DU BAIN TEMPÉRÉ
Le bain tempéré a beaucoup plus de puissance que ne se l’imaginent la plupart des médecins modernes. Selon eux, l’effet en est peu marqué, très-difficile à caractériser; ce n’est qu’un moyen hygiénique, et cependant il était pour les an-
ciens la principale ressource contre les maladies chroniques, et on le considérait comme si actif, que Prosper Alpin, dans sa Médecine égyptienne (chap. Il, liv. 1), nous dit que les bains changent les tempéramens bilieux en sanguins et les sanguins en pituiteux. Dans le siècle dernier, le docteur Pomme obtint de bains tièdes, prolongés pendant dix, douze ou quinze heures, la guérison d’une foule de maladies chroniques regardées comme incurables. Cette action du bain tiède prolongé ne peut être due qu a labsorption de l’eau par la peau et à son mélange au sang; elle est toute sédative, comme l’ont prouvé les belles expériences de M. Magendie. En injectant deux livres d’eau à 3o degrés Réaumur dans une veine du bras, il fît, en moins de vingt minutes, tomber le pouls de cent cinquante à quatrevingis pulsations, et il calma un délire grave qui avait tous les caractères du délire hydrophobique (voyez le troisième volume de son Journal de physiologie').
L’absorption de l’eau par la peau , dans le bain tiède, ne saurait être contestée (1), Mes obser- ; vations 41e et 80e la mettraient bors de doute,
(O J 3Î eu bien des fois l’occasion d’observer qu’en appliquant des ventouses scarifiées immédiatement après le jj bain , les piqûres de la peau fournissaient une grande quan- | Lte d eau qui sortait eu même temps que le sang, mais J sans être encore mélangée avec lui.
j si une foule de faits ne l’établissaient pas de la manière la plus évidente.
Son action sédative n’est pas plus contestable. Indépendamment de l’observation que j’ai citée, i et que nous devons à M. Magendie, la physiologie comparée nous prouve que tous les anil maux qui ont l’eau pour milieu ont une vie bien I moins active que ceux qui vivent dans l’air, et la pathologie de tous les temps nous fournit beaucoup de faits établissant tous que le bain il tiède prolongé jouit à un haut degré de cette îi action. Au nombre de ces faits on peut ranger, 1 je pense, ceux que j’ai recueillis sur la manie et la monomanie (voyez les observ, 67 à 65). Plus ij donc le bain tiède sera prolongé, plus l’absorp- Hion de l’eau sera considérable, plus les effets ci du bain seront marqués. L’expérience l’avait appris aux anciens. A la fin du moyen âge on pre- 1 nait encore des bains d’une grande durée.
Fabrice de Hilden ( Epistola ad Croquerum , p.66o), après nous avoir décrit fhorrible situation de Pfeffers et l’établissement de deux hôpitaux 011, en plein midi, on était obligé de se servir de lumières, à cause de la grande quantité devapeurs, H ajoute: w Hinc evenit ut multi , dies noctesque thermis non egrediantur , sed cibum sirnul et somnum in his capiant, ditiores id prGpter vohiptatem qaam eæ ipsis thermis percipuint , pan-
peres autem, pr opter penuriarn hospitiifaciunt ; * de sorte qua PfefFers, au seizième siècle, les gens riches passaient les jours et les nuits dans l’eau, s’j trouvant beaucoup mieux qua l’hospice.
De nos jours même, l’usage des bains prolongés s’est conservé dans quelques thermes. A Baden en Suisse, à Schintznach , et surtout à Louesche, on se baigne habituellement encore de cinq à douze heures par jour. Enfin, au rapport de Berthemin, au dix-septième siècle, les Allemands, qui fréquentaient beaucoup Plombières, s y baignaient la plupart depuis le matin jusqu’au soir. (( Ils y grenouillaient, dit l’auteur, y fai, saient même apporter leur soupe, quand ils se sentaient faibles. *
C’est en grande partie, sans doute, à cette absorption de l’eau par la peau, pendant la durée du bain tiède, qu’est due l’augmentation si remarquable alors de la sécrétion de l’urine.
Mais ces effets du bain tiède prolongé sont compliqués à Plombières de l’action des principes qui minéralisent nos eaux.
