ces cas, je le demande, quelle que soit la différence des formes et des caractères sous lesquels se montre la maladie qui nous occupe, esl-il possible de ne pas admettre une même cause? Aussi ces différentes formes de l'affection goutteuse ne doivent-elles exiger, à mon avis, que des modifications dans l'application des moyens qui conviennent contre l'affection en général , suivant qu'elle est articulaire, viscérale, vague, rétrocédée, etc.

Pour mieux faire comprendre les modifications qui doivent être apportées , dans ces différents cas, au traitement applicable à l'affection goutteuse , je crois devoir reproduire ici les principales questions qui m'ont été adressées, à ce sujet, à l'époque du rapport à T Académie de médecine — en 1 840, — au nom de la commission chargée de faire ce rapport, par

M. le docteur Pâtissier. Je ferai seulement , d'après l'expérience que j'ai acquise depuis, quelques modifications aux réponses que j'ai faites alors à ces questions, et ce sera d'ailleurs un moyen d'abréger ce que j'aurai à dire tout à l'heure du traitement de la goutte en général.

1° La puissance curùtive des eaux de Vichy variet-elle suivant que la goutte est héréditaire ou acquise, suivant l'âge, le tempérament , etc. F

Depuis que je m'occupe du traitement de la goutte par les eaux de Vichy, j'ai cherché à distinguer si les résultats différaient suivant ces diverses circonstances, et je n'ai pas remarqué qu'il y eût une différence bien sensible dans l'efficacité de ces eaux, employées comparativement contre la goutte héréditaire et contre la goutte acquise. Cependant la goutte héréditaire se montre, en général, un peu plus tôt, c'est-à-dire à un âge moins avancé que la goutte acquise, et de tous les faits que j'ai recueillis et comparés jusqu'à présent, il semble résulter que le traitement a plus de chances de succès contre la goutte acquise que contre la goutte héréditaire. Elles paraissent également efficaces, quels que soient l'âge et le sexe des malades ; car, si la goutte résiste quelquefois davantage chez les femmes que chez les hommes, c'est lorsqu'elle est fixe, persévérante, sans accès marqués, comme la variété de cette affection dont j'ai parlé plus haut; et lorsque cette même variété se montre chez l'homme, elle est également plus difficile à modifier que ne l'est ordinairement la goutte aiguë régulière. Quant au tempérament, en général, chez les hommes très nerveux, très irritables, la goutte résiste davantage au traite-

352 AFFFXTION GOUTTEUSE.

ment que chez ceux qui le sont moins. Ces malades ne sont pas précisément plus difficilement soulagés que les autres, mais seulement, plus impressionnables , ils sont plus exposés à voir les accès se reproduire sous les influences diverses qui les ramènent ordinairement, surtout par suite des impressions morales. J'ai voulu aussi savoir si les eaux réussissaient mieux chez les goutteux qui sont en même temps affectés de gravelle que chez ceux qui ne le sont pas ; et , sous ce rapport, je n'ai remarqué aucune différence dans les résultats obtenus. 2° Dans la goutte régulière aiguë, peut-on employer les eaux de Vicliy lorsque cette affection est imminente , quelle est à son commencement , au milieu ou à son déclin? Faut-il attendre la cessation des symptômes inflammatoires ? Pour cela, doit-on appliquer des sangsues sur l'articulation malade? Les eaux de Yicliy peuvent être employées , qu'une attaque soit imminente ou qu'elle ait déjà commencé à se développer; la fièvre même, qui accompagne toujours plus ou moins les accès de goutte, n'est pas une contre-indication, lorsqu'il n'y a pas d'inflammation ailleurs qu'aux articulations, et que tous les organes essentiels à la vie , tels que ceux de la poitrine ou de l'abdomen, sont dans l'état sain. Mais quelquefois on rencontre des malades très susceptibles , très irritables , chez lesquels la tolérance diminue , cesse même tout à fait, lorsque l'attaque de goutte s'étend à plusieurs articulations, acquiert une certaine intensité, et est accompagnée d'une forte fièvre ; et alors il y aurait imprudence à ne pas diminuer considérablement la dose des boissons alcalines ; souvent même il est alors nécessaire

d'en suspendre entièrement l'usage. Le moment de l'accès où il faut agir avec le plus de prudence , sous ce rapport, c'est à son déclin, si l'on ne veut pas en voir un autre se reproduire et prolonger ainsi l'attaque de goutte. Il ne faut pas alors revenir trop promptement à un traitement actif, et surtout il faut éviter de faire reprendre trop tôt des bains aux malades. J'ai vu , chez un certain nombre de goutteux, des retours d'accès que je n'ai pu attribuer à une autre cause qu'à un ou à quelques bains administrés avant que l'attaque ne fut entièrement passée.

L'emploi des sangsues soulage quelquefois, cependant je crois qu'en général c'est un moyen qu'il faut éviter. Presque tous les goutteux que j'ai questionnés relativement à l'emploi qu'ils avaient pu en avoir fait dans ce cas, se sont accordés à me dire que les sangsues diminuaient bien momentanément la douleur, mais qu'ils avaient ordinairement remarqué qu'ensuite la convalescence était plus longue que lorsqu'ils n'y avaient pas recours ; qu'il en résultait pendant longtemps une grande faiblesse dans les articulations , et souvent de la roideur. J'en ai peu questionné qui, ayant comparé les attaques dans lesquelles ils avaient eu recours aux sangsues à celles dans lesquelles ils n'en avaient point employé , n'eussent fait ces remarques.

3° Quel est le degré d'efficacité des eaux de Vichy dans les diverses espèces de goutte ? Rétississent-elles mieux dans la goutte aiguë que dans la goutte chronique? La goutte passe-t-elle, dans ce dernier cas, à l'état aigu ?

J'ai déjà cherché à démontrer qu'il ne fallait pas

conclure de ce que la goutte se présentait souvent sous des formes différentes , qu'il y en eût de différentes natures , et que , par conséquent, le même traitement, sauf quelques modifications, relatives aux organes affectés ou à quelques complications , pouvait être appliqué dans tous les cas. Quant au degré d'efficacité de ce traitement , il diffère toujours plus ou moins, suivant les diverses formes de l'affection goutteuse , et surtout suivant qu'elle existe à l'état aigu ou à l'état chronique. Ainsi, dans là goutte aiguë régulière, les résultats sont beaucoup plus prompts, plus complets et, par conséquent, plus saillants que dans lagoutte chronique; en général, une fois que cette affection est arrivée à ce dernier état^ c'est-à-dire lorsqu'après avoir déjà longtemps duré sous forme aiguë régulière, soit qu'il y ait encore des accès bien caractérisés, soit qu'ils le soient moins, les malades n'ont plus d'intervalles libres; ils ne peuvent plus marcher, dans aucun moment, que plus ou moins péniblement, et jamais sans souffrir, et ils ne peuvent plus alors arriver que très lentement, et qu'avec une grande persévérance dans le traitement, à recouvrer la liberté de leuts articulations , et encore n'est-on pas toujours certain de l'obtenir complète.

Pendant la cure qui a pour but d'obtenir cette amélioration, la goutte peut passer, sans doute, un instant à l'état aigu, en d'autres termes, il peut survenir un accès; mais cela n'arrive pas ordinairement, et d'ailleurs ce passage à l'état aigu n'est nullement nécessaire pour arriver à Famélioration de la goutte chronique.

L'autre variété de la goutte articulaire chronique

dont j'ai déjà parlé — page 349 — comme s'observant plus particulièrement chez les femmes, affectant surtout les petites articulations , sans se montrer jamais sous la forme d'accès bien caractérisés , se faisant sentir sans cesse , sinon d'une manière douloureuse, et manifestant d'ailleurs toujours sa présence par le développement insensible de nodosités ou par la déformation des articulations, est aussi, en général, plus tenace que la goutte aigifë ; il est plus difficile d'en arrêter les progrès , et surtout il n'est pas toujours possible, lorsqu'elle a duré longtemps, de faire disparaître les altérations qu'elle a produites dans les articulations. Cependant, avec de la persévérance, l'on arrive ordinairement à en limiter, à en arrêter les progrès; et quelquefois même lorsque cette affection n'est pas encore par trop ancienne , et que les altérations qu'elle a produites ne sont pas encore très considérables , on parvient à rendre aux articulations leur forme et leur souplesse.

4° Comment se dissolvent les toplius? S'opère-til une inflammation dans les tissus environnants ?

La disparition des tophus , surtout leur disparilion complète, est une chose rare. J'en ai cependant vu disparaître après quelques mois du traitement alcalin , et sans qu'il se soit manifesté d'inflammation marquée; j'en ai même vu se résoudre en beaueoup moins de temps sous l'influence de ce traitement, et sans aucune inflammation apparente ; mais ce sont là, je le répète, des cas rares. Quelquefois, pendant la cure , les goutteux sont pris d'un accès de goutte ; il arrive alors que quelques tophus s'enflamment et qu'il s'y manifeste de la fluctuation.

