F. ANTOINE
Professeur a l’Université de Toulouse
Il se fait dans ces dernières années un travail de recherches fort intéressant sur la syntaxe latine, portant surtout sur la nature et l’emploi des modes et des temps. Les philologues américains se distinguent entre tous par une remarquable activité. Le subjonctif surtout a été l’objet d’études et de travaux déjà nombreux qui ont pour but de rechercher quels sont l’origine et le sens fondamental du mode, d’en diviser les emplois en les analysant. Je citerai parmi les plus actifs dans ce domaine des études de syntaxe, en première ligne M. Haie, professeur à l’Université de Chicago, parce qu’il me semble être un de ceux qui ont le mieux approfondi cette question du subjonctif autrefois si obscure, obscurissima et implicatissima, disait feu Bergaigne.
Une des grandes difficultés de la syntaxe latine, comme aussi sans doute de la syntaxe grecque, réside dans les modes des propositions subordonnées. Le pourquoi de leur emploi reste, et pour cause, inexpliqué dans nos grammaires latines, aussi bien dans les plus savantes et les plus complètes que dans les élémentaires. J’ai indiqué dans mon Étude sur la parataxe et l'hypotaxe dans la langue latine ( i ) la méthode qui doit nous donner la clé de bien des difficultés. Elle est commandée par la logique elle-même : elle consiste à prendre pour point de départ la nature même du subjonctif et son emploi pendant la période paratactique, c’est-à-dire, alors qu’il n’y avait que des propositions indépendantes, le système plus savant et plus compliqué de la subordination des propositions n’ayant pas encore été élaboré par le progrès du langage. La nature du subjonctif, ses différents sens et emplois dans les propositions indépendantes une fois connus, la question du subjonctif dans les
(1) Trois articles dans la Revue des Etudes anciennes, anré.s 1899 et 1900 réunis en une brochure. Bordeaux, Feret et fils, éditeurs.
LE MUSÉE BELGE
propositions subordonnées est résolue, parce que, en réalité et si l’on va au fond des choses, les propositions dites subordonnées sont des propositions indépendantes, et le fait qu’elles sont réunies à une proposition par une particule ne change rien à leur nature de propositions indépendantes ni par conséquent au sens et à la nature de leur mode. Que je dise rogo ut ad me venias, ou simplement rogo , venias , ou venias : rogo , ou sans ponctuation venias rogo , la nature du subjonctif venias ne change pas, et la présence de ut n’a aucune importance. Nous avons ici deux propositions indépendantes, en parataxe : « venez me voir : je vous en prie ». La présence de rogo ne sert qu’à nuancer le subjonctif en lui donnant le sens d’une prière et non celui d’un ordre. Quant à ut , il fut d’abord et il reste un adverbe indéfini qui signifie « de quelque manière ». C’est par suite de ce que M. Bréal appelle dans son Essai de sémantique un phénomène de contagion que cet adverbe indéfini est devenu une conjonction dite subordonnante. Bref, pour expliquer la nature et l’emploi du subjonctif dans n’importe quelle proposition, nous n’avons jamais à nous préoccuper ni de la conjonction ni du rapport à exprimer : le mode s’explique et se justifie par lui-même.
Puisqu’il nous faut partir de l’emploi du subjonctif dans les propositions indépendantes, il faut donc commencer par fixer l’origine et le sens du mode. Ceci est l’affaire des linguistes. Ne l’étant pas moi-même, il me reste à m’en référer aux travaux des linguistes de profession. Parmi eux je citerai les deux Allemands Brugmann et Delbrueck, qui font autorité dans le monde savant. D’après leurs théories, le subjonctif de la langue indo-européenne aurait eu pour sens originel et pour emploi de marquer la volonté. La langue-mère avait un deuxième mode, l’optatif, pour exprimer une nuance de la volonté, le désir ou le souhait. Du subjonctif de volonté dérive le subjonctif à sens futur , à côté duquel on peut ranger le subjonctif de prévision , encore visibles en grec. De l’optatif est sorti un emploi affaibli, celui du futur éventuel ou potentiel.
Comme en latin le mode appelé subjonctif réunit en lui les fonctions du subjonctif et de l’optatif primitifs, le subjonctif latin se diviserait donc en :