‹ Du modérantisme ou De la fausse modération [microforme]Chapitre 13 sur 20 · CRE · texte numérisé non relu

CRE

né à leur orgueil satanique. Qu'on le médite en tremblant : ce sont les esprits les plus éclairés qui sont davantage exposés à devenir les h réconciliables ennemis de la vérité et ses persécuteurs à outrance,

« La vérité, dit Doncso Cortès, a en soi les titres de sa souveraineté, elle impose son joug sans en demander la permission ; or l’homme, depuis qu’il s'est révolté contre Dieu, ne reconnait que sa propre souveraineté, et n’en veut admettre aucune autre que si elle a préalablement sollicité son suffrage et son consentement. C’est pourquoi, lorsque la vérité se présente à lui, son premier mouvement est de la nier ; en la niant, il affirme sa sousouveraine indépendance. Si la nier lui est impossible, il entre en lutte avec elle ; en la combattant, il combat pour sa souveraineté. Vainqueur, il la crucifie ; vaincu, il la fuit. En la fuyant, il croit fuir sa servitude ; en la crucifiant, il croit crucifier son vyran.

« Entre la raison humaine et l'absurde, ii ÿ à au contraire une affinité secrète et une très-étroite parenté. Le péché les a unis par le lien d’un indissoluble mariage. L’absurde triomphe de l’homme, précisément parcequ'il est dénué de tout droit antérieur et supérieur à la raison humaine. N'ayant pas de droits, i ne saurait avoir de prétentions, et voilà pourquoi l’homme ne ne trouve dans son orgueil aucune raison de le repousser. Loin de là, l’orgueil le porte à l’accueillir ; sa volonté accepte l’absurde, parce que c’est sa propre intelligence qui l’a engendré, et son intelligence se complait en lui, parce que l’absurde est son propre fils, son propre verbe, le témoignage vivant de sa puissance créatrice, »

Le type des hommes à parti pris est un fameux hérésiarque du cinquième siècle, le moine Eutychès, qui était en même temps archimandrite ou supérieur d'un monastère près de Constantinoyle. Cet Eutychès se distinguait par une conduite austère et des allures très-pieuses ; mais malheureusement cette conduite et ces allures s’alliaient avec un orgueil insupportable et indomptable. Il avait, qu'on le remarque bien, car rien n’est plus instructif pour nous, vu les temps difficiles que nous traversons, il

a LS

avait montré un zèle très-ardent contre les doctrines de Nestorius, patriarche hérésiarque de Constantinople et son contemporain. Mais il ne combattait si vigoureusement Nestorius, que parce que Nestorius ne pensait pas comme lui. C'étaient ses opinions personnelles, c'était lui qu'il aimait et non pas la sainte vérité. Aussi, en poursuivant l'erreur, donna-t-il lui-même dans de très-graves erreurs, et, averti par des évêques, ses amis, de la fausse route où il s'engageait, il méprisa dédaigneusement leurs charitables remontrances et s’efforça même de démontrer qu'eux seuls étaient dans le tort. Un concile s’assembla, et convaincu d’être opiniâtre et de mauvaise foi par St. Flavien de Constantinople, il fut condamné. Cette condamnation et la condamnation bien plus solennelle du concile œcuménique de Chalcédoine ne produisirent aucun effet salutaire sur l'esprit du moine entêté. Il s’acharna à défendre ses idées propres et dépensa le reste de ses forces à'éluder les condamnations qui l'avaient frappé.

Afin de faire voir, que les hommes sont bien les mêmes dans tous les temps, je rappelerai à propos d'Eutichès, qu'un de ses partisans, Dioscore, évêque et patriarche d'Alexandrie, aurait voulu qu’on ménageât l’hérésiarque et que, par esprit de -modération et de charité, on ne le condamnât point. (C'était dans une réunion d'Evêques à Ephèse, réunion qu’on a appelé le brigandage d'Ephèse, que Dioscore émettait cet avis. Saint Flavien de Constantinople le combattit, et alors Dioscore, l’apôtre de la modération et de la charité, tant qu'il s'était agi de ménager l'erreur, s’emporta tellement contre Saint Flavien qu'il le frappa au visage, puis après l'avoir renversé par terre, lui marcha sur le ventre. La plupart des Evêques orthodoxes, qui assistaient à cette assemblée, furent déposés de leurs siéges par le même Dioscore et obligés des’enfuir. Telle est, sauf quelques modifications que peuvent apporter les mœurs des différentes époques, la modération des amis de l'erreur, de ceux en particulier qui obéissent au parti pris.