356 AFFECTIOiN GOUTTEUSE.

Lorsque, après quelques jours, se fait la résolution de cette inflammation, on voit quelquefois en même temps la tumeur tophacée perdre de son volume. Dans quelques cas même, destophus ont totalement disparu de cette manière, probablement par résorption. Mais le plus souvent , après s'être sensiblement tuméfiés , les tophus reprennent , après la résolution de l'inflammation , à peu près le même volume et la même dureté qu'ils avaient auparavant. Ordinairement, lorsque je vois la fluctuation s'y manifester, je fais une ponction avec la pointe d'une lancette, et j'en fais sortir par la pression la matière qu'ils renferment. Celte matière est ordinairement très blanche et a la consistance d'une pâte un peu liquide. Ce moyen n'a aucun inconvénient et m'a toujours très bien réussi; il a toujours eu pour résultat, sinon de faire toujours entièrement disparaître le tophus , au moins de le réduire considérablement, comparativement à ce qu'il était avant l'inflammation qui en a amené le ramollissement. Lorsque les tophus s'enflamment et qu'on les abandonne à eux-mêmes, il arrive quelquefois qu'ils s'ouvrent naturellement; il en sort alors une matière purulente liquide, mêlée de concrétions blanchâtres plus ou moins grosses et plus ou moins nombreuses. Les ouvertures reslent ordinairement très longtemps fistuleuses , ce qui tient à ce que chaque tophus se composant d'un plus ou moins grand nombre de petites concrétions renfermées dans autant de cellules du tissu cellulaire, il faut que chaque cellule s'ouvre séparément pour se débarrasser de la matière tophacée qu'elle contient. Dans toutes ces inflammations de tophus, le siège

AFFECTIOrs GOUTTEUSE. 357

de l'inflammation est évidemment dans le tissu cellulaire qui enveloppe la matière tophacée.

En général , lorsque les malades sont soumis au traitement alcalin, et qu'ils le suivent avec persévérance , il est assez rare qu'il se forme de nouveaux tophus. J'ajouterai d'ailleurs que ces concrétions n'ont véritablement d'importance et de gravité qu'à cause des difformités qu'elles produisent et de la gêne qu'elles occasionnent , soit en rendant la marche difficile et douloureuse , soit en apportant un obstacle au libre et facile usage des mains ; car elles ne sont évidemment qu'un résultat de la goutte , et ne sont pour rien dans la cause qui en ramène les accès ; aussi les malades peuvent-ils les conserver, et néanmoins empêcher le retour des accès de goutte.

Ces concrétions ne s'observent pas chez tous les goutteux ; il en est chez lesquels il ne s'en forme jamais. Elles sont le produit de la combinaison de l'acide urique , ordinairement en excès chez les goutteux , et de la soude que le sang contient toujours comme élément essentiel, et qu'on trouve surtout dans la synovie en notable proportion , d'où résulte l'urate de soude qui constitue principalement la matière des tophus. Telle est du moins l'opinion que je me fais de ce qui doit se passer dans ce cas. Le plus ordinairement, les lophus se montrent après un accès de goutte , en sont évidemment le résultat ; mais quelquefois cependant il s'en forme dans l'intervalle des accès. C'est alors un simple dépôt de matière tophacée, qui se fait insensiblement sans que les malades en soient avertis par de la douleur, presque sans aucun travail inflamma-

toire appréciable dans le tissu où se fait le dépôt ; de sorte que souvent les malades ne s'en aperçoivent que lorsque ces tophus ont déjà pris un certain volume ; et ce n'est pas toujours autour des articulations que se déposent ces concrétions; j'en ai vu, mais particulièrement chez des sujets qui étaient goutteux depuis très longtemps , tout le long des membres , immédiatement sous la peau , particulièrement à la partie externe des jambes. On en voit surtout très fréquemment, mais d'un très petit volume , comme des sortes de perles plus ou moins blanches, sur les cartilages des oreilles, surtout sur leur bord libre.

Chez quelques goutteux, ceux sans doute chez lesquels les fonctions delà peau se font mal, dont la transpiration et la sécrétion urinaire ne suffisent pas pour éliminer l'urate de soude formé, les tophus se produisent quelquefois avec une très grande rapidité et en très grand nombre, et acquièrent bientôt un volume considérable. J'en ai vu qui , après une première attaque de goutte, une seule attaque , avaient déjà les mains couvertes de très fortes nodosités, et en même temps les doigts tellement déformés et renversés en divers sens , qu'ils pouvaient à peine s'en servir pour les usages ordinaires de la vie. Quand une semblable disposition existe chez un malade, on conçoit qu'il est difficile d'espérer la résolution des tophus ; il n'est même pas toujours possible alors d'en arrêter la formation et d'en empêcher l'accroissement.

5° Doit-on chercher à guérir la goutte articulaire, lorsqu'elle est critique d'une autre maladie ?

jEn appliquant les eaux de Vichy au traitement de

la goutte, je ne me suis jamais beaucoup occupé des accès qui ne sont à mes yeux que des symptômes plus ou moins prononcés de cette affection. Je sais qu'une fois que ces accès ont commencé à se développer, ils suivent leur cours, et que le traitement alcalin ne peut qu'en diminuer la violence et en abréger un peu la durée. Je n'ai d'autre but que de combattre la cause prochaine de cette maladie et d'éviter par là le retour des accès; ainsi, quand bien même un accès de goutte serait une crise qui terminerait heureusement une autre maladie, je ne crois pas que le traitement alcalin puisse troubler cette crise; et d'ailleurs, comme il est probable que , dans ce cas , la goutte a joué un rôle dans le développement de la maladie dont l'inflammation articulaire paraît être la crise, je ne vois pas pourquoi , dans ce cas , comme dans les autres , on ne chercherait pas à combattre la cause prochaine de la goutte. Le traitement alcalin, je le répète , n'est pas un moyen perturbateur, et il ne peut pas déplacer la goutte; si, en atténuant cette affection, il peut abréger la durée des accès , il n'a pas pour effet de les faire avorter, par conséquent, il n'expose pas les malades à ce que la goutte se porte sur des organes essentiels à la vie ; il ne peut enfin, tel que je le comprends, uni à un régime convenable, avoir d'autre action que de combattre la diathèse goutteuse et la cause prochaine des accès. Le médecin doit seulement alors ne jamais négliger d'apprécier si la maladie, dont l'accès de goutte articulaire paraît être la crise, ou toute autre affection interne , n'est pas momentanément une contre-indication à l'emploi de la médication alcaline , s'il n'y a pas en-

360 AFFECTlOiV GOUTTEUSE.

core, par exemple, quelque inflammation à l'état aigu qui demande à être combattue avant d'y avoir recours.

6° Les eaux de Vichy sont- elles utiles dans la goutte dite ab-articulaire , interne , viscérale , anomale , larvée , quelle soit fixée sur les organes de l'abdomen , de la poitrine ou de la tête ? S'il existe des symptômes inflammatoires vers ces parties , doit-on les combattre avant d'avoir recours aux eaux ?

Lorsque , chez les goutteux, il existe une inflammation aiguë des organes de l'abdomen, de la poitrine ou de la tête, les eaux de Vichy ne sont point applicables; je crois qu'il faut toujours alors commencer, comme je viens déjà de le dire, par combattre cette inflammation par les moyens ordinaires, et chercher en même temps, au moyen de révulsifs, à appeler la goutte aux extrémités. Mais dès que cette inflammation a été suffisamment combattue , et que le malade peut supporter les eaux, je crois qu'on doit y avoir recours. Il faut seulement, dans ces cas , apporter une plus grande prudence dans leur emploi que lorsque les organes internes n'ont pas été malades.

Le cœur est , parmi les organes essentiels à la vie, celui sur lequel la goutte se porte le plus souvent, et il est alors de la plus haute importance de la combattre vigoureusement , de l'en détourner le plus tôt possible , et par les moyens les plus actifs ; car si cet accident se répète, il en résulte toujours une certaine altération dans les fonctions de cet organe , de la gêne dans la circulation , gêne qui persiste ensuite, qui s'aggrave à chaque nouvelle

atteinte , et finit souvent par être une cause qui abrège la vie des goutteux. La plupart de ceux que j'ai vus succomber, jeunes encore, ont fini par avoir une hydropisie qui s'est développée ainsi graduellement, et qui était évidemment une conséquence de la répétition de l'accident dont je viens de parler.

Dans ce cas particulier, comme dans tout autre , lorsque les symptômes aigus ont été suffisamment combattus, il ne faut pas craindre d'avoir recours à la médication alcaline , afin de combattre la diathèse goutteuse et de s'opposer autant que possible à de nouveaux accidents de cette nature ; il faut seulement alors apporter encore plus de prudence dans leur emploi, en surveiller Faction avec plus de soin, afin d'éviter, ce qui pourrait arriver chez quelques malades très irritables , de provoquer trop d'excitation. Ce n'est que lorsqu'il y a déjà de graves désordres dans la circulation, que le malade paraît menacé d'hydropisie , et surtout si les symptômes de cette dernière maladie ont déjà commencé à se manifester, qu'il faut s'en abstenir.