Cette action ne peut être éclairée par l’analyse chimique. En retrouvant six substances différentes dans nos eaux, la chimie ne peut nous donner la loi de leur combinaison; elle ne peut définir le rôle, important sans doute, que joue daqs ce cas cette substance si remarquable qui,
sans avoir jamais appartenu a l’organisation, semble cependant en être un produit et se comporte avec les réactifs à la manière de la gélatine. C’est donc à l’expérience seule que nous devons en appeler dans ce cas, comme dans tant d’autres. Or, cette expérience nous apprend que nos bains tempérés n’agissent pas seulement comme de puissans sédatifs contre une foule de maladies, mais qu’ils ont en outre la propriété de rendre du ton, de la couleur, de l’énergie a la peau, dont les fonctions sont d’une si haute importance.
Cette propriété agit dans quelques cas avec tant de force, qu’elle peut enflammer la peau, la rendre promptement érysipélateuse. Mœe de R. vint, en 1828, passer l’été a Plombières. Elle était affectée d’une gastrite chronique grave. Elle espérait la combattre avantageusement à l’aide de nos eaux. Mais le premier bain, quoique tiède et fort court, développa chez Mme de R. une forte éruption miliaire. Pendant son séjour à Plombières, je lui fis prendre plusieurs fois des bains de jambes tièdes de notre eau minérale. Les jambes de Madame devinrent chaque fois alors presque érysipélateuses. Les bains de jambes d’eau ordinaire, élevés à la même température, ne produisirent jamais cet effet. Cette dame quitta Plombières entièrement rétablie, mais sans le secours de nos eaux, qui avaient sur elle une action si puissante et si remarquable.
L’année dernière Mmede***, dun tempérament lymphatique, sanguin, âgée de 45 ans environ, prit pendant six semaines des bains à 26 degrés Réaumur, pour combattre à leur aide une gastroduodéno-hépatite chronique. Chaque cinq ou six jours elle était obligée de les interrompre. Sa peau devenait toute érysipélateuse. Enfin, Mne de ***, qui fait le sujet de ma vingt -septième observation , vint à Plombières pâle et faible. Dès le second bain , sa peau avait repris de la couleur, et cependant elle se baignait chez elle à la même température.
Ces faits me semblent prouver, d’une manière bien complète, dans certains cas, l’action des substances qui minéralisent nos eaux, et c’est à cette action sans doute que sont dues en grande partie les cures si nombreuses obtenues ici à l’aide de bains tièdes. C’est cette action aussi qui contribue à donner ce que nous nommons la poussée ou la gale des eaux. , affection semblable à celle des Dames de R. et*™', mais qui, au lieu de se développer aussi rapidement que chez ces dames, n’arrive guère qu’après douze ou quinze bains et se guérit presque toujours, sans que l’on soit obligé de suspendre le traitement. A la vérité, cette éruption miliaire peut être produite aussi par la seule action de 1 eau chaude, appliquée sur la peau, qui agit dans ce cas comme le font sou-
vent les cataplasmes mucilagineux ; celte éruption atteint environ le quart des baigneurs. Elle n’est pas toujours l’avant-coureur de la guérison, mais elle est cependant plus favorable que nuisible.
Cette double action de notre eau minérale semble, au premier abord , impliquer contradiction; mais dans nos prescriptions ne sommes- nous pas heureux de pouvoir souvent associer les médicamens émolliens aux médicamens toniques, et n’observons-nous pas tous les jours que le laudanum, par exemple, stimule la peau, sur laquelle on l’applique, en même temps qu’il agit comme un sédatif puissant sur le système nerveux?
Au reste, en y réfléchissant bien, il ne répugne point du tout d’admettre que les substances qui minéralisent nos eaux exercent sur la peau et sur les autres surfaces, avec lesquelles on les met en contact, une action tonique purement locale, sans détruire pour cela l’action sédative du bain tiède; si l’on rejette cette théorie, on ne pourra s’expliquer une foule de guérisons obtenues à l’aide de nos eaux , et leur prescription ne pourra plus être astreinte à aucune espèce de règle.
Si quelques personnes voulaient nier l’action médicale des principes minéralisateurs de nos eaux, à raison de la faible proportion dans la-
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quelle ils s’y trouvent , je les renverrais aux belles expériences de M. Lugol, sur l’iode. Ils verraient que la peau a moins de tolérance pour les médicamens que le tube intestinal lui-même, puisque des malades supportent facilement, chaque jour, un grain d’iode dissous dans douze onces d’eau et pris à l’intérieur, tandis qu’ils sont surexcités par un bain contenant seulement neuf dixièmes de grain d’iode par deux livres d’eau.