Mais la goutte viscérale peut exister sans revêtir un caractère aigu, et constituer néanmoins une affection sérieuse.

— J'ai cité à la Commission chargée du rapport à l'Académie (1), comme exemple de goutte viscérale très atténuée, sinon guérie, par les eaux de Vichy, celui d'un malade, M. L..., qui avait été longtemps sujet à des accès d'asthme , et qui n'avaient pas reparu depuis trois ans qu'il faisait usage de ces eaux plus ou moins régulièrement , pour combattre une goutte articulaire.

(1) Obs. 43' de ce rapport.

— J'ai communiqué à cette même Commission (1) l'observation d'un autre malade, celui de M. D..., père, de Vendôme, qui était venu à Vichy en 1837 et 1838. Il avait eu souvent des douleurs articulaires, mais jamais d'attaques de goutte bien marquées. On avait caractérisé ces douleurs de rhumatismales goutteuses; depuis longtemps déjà, il en souffrait très peu; mais la région épigastrique était habituellement douloureuse, le foie était tuméfié et les digestions très pénibles. Depuis 1815, à la suite d'une frayeur, M. D... était resté extrêmement craintif : aussitôt qu'il était debout , il croyait qu'il allait tomber, et il ne se serait pas hasardé à faire le moindre trajet sans s'appuyer sur une canne et sans avoir toujours une personne à côté de lui. Le malade se trouva parfaitement des deux saisons qu'il avait passées à Vichy. Tous les symptômes qu'il éprouvait depuis si longtemps dans la région épigastrique disparurent; ses digestions se faisaient faci lement; il n'éprouvait plus les craintes qui le retenaient presque constamment assis , ou qui l'obligeaient à avoir toujours quelqu'un à ses côtés, lorsqu'il voulait se promener.

J'emprunte encore au rapport à l'Académie l'observation suivante, telle qu'elle y a été publiée; elle me paraît d'autant plus importante que le malade qu'elle concerne était, mieux que beaucoup d'autres, en état d'apprécier la cause de son affection et les moyens de la combattre.

(1) Si je prends de préférence les exemples que je çile, parmi les observations que j'ai remises, diins le temps, à la commission chargée d'une enquête et d'un rappoit à rACiidémie, c'est parce que les faits ont tons été vérifiés par cette commission, et, par con^ séquent, poiu- qu'ils aient un caractère plus authentique.

' — « M. d'Arcet, membre de l'Institut, est fils d'une mère qui est morte de la goutte à l'âge de trente-six ans ; il a lui-même aujourd'hui soixantedeux ans. A vingt-trois ans , il a eu une première attaque de goutte, et à vingt-cinq ans, une seconde attaque plus forte que la première. Ce sont les deux seules qu'il ait eues; mais, à dater de cette époque, sa santé est devenue mauvaise. Il a eu longtemps une affection du foie, avec tous les symptômes d'une gastralgie des plus graves. Soigné par les meilleurs médecins de Paris , et tous les remèdes conseillés en pareil cas ayant été employés sans succès , on le mit, dans les derniers temps, à l'usage des acides, qui aggravèrent manifestement son état. Enfin on lui conseilla, en 1 825 , d'essayer les eaux de Vichy ; il s'y rendit, mais sans confiance aucune, accablé par les idées les plus tristes.

w Dès le troisième jour de l'usage des eaux , il sentit un mieux inespéré, extraordinaire. Toutes ses idées noires avaient disparu , et il avait retrouvé toute sa gaieté d'autrefois.

» 31. d' Arcet était trop bon observateur et trop bon chimiste pour ne pas chercher à se rendre compte de ce qui se passait chez lui. La soude était le principe dominant des eaux de Vichy, et il fut d'autant plus disposé à attribuer l'amélioration qu'il éprouvait à l'action de cet alcali, que les acides qu'il venait d'employer lui avaient fait beaucoup de mal.

V M. d'Arcet continua à aller de mieux en mieux, et bientôt il fut entièrement rétabli. Il revint cependant à Vichy en 1826, afin de consolider sa guérison , et depuis cette époque il a constamment fait usage de bi-carbonate ds soude , à des doses très

élevées. Ainsi il mange un kilogramme de pastilles de Vichy par mois , indépendamment d'une très grande quantité de bi - carbonate de soude qu'il prend chaque jour en boisson, soit à jeun, soit à ses repas. Voilà maintenant quinze ans que M. d'Arcet suit ce régime, et depuis lors, sa santé a toujours été parfaite. Son urine est presque toujours à l'état alcalin et toujours parfaitement limpide ; tandis qu'auparavant, elle était toujours très chargée d'acide urique et déposait habituellement un sédiment très épais.

» Lorsque M. d'Arcet est obligé de travailler plus qu'à l'ordinaire , il sent la nécessité de s'alcaliser davantage, et alors il a souvent recours à l'eau de Vichy naturelle.

» Lorsqu'il lui arrive de manger un peu plus que de coutume, surtout de certains aliments très azotés, du pâté de foie gras, par exemple, et de boire un peu de vin pur ; lorsque enfin il sort de son habitude de sobriété, son urine se charge immédiatement, et il est rare qu'il n'éprouve pas le lendemain quelques légères douleurs articulaires. Il prend alors une plus grande dose de bi-carbonate de soude, et il retrouve aussitôt son état de bonne santé.

« Ainsi, comme on voit, M. d'Arcet a eu deux attaques de goutte , l'une à vingt-trois ans et l'autre à vingt-cinq ans. A ces accès a succédé une goutte viscérale des plus graves , qui a résisté pendant un grand nombre d'années à tous les remèdes conseillés en pareil cas, et qui n'a cédé qu'à l'action des eaux de Vichy. Le bienfait des eaux s'est même fait sentir, dans ce cas, presque instantanément, et depuis, en faisant un usage constant, soit d'eau de Vichy

naturelle, soit de bicarbonate de soude , M. d'Arcet a toujours lutté contre cette maladie avec avantage. On remarquera aussi que l'usage constant qu'il a fait , depuis quinze ans, des alcalis , et à très haute dose, loin d'avoir eu le plus léger inconvénient, a été au contraire, pour lui, le moyen de conserver sa santé dans un état parfait (1). »

Dans tous ces cas, et dans beaucoup d'autres que j'ai observés et que je crois inutile de citer ici, l'emploi des eaux de Vichy a été suivi d'excellents résultats, comme on pouvait d'ailleurs facilement le prévoir, puisqu'il y avait eu antérieurement des attaques de goutte articulaire; mais j'ai également donné des soins à un grand nombre de malades qui avaient aussi évidemment, suivant moi, de véritables gouttes viscérales , bien qu'ils n'eussent jamais eu d'attaques articulaires , et voici comment j'arrive , dans ce cas, à me former une opinion sur la nature de ces affections.

Lorsque des malades se présentent à moi avec des affections internes plus ou moins anciennes , des gastralgies, par exemple, certaines affections hépatiques, accompagnées ou non d'hémorrhoïdes , des migraines , quelques cas d'affection du cœur ou des poumons , avec une dyspnée plus ou moins

(1) CeUe observation est suivie, dans le rapport, de la note suivante :

M CVst dans une visite que M. Petit et votre rapporteur ont faite, » dans le mois de janvier dernier, à IM. d'Arcet, que ce savant chi= » misie a bien voulu leur raconter l'histoire intéressante de sa » maladie qui vient d'être tracée fidèlement par M. Petit. » [Note de la commission )

J'ajouterai que M. d'Arcet est mort le 2 août ISZiZi, à la suite d'une phlébite, déterminée par une saignée qui avait été faite pour une affection très légère.

grande, etc. ; si ces affections ont souvent varié d'intensité, si elles ont quelquefois changé de siège, ou cessé plus ou moins complètement pour reparaître à des intervalles plus ou moins éloignés; si elles ont résisté à des médications variées ; si enfin elles présentent des caractères insolites et plus ou moins bizarres, je ne manque jamais de demander alors à ces malades s'ils ne sont pas nés de parents goutteux , ou s'il n'y a pas quelques goutteux dans leur famille ; et si je reçois une réponse affirmative, je pense que la maladie dont ils se plaignent peut être de nature goutteuse, et je n'hésite pas à essayer les eaux de Vichy, à moins de quelques contreindications ; j'y ai recours, à plus forte raison, lorsqu'ils se rappellent avoir éprouvé quelques douleurs articulaires qui me paraissent avoir eu quelque ressemblance avec la goutte, et lorsqu'ils ont ou qu'ils ont eu la gravelle. Dans la plupart de ces cas , j'ai obtenu d'excellents effets des eaux de Vichy. Chez certains malades , il a fallu de la persévérance pour guérir, ou même seulement pour obtenir du soulagement; mais, dans quelques cas, le bienfait du traitement a été presque instantané. Bien entendu que dans ce genre de goutte , de même que dans la goutte articulaire , il faut, si l'on veut obtenir des succès durables, que les malades suivent ensuite un régime convenable, et qu'ils fassent habituellement usage de boissons plus ou moins alcalines.

7" A quelle dose les goutteux peuvent-ils les boire sans inconvénient? Peut-il résulter des accidents d'une trop forte alcalisation de l'organisme ? ha guérison de la goutte est-elle d'autant plus certaine que l' alcalisation est plus considérable ?

Les goutteux supportent en général parfaitement les eaux de Vichy, et même ordinairement à doses plus élevées que les antres malades ; il semble qu'ils aient pour cette eau une tolérance toute particulière. Pourtant, je commence toujours par des doses modérées, cinq à six verres, par exemple, et un bain, et si je vois qu'ils la supportent bien, je ne tarde pas à leur en prescrire douze à quinze verres et un bain par jour. Chez quelques malades, on peut quelquefois porter cette dose jusqu'à vingt et même 25 verres par jour, soit à jeun, soit aux repas, mais je n'en ai jamais ordonné davantage , et je ne suis même ordinairement arrivé à cette dose que graduellement et en m'assurant bien que les malades n'en éprouvaient pas le moindre inconvénient; mais les goutteux, et ils ressemblent en cela à beaucoup d'autres malades^ s'imaginent souvent que si l'on guérit eii buvant une petite quantité d'eau , on doit guérir bien mieux encore en en buvant de très grandes doses. Aussi arrive-t-il tous les jours qu'ils dépassent mes prescriptions. Quelques uns ont porté la dose jusqu'à trente, quarante, cinquante verres par jour, et M. P... (1) m'a même assuré qu'il en avait bu jusqu'à 84 verres en vingt-quatre heures. Bien que la commission chargée du rapport l'ait entendu ellemême de la bouche du malade, et que M. B. . . — autre goutteux, son ami, — qui était auprès de lui et qui lui donnait lui-même à boire, ait également assuré à la commission qu'effectivement, pendant l'attaque qu'il eut à Vichy, en 1836, à la suite de vives douleurs à la vessie, et un jour qu'il avait une forte fièvre, il but cette énorme quantité d'eau, j'ai peine

(1) Obs. 3" du rapport.

à croire qu'il l'ait effectivement bue; il est à présumer qu'il y a eu là quelque erreur de calcul.

Quoi qu'il en soit, si M. P... ne but pas 84 verres d'eau en vingt-quatre heures, il est certain, ainsi que je l'ai appris par d'autres malades qui le visitaient souvent, qu'il but d'une manière extraordinaire pendant cette attaque de goutte ; et cependant la fièvre se calma promptement, l'attaque dura très peu de temps, et depuis cette époque, ainsi qu'il me le disait encore, la dernière fois que j'ai eu le plaisir de le voir, il y a peu de temps, il n'a pas eu une seule attaque de goutte.

Je crois devoir citer un autre malade qui vint à Vichy en 1839, et qui but aussi une assez grande quantité d'eau, ayant non seulement de la fièvre, mais même du délire. Ce malade fut pris, peu de jours après son arrivée, d'une attaque de goutte qui envahit presque à la fois toutes les articulations, et à laquelle vint se joindre une forte fièvre, avec un délire qui dura cinq à six jours. Loin de diminuer pendant ce délire, ainsi que je l'avais recommandé, la dose d'eau minérale que j'avais prescrite auparavant, ce malade avait une telle appétence pour cette eau, qu'il en but constamment 5 à 6 litres par jour, et c'est pendant qu'il buvait cette grande quantité d'eau minérale, que la fièvre et le délire ont cédé. Ce malade me faisait même remarquer après que, quoiqu'ayanteu toutes les articulations prises et très gonflées, il n'avait presque pas ressenti de douleurs pendant toute cette attaque, tandis que dans celles qu'ilavaitprécédemment, il enavait toujours éprouvé de très vives.

Je pourrais ici multiplier les faits pour montrer

AFFECTION GOITTEIISF. 369

qu'un grand nombre de goutteux, contrairement à mesprescriptionSjS'excitant réciproquement, comme cela arrive tous les jours à la fontaine, ont souvent bu de l'eau minérale avec excès, qu'ils ont porté l'alcalisation au plus haut degré, et sans qu'il en soit jamais résulté aucun accident; et cependant, si l'emploi des eaux de Vichy contre la goutte devait être dangereux, comme on a cherché à en inspirer la crainte aux goutteux, ne serait-ce pas au moment même de leur usage, lorsqu'ils en boivent les quantités excessives que je viens d'indiquer, que les accidents devraient se manifester? Je n'ose pas dire cependant, bien que cette conclusion pourrait résulter de l'appréciation rigoureuse des faits, que la guérison de la goutte soit d'autant plus assurée que l'alcalisation a été plus considérable , parce que je ne voudrais pas encourager la fâcheuse tendance qu'ont presque toujours les malades à exagérer les remèdes, que je ne crois pas ces doses élevées indispensables au succès du traitement , que je suis persuadé, au contraire, que, si ces doses étaient continuées très longtemps, elles pourraient avoir des inconvénients pour la santé générale, et que d'ailleurs, dans le traitement de la goutte, tel que je le comprends, il s'agit moins de boire une grande quantité d'eau alcaline dans un temps donné, que d'en faire habituellement un usage modéré.

Quant aux congestions cérébrales en particulier, dont on a menacé les goutteux dans les premières années où je commençais à appliquer les eaux de Vichy au traitement de la goutte, je fis remarquer à la commission que l'Académie avait chargé d'une enquête sur les faits, parmi ceux qui on avaient bu

avec excès, M. Ch... (1), de Dijon, homme très fort et très sanguin , qui ne s'était jamais mieux porté que pendant et depuis ce traitement; M. P...(2), ce malade qui assure en avoir bu 84 verres en vingt-quatre heures, qui a cependant constamment la figure rouge et animée , qui avait souvent des vertiges avant de prendre les eaux, et qui néanmoins s'était toujours bien porté depuis et se porte encore parfaitement aujourd'hui , après treize ans de l'usage des eaux de Vichy; M. P... (3), extrêmement gros , très sanguin , et qui se portait également bien. Je rappelai à la commission que M. M... (4) lui avait dit devant moi, et c'était une circonstance que j'avais ignorée jusque-là, qu'avant de venir à Vichy, il avait souvent le sang à la tête, et que depuis il n'avait plus rien éprouvé de semblable.

J'ai donné des soins à Vichy, il y a quelques années , à un officier de marine très replet , très sanguin, ayant la figure toujours très colorée, et qui avait eu plusieurs congestions cérébrales très sérieuses, pendant un séjour qu'il avait fait aux Antilles. J'étais tellement convaincu de l'innocuité des eaux de Vichy, sous ce rapport, que, malgré les conditions et les précédents que je viens de rappeler, je n'hésitai pas à le soumettre, comme les autres goutteux, à l'action de ces eaux, et, loin qu'il en soit résulté le moindre inconvénient, il me disait, à la fin de sa cure , que sa tête était beaucoup plus

(1) Obs. 26* du rapport.

(2) Obs. 3^

(3) Obs. W.

(6) Obs. 56*.

dégagée , beaucoup plus libre qu'avant de venir à Vichy.

Je pourrais multiplier ces exemples , car j'en ai maintenant recueilli un grand nombre , et des plus concluants ; mais je le crois inutile. Je ne prétends cependant pas conclure de tous ces faits qu'il ne puisse jamais résulter d'accidents de l'emploi ou pendant l'emploi des eaux de Vichy. Ces eaux ont assurément, âmes yeux, de fort bons effets chez les goutteux; mais ce n'est pas une raison pour les prendre sans méthode, sans certaines précautions. Tous les malades ne les supportent pas avec la même facilité; ils ne pourraient pas tous, sans inconvénients, arriver aux doses qui ont été prises, souvent très imprudemment , par quelques uns , et que je considère comme très exagérées. On sait d'ailleurs que les goutteux , qu'ils aient ou qu'ils n'aient pas fait usage des eaux de Vichy, ne sont pas les malades les moins exposés à l'apoplexie , et je ne crois pas ni n'ai la prétention de vouloir persuader que ces eaux aient la vertu d'en préserver.

8° Les eaux de Vichy prises sur les lieux sontelles de beaucoup préférables , pour la cure de la goutte , aux eaux transportées ou factices ?

Je crois que les eaux de Vichy doivent la plus grande partie, si ce n'est toute leur efficacité contre la goutte, à la grande proportion de soude qu'elles contiennent, et que toutes les eaux qui en contiendraient autant et que les malades pourraient supporter aussi facilement, auraient la même efficacité. Comme le bicarbonate de soude reste parfaitement en dissolution dans l'eau de Vichy, je la crois aussi très bonne prise loin de la source ; j'ai seulement

372 AFFECTION GOUTTFAISE.

remarqué qu'en général les malades ne la supportent pas avec la même facilité, et n'en boiraient pas autant qu'à la source même. Il est surtout certain maintenant pour moi que les bains artificiels ne peuvent jamais remplacer, avec le même avantage, les bains naturels de Vichy. Ceux-ci ont, sur les engorgements et sur la roideur des articulations, qui sont si souvent la conséquence des accès de goutte, une puissance d'action que je n'ai jamais obtenue au moyen des bains artificiels. Quant au bicarbonate de soude en boisson, il peut assurément être employé, et beaucoup de goutteux en font usage avec succès ; mais je crois les eaux naturelles de Vichy préférables, et elles sont d'ailleurs plus facilement supportées par l'estomac.

9° Quelle doit être la durée de la cure ? PeuL-on la prolonger au delà d'un mois ?

Je rappellerai d'abord ce que j'ai toujours pensé, c'est que le traitement de la goutte doit être un traitement de toute la vie. Cette maladie tenant évidemment à la constitution particulière de certains individus, à leur organisation, et étant très souvent héréditaire, il n'est pas probable qu'on parvienne jamais à la guérir, de manière qu'elle ne se reproduise plus. Je crois qu'il en est de la goutte comme de la gravelle d'acide urique , que l'on détruit très facilement au moyen de boissons alcalines, mais qui finit presque toujours par reparaître , au bout d'un temps plus ou moins long, si les malades n'ont pas le soin de reprendre de temps en temps des boissons alcalines comme moyen préservatif. Je crois donc que les goutteux, en même temps qu'ils observeront la sobriété , devront faire un

usage fréquent , presque habituel de boissons alcalines.

Quant à la cure , à Vichy même, je crois que la première et même la seconde année , il est bon de saturer assez fortement les malades, et que pour cela un mois au moins est nécessaire ; je crois même que la plupart auraient avantage à prolonger leur séjour beaucoup plus longtemps , surtout lorsque les articulations sont plus ou moins roides , qu'il y existe un degré plus ou moins avancé d'ankilose; mais il faut dire que la durée de la cure ne peut pas toujours être prolongée aussi longtemps qu'on pourrait le désirer. 11 arrive quelquefois un moment, chez certains malades, où il se manifeste une certaine répugnance pour l'eau minérale, une sorte cle satiété accompagnée quelquefois d'un peu d'agitation et d'insomnie ; cette répugnance se manifeste tantôt plus tôt, tantôt plus tard, suivant les individus, et il y aurait alors inconvénient à prolonger la cure plus longtemps.

§ VI. De l'application de la médicalion alcaline, 'associée à un régime convenable, au Irailcment de la gouUe , et des résullats de cette médication.

Après les détails dans lesquels j'ai été obligé d'entrer, à l'occasion des diverses questions que je viens d'examiner, il me reste peu de chose à dire pour faire connaître le traitement de la goutte , tel, du moins, que je le comprends; car je n'ai nullement l'intention de passer en revue tous les remèdes qui ont été essayés contre cette affection. Cette revue n'aurait qu'une bien faible utilité pratique, et elle serait longue et fastidieuse; car les remèdes qui ont

374 AFFECTIOIN GOUTTEUSE.

été employés dans ce cas, sont si nombreux, ils ont tant et si souvent varié , par suite des diverses hypothèses imaginées sur la cause prochaine de la goutte, et des diverses théories médicales en vogue , qu'on aurait peine à en citer un dont l'action n'ait pas été essayée. Je me bornerai donc à parler du traitement que j'ai employé avec succès, le seul d'ailleurs qui me paraisse rationnel.

Ce traitement consiste essentiellement dans une grande sobriété et dans l'usage des boissons alcalines. Il n'a rien de rigoureux ni de désagréable , il n'est pas compliqué, et, par conséquent, il est facile à suivre, dans toutes les conditions de la vie; et cependant, par cela seul que ce traitement est surtout un moyen préventif, qu'il demande à être suivi toujours, même lorsque les malades ne souffrent plus, combien peu en trouve-t-on, parmi ceux qui l'entreprennent, qui le suivent rigoureusement, comme il conviendrait qu'il le fût pour éviter le retour des accès ! Lorsqu'ils souffrent et qu'ils sont longtemps cloués sur le lit de douleur, ils consentent à tout, ils promettent tout ce qu'on veut; ils prennent la résolution d'être toujours sobres à l'avenir, de renoncer au bon vin et à la bonne chère, de ne plus faire la moindre infraction au régime, même le plus rigoureux; mais souvent la crise est à peine passée qu'ils commencent déjà à oublier leurs belles promesses, les beaux projets de réforme, et que, se faisant ou cherchant à se faire illusion sur le bien momentané qu'ils éprouvent, ou cédant à leur penchant naturel pour les choses qu'ils ont aimées, ils se relâchent insensiblement de la première sévérité qu'ils avaient apportée dans leur régime. Bientôt

même , remettant au lendemain le jour de la sagesse, ils négligent entièrement, et le régime prescrit, et l'usage des boissons alcalines , jusqu'à ce qu'une autre attaque vienne les avertir de nouveau que la goutte est toujours présente, qu'elle aura la faculté de se reproduire et qu'elle se reproduira toujours , aussi longtemps que , par leur mauvais régime et leur peu de sagesse et de prévoyance, ils lui fourniront les éléments de sa reproduction. Il en vient, chaque année, un très grand nombre aux eaux de Vichy, parce qu'on leur a dit que ces eaux étaient bonnes contre la goutte ; mais j'ai toujours beaucoup de peine à leur faire comprendre à quelles conditions ils pourront être soulagés, etpeut-être se délivrer entièrement du retour des attaques de cette cruelle affection. Toujours à la recherche d'un remède — qu'ils chercheront probablement encore longtemps en vain — qui puisse les débarrasser promptement et radicalemeiil de leur maladie, de ces remèdes merveilleux, comme on n'en trouve malheureusement que dans les promesses du charlatanisme, et qu'ils prennent avec d'au tant plus de confiance qu'ils les achètent plus cher et qu'ils n'en connaissentpas la composition, ils ont en général une très grande disposition à s'imaginer que, puisque les eaux de Vichy font du bien dans ce cas , ils guérirontd'autantmieuxqu'ils en boiront davantage, et ils se persuadent surtout ensuite beaucoup trop facilement qu'ayant fait une cure très active à Vichy, la goutte ne doit plus revenir. Ils oublient à quelle nature de maladie ils ont affaire, et ils manquent de la persévérance, sans laquelle on ne peut obtenir qu'un soulagement momentané.

Le régime puremeui végétal serait sans doute le plus rationnel à conseiller aux goutteux; cependant, bien que je n'ignore pas tout le bien que quelques uns en ont obtenu, je suis loin de penser qu'on puisse, avec ce régime seul, arriver à de bien grands résultats , surtout lorsqu'il existe une diathèse goutteuse bien prononcée ; et je crois d'ailleurs que cet usage exclusif des végétaux , en admettant qu'il pût être supporté par tous les malades , pourrait avoir quelquefois d'assez graves inconvénients pour leur santé générale. J'ai recueilli les observations d'un assez grand nombre de goutteux chez lesquels ce régime n'a apporté aucun changement , ni dans le retour des attaques de goutte, ni dans leur intensité; j'en ai notamment signalé trois exemples à la commission chargée du rapport à l'Académie (1). Le premier exemple est celui d'un malade dans la famille duquel, depuis trois cents ans, on connaît des goutteux et du côté paternel et du côté maternel. Il était goutteux et graveleux, et ses attaques de goutte étaient devenues si violentes, et se renouvelaient si fréquemment , qu'il se décida à se mettre à l'usage exclusif des végélaux et de l'eau en boisson, et, comme c'est un homme capable d'une grande détermination, il suivit ce réfrime très rif^oureusement

/ ou

pendant plusieurs années; mais enfin n'en obtenant aucune amélioration , il y renonça , sans pourtant cesser d'être sobre , et il se remit à manger un peu de viande. Le deuxième exemple appartient à un sujet âgé de quarante et un ans, goutteux et graveleux depuis douze ans. Le régime végétal auquel il se

(1) Obs '20% '2r el 09' de ce rappoi I.

AFFECTIOIN GOUTTEUSE. 377

soumit pendant quelque temps lui fut plus nuisible qu'avantageux; il était devenu très maigre et avait perdu toutes ses forces. Le sujet du troisième exemple, extrêmement goutteux, et goutteux héréditairement, après avoir déjà longtemps souffert, et voyant son état s'aggraver toujours , se mit aussi à ce régime, et pendant huit mois il ne vécut que de végétaux; mais sa situation ne s'améliora pas , ses attaques devinrent même plus violentes et plus longues, et alors il y renonça. D'ailleurs, indépendamment de ce que ce régime pourrait avoir des inconvénients pour quelques malades, vouloir l'imposer, ce serait le plus souvent demander une chose que l'on serait certain de ne pas obtenir.

Je ne défends donc pas entièrement la viande aux goutteux ; je leur recommande seulement d'en faire un usage très modéré, et d'éviter celles qui sont trop excitantes. Ce à quoi j'attache le plus d'importance, c'est à ce qu'ils mangent peu, à ce qu'ils ne surchargent jamais leur estomac, c'est enfin à une vie très sobre, et en même temps à l'abstinence du vin, du moins du vin pur , des liqueurs , et en général de toutes les boissons fermentées et plus ou moins irritantes.

Je mets les acides au nombre des choses dont les goutteux doivent particulièrement s'abstenir : et en effet, si, comme je crois l'avoir démontré, il y a une prédominance acide chez les goutteux , il ne serait nullement rationnel qu'ils en fissent usage.

Les inconvénients des acides, chez les goutteux, avaient été parfaitement sentis par les anciens , et ils avaient le plus grand soin de les défendre. Helmontius plaçait la principale cause de leurs dou-

leurs dans une acrimonie acide, in acida acrimonia, et Boerhaave n'oublie pas lui-même de signaler, parmi les causes de lagouUe, avec une alimentation trop riche , trop succulente, et une certaine complexion, tes vins acides, et en général un trop grand usage des acides : Victum opiparum; vina acidula, alba, potum generosum, copiosumque, maxime noctu; corpus magnum, crassum, plénum; acidorumusum nimium.

J'ai eu bien souvent l'occasion d'observer combien les acides sont contraires aux goutteux ; aussi est-ce pour moi une conviction bien établie, qu'ils doivent éviter toutes les boissons acides et tous les fruits ayant une acidité un peu prononcée , ou du moins , s'il n'est pas possible de les éviter toujours entièrement, de n'en jamais faire usage qu'avec une extrême modération. Un médecin distingué, très bon observateur et excellent praticien , le docteur Guersant , qui , sans avoir des accès de goutte bien caractérisés, était souvent tracassé par cette maladie , m'a souvent dit qu'il avait parfaitement remarqué que, lorsqu'il faisait usage de citron, ses articulations, habituellement un peu douloureuses, devenaient beaucoup plus sensibles , et qu'alors il marchait plus péniblement. Lorry (1) dit avoir vu un homme qui , chaque fois qu'il faisait usage de limonade , éprouvait de vives douleurs dans les articulations des extrémités inférieures, qui duraient pendant plusieurs heures. Un goutteux m'a affirmé, après en avoir fait souvent l'expérience, qu'il était certain de pouvoir se donner une attaque de goutte

(1) Ouorage cilé.

en mangeant seulement des pommes au beurre, lorsqu'on employait des pommes acides ou qui n'avaient pas encore acquis toute leur maturité. Un autre goutteux, un ecclésiastique de la Haute-Loire, auquel j'ai donné des soins à Vichy, il y a quelques années , me disait que , deux fois depuis un an, il avait eu un accès de goutte le lendemain d'un jour où il avait mangé du veau à l'oseille.

La seule médication à ajouter à ces soins de régime, c'est l'usage habituel des boissons alcalines, et particulièrement de l'eau de Vichy que j'ai surtout employée dans ce cas.

J'ai déjà dit qu'en général les goutteux supportaient cette eau avec une très grande facilité, qu'ils avaient pour elle une tolérance toute particulière. Cette règle n'est cependant pas sans aucune exception; car j'en ai connu quelques uns auxquels, bien qu'ils la supportassent parfaitement à la source, je n'ai pu la faire supporter chez eux qu'en la coupant avec quelque infusion adoucissante , et quelquefois en la mélangeant , le matin , avec un peu de lait ; et j'ai donné des soins à un autre goutteux chez lequel elle avait un effet purgatif si prononcé, qu'il n'a pu la supporter ni chez lui ni à la source, même en en réduisant graduellement la dose jusqu'à un demiverre seulement par jour. Mais ce sont là, je le répète, des exceptions extrêmement rares, comme on en rencontre d'ailleurs quelquefois dans l'application de tous les remèdes.

Mais quoique les goutteux supportent ordinairement avec une très grande facilité des doses élevées d'eau de Vichy ; que la tolérance qu'ils ont en général pour cette eau les porte souvent à dépasser les

prescriptions qui leur sont faites , et que quelques uns aient même pu en boire les closes énormes , excessives , que j'ai citées, non seulement sans qu'il en soit résulté d'accidents, mais sans le moindre inconvénient, je ne crois pas, comme je l'ai déjà dit, ces doses élevées indispensables au succès du traitement. D'ailleurs, en supposant que tous les malades pussent supporter sans inconvénient immédiat cette quantité d'eau , il y aurait au moins imprudence à entretenir très longtemps la haute alcalisation qui résulte de l'usage de ces doses excessives de boissons alcalines ; la trop grande fluidité du sang qui enseraitlaconséquence, ainsi longtemps entretenue, amènerait nécessairement une grande débilité et peut-être des résultats plus sérieux. L'abus que l'on pourrait faire, dans ce cas, de la médication alcaline , serait d'autant plus blâmable qu'il n'est nullement nécessaire, pour atténuer la goutte, de porter l'alcalisation aussi loin, et que, dans l'application de cette médication, il s'agit moins, je le répète, d'absorber une grande quantité de boisson alcaline, dans un temps limité, que d'en faire habituellement un usage modéré.

Pourtant, pendant la cure que les malades viennent faire, de temps en temps, à Vichy, et dont la durée n'est ordinairement que d'un mois ou cinq semaines, quelquefois un peu plus, quelquefois moins, je crois qu'il est bon, lorsqu'il n'y a pas de contre-indication, que, pendant ce temps, le traitement soit un peu actif, qu'ils s'alcalisent convenablement, qu'ils se saturent un peu , soit en buvant, soit, au moyen des bains, en absorbant de l'eau par la peau. Cette action un peu vive me parait utile et

AFFECTION GOUTTEISF. 381

même nécessaire, et pour combattre la dialhèse goutteuse, et pour résoudre certains engorgements laissés par les attaques de goutte, et en même temps, pour redonner de la souplesse aux articulations; mais, rentrés chez eux, pour combattre la disposition goutteuse qui subsiste , pour lutter contre le retour des accès , il suffit, en suivant exactement, rigoureusement, le régime que j'ai indiqué, d'un usage modéré, mais habituel, de boissons alcalines.

Je conseille rarement plus d'une bouteille d'eau de Vichy naturelle par jour comme usage habituel, et quelquefois moins, ou, à défaut d'eau de Vichy naturelle, d'eau ordinaire, rendue alcaline au moyen du bicarbonate de soude , à la dose d'environ 5 grammes par litre. Quelquefois, dans ce dernier cas, je fais ajouter un peu d'acide carbonique, afin que celte boisson reste claire , qu'elle n'ait pas cet aspect trouble, d'un blanc louche, qui est désagréable à l'œil, et qu'elle prend toujours lorsque l'eau qu'on emploie contient, comme cela arrive souvent, un peu de chaux en dissolution, afin qu'elle soit, par conséquent, plus agréable à boire , et en môme temps, pour quelques malades, plus facile à supporter.

Cette dose de boisson alcaline peut et doit varier suivant que la diathèse goutteuse et la prédominance acide sont plus ou moins prononcées , et aussi suivant la tolérance de l'estomac et, en général , la susceptibilité du malade ; mais ordinairement elle m'a paru suffisante; du moins la plupart des goutteux qui ont eu assez de sagesse et de persévérance pour se soumettre à l'usage constant de cette dose de boisson par jour, ont éprouvé tout le bien que l'on

peut espérer et que l'on doit obtenir de la médication alcaline, c'est-à-dire qu'ils ont pu le plus souvent éviter le retour des accès de goutte ; que lorsqu'il en est survenu , ils ont eu infiniment moins d'intensité et de durée qu'auparavant; que ces malades ont acquis de la force et de la souplesse dans les articulations , conséquemment plus de facilité pour marcher , et qu'en même temps leur santé générale , loin d'en éprouver le moindre inconvénient, s'est presque toujours très sensiblement améliorée.

Si pourtant l'on a affaire à des organes digestifs malade , très susceptibles , qui se surexcitent sous l'influence de cette médication; si, en un mot, les boissons alcalines ne sont pas parfaitement supportées, il est alors nécessaire non seulement d'en diminuer la dose , mais même quelquefois d'en suspendre tout à fait l'usage pendant quelques jours. Toutefois ces interruptions dans l'usage des boissons alcalines doivent être aussi rares et aussi courtes que possible , car il ne faut pas oublier qu'il n'est guère permis de pouvoir espérer d'arriver à détruire entièrement la diathèse goutteuse, et que, si on ne la combat pas toujours, les accès se reproduiront et finiraient par reprendre leur ancienne intensité,

Lorsque les malades ne sont plus à Yichy, j'in siste moins sur l'emploi des bains alcalins ; je compte particulièrement alors sur l'eau prise en. boisson, surtout sur l'eau de Yicliy naturelle transportée. D'abord, dans les temps froids et humides, à moins de pouvoir prendre toutes les précautions nécessaires pour éviter les refroidissements, les changements brusques de température, il est souvent sage

de s'en abstenir; ensuite, outre que tous les malades ne les supportent pas toujours parfaitement, c'est un moyen d'absorption moins facile, d'un usage moins commode, qui, par conséquent, ne seraitcertainement pas employé avec la même suite, la même persévérance que l'on peut espérer, lorsqu'il ne s'agit que de l'administration de l'eau en boisson ; et puis, comme je l'ai déjà dit, je ne crois pas à ces bains artificiels toute l'efficacité des bains d'eau de Yichy naturelle, pris à la source même. Cependant ces bains peuvent encore avoir une grande utilité, et j'en fais prendre assez fréquemment, lorsque les malades peuvent le faire avec toutes les précautions convenables et qu'ils les supportent bien ; je leur conseille même toujours de ne jamais prendre de bains de propreté sans y ajouter du bi-carbonate de soude.

Il est aussi très important, chez les goutteux, que les fonctions de la peau se fassent toujours parfaitement, car la transpiration cutanée est, avec la sécrétion urinaire,undes plus grands moyensd'élimination des acides qui, comme nous l'avons vu, surabondent chez ces malades, et de tous les éléments qui, par suite du travail continuel de décomposition et de renouvellement de la matière qui constitue nos organes, sont devenus impropres à l'entretien de la vie , et deviendraient nuisibles , s'ils restaient dans l'économie. C'est certainement parce qne les fonctions de la peau se font ordinairement très mal chez les hommes qui, soit à raison de leurs fonctions, de leurs occupations habituelles, soit par suite d'un penchant naturel à la vie inactive , ne prennent pas un exercice suffisant, qu'ils sont plus tourmentés par la goutte que ceux qui, par une plus grande activité

OU dos travaux habituels obligés, comme chez la plupart des ouvriers et chez les hommes occupés aux travaux de la terre , entretiennent habituellement et provoquent même la transpiration. C'est là sans doute un puissant moyen d'entretenir la santé chez les goutteux, et d'éloigner les causes du retour des accès de goutte, surtout lorsque l'on a l'attention de prendre ensuite les précautions nécessaires pour éviter un refroidissement qui, dans ce cas, par la négligence des malades ou par l'impossibilité de faire autrement, devient souvent la cause de douleurs rhumatismales ou d'accès dégoutte. C'est sans doute parce que les fonctions de la peau sont très actives dans les pays chauds, et aussi, probablement, à cause de la sobriété qu'on y observe assez généralement, que la goutte y est assez rare; mais il est probable qu'elle y serait plus rare encore, si les goutteux, après avoir subi les effets d'une température étouffante, qui provoque chez eux une transpiration très abondante , ne s'exposaient pas à se refroidir, comme ils le font souvent, par suite du besoin qu'ils éprouvent de respirer^ le soir, un air plus frais, sans aucune précaution contre les fâcheux résultais d'unebrusque suppression de la transpiration.

Je citerai ici un fait qui prouve combien il est utile d'entretenir les fonctions de la peau chez les goutteux, et môme quelquefois de provoquer des transpirations abondantes, lorsque l'on prend ensuite des précautions pour éviter les inconvénients qui, sans cela, pourraient en être la conséquence.

— Un médecin de mes amis , un de mes plus anciens camarades d'étude, le docteur Roboûam, jusque-là d'une santé des plus robustes, fut pris.

AFFFXTION GOUTTEUSE. 385

en 1828, d'une goiUte erratique affectant successivement l'épaule gauche, le cœur, l'estomac, les reins, la vessie, et quelquefois plusieurs de ces points en môme temps ; parfois , mais rarement , cette affection se portait aussi sur les articulations des doigts. Il éprouvait des palpitations et des intermittences si prononcées, que souvent une syncope s'ensuivait. Les douleurs épigastriques étaient affreuses et ne se calmaient que par le vomissement. Souvent aussi il éprouvait de violentes coliques néphrétiques qui se terminaient toujours par l'expulsion de graviers d'acide urique. Cent cinquante de ces graviers , gros comme des pépins d'orange , furent rendus pendant une seule crise qui dura, il est vrai, cinq à six jours.

Malgré les saignées générales et locales, les bains de toutes sortes , le colchique, la digitale , le gaïac, le sirop de Boubée , les dérivatifs les plus énergiques , des cautérisations sur la région du cœur et le régime le plus sévère , la santé du cher confrère était déjà profondément altérée ; son excellente constitution et sa force herculéenne avaient cédé. Pâle , languissant , hypocondriaque , il pouvait à peine visiter quelques malades, et, pour monter trois étages, il lui fallait trois quarts d'heure.

Persuadé que tous ces accidents tenaient à un principe goutteux , héréditaire dans sa famille , il résolut, en 1834, de chercher dans l'emploi de nouveaux moyens un soulagement à ses maux. Après y avoir mûrement réfléchi , il adopta et il a suivi, avec la persévérance que l'on pouvaitattendre de son énergique volonté, le genre de vie suivant: II se mit à l'usage, tous les matins, à cinq heures,

386 xffection gouttkuse.

d'un grand verre d'eau , avec addition do 2 à 3 grammes de bi-carbonate de soude, et, entre six à sept heures , d'un grand bol d'une infusion très légère de thé. Son régime consistait en deux très modestes repas, composés chacun d'un seul plat de viande, de légumes et d'eau très légèrement rougie, et le soir, en se couchant, il prenait un autre verre d'eau avec le bi-carbonate de soude.

Mais craignant qu'avec des symptômes aussi sérieux que ceux qu'il éprouvait, tous ces moyens ne fussent insuffisants, et aussi dans la pensée qu'il était de la plus haute importance, dans ce cas, de fovoriser les fonctions de la peau, il conçut l'idée d'acheter une petite propriété à une des barrières de Paris , afin de pouvoir y aller faire de l'exercice en labourant lui-même son champ. C'est là que deux ou trois fois par semaine, il se livre au jardinage, laboure à la houe et ratisse ses allées jusqu'à la fatigue et à une transpiration excessive. Alors, il se couvre, rentre promptement auprès d'un feu clair, se déshabille, se fait essuyer avec de la laine, et puis se fait éponger tout le corps avec une éponge trempée dans de l'eau seulement dégourdie ; enfin, bien frictionné , bien séché, il s'habille, satisfait son robuste appétit avec un repas frugal, et rentre dans Paris reprendre ses occupations médicales.

C'est en persévérant dans l'emploi de ces moyens'' que mon ami a vu sa belle santé revenir, et tous les accidents qu'il éprouvait du côté du cœur, de l'estomac, des reins, etc., cesser presque complètement ; je dis presque complètement , car les émotions morales vives et les brusques changements de température amènent encore quelques palpitations

OU quelques malaises épigastriques qui, du reste, cèdent promptement aux mêmes moyens qu'il n'a point abandonnés (1).

Mais il n'est pas toujours possible aux goutteux, surtout à ceux qui ont été déjà très maltraités par là goutte, de prendre de l'exercice, c'est-à-dire de marcher ou de se livrer. à quelque travail manuel plus ou moins pénible, car je n'appelle pas de l'exercice celui que quelques malades s'imaginent prendre, en se faisant promener en voiture. Dans ce cas , on peut suppléer sans doute , jusqu'à un certain point, à l'exercice par quelques bains de vapeur, ou tout simplement par des bains alcalins , administrés alors un peu chauds, et pendant lesquels on fait faire des frictions sur toute la peau , avec une brosse douce ou de la laine, ou bien encore en provoquant, des sueurs par l'enveloppement dans une couverture de lainC;; suivant la méthode hydriatrique, sagement dirigée; mais cela ne remplace pas et ne peut jamais remplacer, comme moyen d'entretenir et de provoquer les sécrétions de la peau, l'exercice qui consiste à mettre tous les muscles en action.

Il est cependant des cas où les goutteux doivent éviter l'exercice, c'est lorsqu'ils ressentent dans quelque articulation une douleur plus vive qu'à l'ordinaire, qui peut leur faire craindre une attaque de goutte, ou bien, après une attaque, lorsque la marche provoque encore beaucoup de sensibilité; car, dans le premier cas, on s'expose à déterminer

(1) Celle observation m'a paru assez imporianie pour la donner avec quelques délails , et j'ajouterai que je l'ai rédigée sur des notes que mon ami a bien voulu me remetire , en uraulorisaiii à le nommer.

l'attaque qui , sans cela, ne se serait peut-être pas développée , et , dans le second , à amener une rechute que l'on aurait pu éviter, si le malade avait attendu , pour marcher, que la sensibilité des articulations fût plus complètement dissipée.

Ces dernières recommandations sont peu suivies par les goutteux, qui ne sont ordinairement doués ni d'une grande prudence, ni d'une grande patience, et qui, dans ce cas, s'en rapportent un peu trop à l'opinion de La Fontaine qui, dans sa charmante fable intitulée : La goutte et l'araignée, nous dit que goutte bien tracassée est à demi pansée.

J'en demande bien pardon à LaFontaine^ qui nous a donné tant d'autres sages conseils, mais je ne puis, dans ce cas, partager son avis.

Il est encore une recommandation importante à faire aux goutteux, surtout à ceux qui sont très impressionnables , impatients , irritables , comme ils le sont assez généralement, c'est qu'ils doivent éviter, autant que possible , les émotions vives , les sensations énergiques , en général toutes les causes qui peuvent produire chez eux un grand ébranlement du système nerveux. Je sais, sous ce rapport, comme M. Reveillé-Parise le dit lui-môme (1), combien, surtout, les plaisirs de l'amour leur sont préjudiciables, soit parce qu'ils ébranlent trop fortement l'organisation , soit par Ténervation physique qui en est l'inévitable suite; et si, dans la crainte decompromettre inutilement mon autorité, je ne leur dis pas, comme mon honorable confrère, qu'il faut s'en abstenir, je leur conseille au moins de n'en user

(1) Bulletin général de ihérapeulîqiie , juin 18/|8, ei fiiiide pratique dm (/nutleu.r PI dca rhumalnanlR^ Paris. 18/|7, in-8.

qu'avec une très grande réserve, et je répète avec lui : dmm lex , sed lex.

Tels sont, avec la médication alcaline, les divers moyens que je crois nécessaires pour combattre la goutte avec succès. L'expérience en a maintenant sanctionné les bons effets, car il y a bientôt dix-huit ans que j'ai commencé à appliquer ce traitement à Vichy. Depuis, un grand nombre de goutteux sont venus, chaque année, s'y soumettre, et aujourd'hui, non seulement les goutteux, ceux qui ont suivi le traitement pendant un certain temps, mais toutes les personnes qui ont visité Vichy et qui ont bien voulu les interroger et s'enquérir ainsi directement des effets de ce traitement, ne conservent aucun doute sur les bons résultats qu'ils en obtiennent. Malheureusement, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, la plupart ne suivent pas ce traitement exactement, rigoureusement, tel que je viens de l'exposer, et comme je voudrais qu'il le fût, et, par conséquent, les résultats obtenus sont loin , j'en suis convaincu, d'être aussi satisfaisants qu'ils pourraient l'être, s'ils le suivaient avec l'exactitude et la persévérance que j'indique et que je crois nécessaires. Il en est même un certain nombre qui, ayant vu reparaître un accès de goutte , après une cure plus ou moins régulièrement faite à Vichy, se sont découragés et ont renoncé au traitement, soit qu'ayant mal compris les conditions auxquelles on peut espérer être soulagé, ils eussent compté obtenir immédiatement, dès la première année, une guérison radicale, soit seulement par simple insouciance et pour n'avoir pas le courage de renoncer à une bonne table et à d'autres plaisirs de la vie ; mais

aussi j'en ai vu plus d'un qui ont eu à regretter d'avoir été si négligents , si peu persévérants.

Lors du rapport à l'Académie, et à la demande de M. le secrétaire perpétuel , j'ai remis à la commission chargée de ce rapport quati^e -vingts observations relatives à la goulte articulaire traitée par les eaux de Vichy, et, en énonçant ce fait, le rapporteur ajoute : « Ce qui doit donner un certain poids à ces faits , c'est qu'ils ne sont pas choisis parmi d'autres moins favorables ; ils présentent indistinctement l'histoire de tous les goutteux qui ont pris les eaux de Vichy avec régularité, sont restés sobres , ont suivi le traitement alcalin avec quelque persévérance, et qui ont subi au moins l'influence de deux hivers , saison pendant laquelle les attaques goutteuses se développent le plus ordinairement; car, pour constater une amélioration réelle dans la goutte , il faut un mieux soutenu depuis plusieurs années ; c'est pour ce motif que nous ne parlerons pas des goutteux qui ont été à Vichy pour la première fois en 1839. M. Petit a cru devoir aussi négliger, comme n'ayant aucune valeur, les observations des malades qui sont venus à Vichy essayer le traitement , ne l'ont suivi qu'imparfaitement et ont fmi par l'abandonner. Il n'est pas probable en effet que la goutte , qui est une maladie constitutionnelle, puisse être guérie radicalement par l'emploi momentané des eaux de Vichy.

» Bien que , dans les relations que nous avons eues avec M. Petit, à l'occasion de ce rapport, nous ayons reconnu la franchise et la loyauté de ce confrère; bien que l'authenticité des faits qu'il a conimuniqués à l'Académie ne nous parût pas douteuse,

AFFECTION GOUTTKUSE. 391

cependant; nous l'avouons sans détour, nous avons craint que ces mêmes faits ne parussent à quelques personnes empreints d'un certain degré d'exagération , dont les inventeurs de remèdes nouveaux ont tant de peine à se défendre. C'est pourquoi votre commission s'est imposé la tâche de faire une enquête au sujet de ces observations particulières, afin de prévenir, autant que possible, toute contestation ultérieure, et surtout de vérifier si, comme l'assure M. Prunelle, les eaux de Vichy font disparaître la goutte articulaire par un effet métasyncritique et nullement par leur action spécifique (1), ou, en d'autres termes, si la disparition de la goutte articulaire n'est pas suivie de congestion vers le cerveau ou de tout autre accident. Pour arriver à ce but , nous avons visité plusieurs goutteux qui habitent Paris; quant à ceux qui ont leur domicile dans les départements, M. le secrétaire perpétuel de l'Académie a bien voulu , à notre prière , écrire une circulaire , soit à vos correspondants , soit aux goutteux eux-mêmes , dont M. Petit a remis les noms et les adresses; il a fait aux goutteux les demandes suivantes :

r, 1° La goutte dont vous étiez atteint, a-t-elle été atténuée par l'emploi des eaux de Vichy que vous avez prises ; sous leur influence, les accès ont-ils été moins fréquents , moins longs et moins douloureux, ou bien ont-ils complètement cessé?

» 2° En cas de cessation de la goutte , avéz-vous éprouvé quelque congestion 'vers le cerveau ou toiit autre accident ?

(1) Bulletin de l'Académie de médecine. Paris, 1839 , l, Ul, p. 817.

392 AFFECTION GOUTTEUSt:.

» 3'' Avez-vous suivi exactement le régime présent par M. Petit j, et surtout avez -vous fait un usage fréquent de boissons alcalines?

» Nous nous plaisons à déclarer à l'honneur de vos correspondants et surtout des goutteux, que le plus grand nombre d'entre eux ont senti l'importance et l'utilité des questions que nous leur avons posées, et se sont empressés de répondre à l'appel et au vœu de l'Académie. C'est principalement d'après les renseignements qu'ils nous ont fournis, et qui sont . d'accord avec les observations et les notes de M. Petit, que sont rédigés la plupart des faits particuliers que nous allons vous présenter. Nous n'ignorons pas que l'on doit , en général , accueillir avec réserve l'opinion des malades sur les effets d'un remède nouveau , à cause de la prévention qu'ils ont presque constamment en sa faveur; toutefois les témoignages de vos correspondants , le caractère et l'instruction de la plupart des goutteux qui nous ont communiqué ces documents , où semble régner la bonne foi , ne donnent pas lieu de douter de leur exactitude.

» Nous avons été fort embarrassés pour classer les observations particulières que nous avons à vous faire connaître ; cependant , pour mettre un peu d'ordre dans leur exposition, nous nous sommes décidés à les ranger en trois séries : 1° Cas dans lesquels l'emploi successif des eaux de Yichy et des boissons alcalines a fait cesser depuis quelques an* nées les accès de goutte articulaire sans accident consécutif; 2° cas dans lesquels l'emploi successif des eaux de Vichy et des boissons alcalines a rendu les accès de goutte articulaire moins fréquents ,' moins longs et moins douloureux; 3" cas de goutte

articulaire dans lesquels l'emploi des eaux de Vichy a été ou a paru nuisible. »

Viennent ensuite , dans ce rapport, suivant cette classification , les quatre-vingls observations qui , comme nous venons de le voir, ont été rédigées par la commission d'après les renseignements fournis par les goutteux eux-mêmes , et qui se sont trouvés d'accord avec les observations et les notes que je luit avais remises de mon côté.

Il serait beaucoup trop long de reproduire toutes ces observations , et je ne le crois d'ailleurs nullement nécessaire. Comme tous les faits qu'elles relatent ont été parfaitement constatés, vérifiés par la commission , il suffira , je. pense , de donner ici le résumé dont elles sont suivies dans le rapport, me réservant seulement d'en extraire quelques unes que je donnerai plus loin, en y ajoutant quelques nouveaux faits.

Voici ce résumé avec le tableau synoptique que M. le Rapporteur y a ajouté :

« Après avoir rendu compte à l'Académie de quatrevingts observations qui nous paraissent dignes de l'attention des médecins et qui toutes sont relatives à la goutte articulaire , traitée uniquement par les eaux de Vichy et les boissons alcalines, il nous semble convenable d'en faire un résumé rapide.

AFFECTION GOLTTEUSE.

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