Da nos jours, ces derniers stigmatisent leurs contradicteurs en disant à qui veut les entendre qu’ils sont mus par un zèle aveugle, atteints de folie et que même ils travaillent à détruire la hiérar-

ne

LRO an

chie ecclésiastique, où au moins à en altérer les notions. Qu'on relise les écrits des journaux et les pamphlets que publièrent les adversaires du dogme de l’infaillibilité, pendant que se tenait le Concile du Vatican, et l’on verra que c’est bien là le langage qu’ils employaient. Voilà comment ils pratiquent la modération et ia charité ces hommes qui accusent sans cesse leurs adversaires de ne pas respecter ces vertus ! Ils voudraient qu'on leur brûlêt de l’encens sous le nez lorsqu'ils déchirent les autres : belles dents.

Pour ne pas se compromettre et pour mieux capter la confiance, ils se gardent gonéralement d'attaquer de front les verités qu'ils combattent réellement. Ils ont assez d’habileté pour cacher l’aversion qu’ils nourrissent contre elle sous des formes respectueuses ; parfois même ils y donnent extérieurement leur adhésion. Mais alors, cette adhésion porte bien plutôt sur up mot vide de sens que sur la chose même que désigne naturellement ce mot. C’est ainsi que les jansénistes ont toujours trouvé moyen de faire extérieurement partie de l'Eglise, malgré les sentences pontricales qui les excluaïent de son sein.

Ce n’est qu’indirectemenut d'ordinaire que les hommes de mauvaise foi et à parti pris combattent les vérités qu’ils n'aiment point. Parfois, ils exagèrent tellement les qualités de la prudence qui doit accompagner la prédication de ces vérités, que cette prédication devient pratiquement illusoire, vu les conditions posées. D’autres fois, ils prétendent qu’une mission toute spéciale est absolument requise pour en faire une exposition claire et solide, même dans les livres et les journaux ; par là, ils réussissent à fermer la bouche à toutes les voix à peu près qui pourraient les importuner, D’autres fois enfin, sous prétexte de paix, d'union et de charité à conserver, ils demandent qu’on cesse d’agiter certaines questions et qu'on laisse au temps seul le soin de les résoudre d’une manière satisfaisante, Ils sont bien sûrs qu’en obtenant le silence demandé, ces questions finiront par tomber dans l'oubli, et qu’elles seront ainsi écartées pour toujours du milieu où elles auraient pu prendre racine et porter des fruits

abondants.

C'est en invoquant d'aussi pitoyables arguments qu'on a voulu, il y a trois ans, empêcher le dogme de l’infaillibilité personnelle du Pape d'être défini et proclamé en Concile œcuménique. Ces misérables sophismes furent tous réduits à néant et la vérité parut en pleine lumière. Mais plus la lumière brillait, plus elle se répandait par torrents ; plus aussi les adversaires de l’infaïllibilité s'irritaient, Pour se venger de l'ennui qu'on leur faisait subir, en les forçant de contempler une vérité qu'il n'aimaient point, des évêques en vinrent jusque À, que de perséeuter certains de leurs prêtres, parce qu'ils avaient signé des formules d'adhésion au dogme de l'infaillibilité et avaient sollicité sa définition. Un de ces évêques ôta vingt-six prêtres des positions avantageuses qu'ils occupaient, puis les transféra dans des postes très-inférieurs pour les punir d'avoir siené semblables formules Ces prélats rendirent raison de leur conduite, non pas en déplorant qu'ils trouvaient mauvais qu’on crut à l'infaillibilité, ils s’en gardèrent bien ! mais en prétextant que ces prêtres troublaient l'ordre, faisaient tapage à la porte du Concile et empiétaient sur les droits de l'épiscopat,

Je n'en finirais point s'il me fallait rappeler toutes les basses intrigues et les honteuses manœuvres où le parti pris entraîna quelques-uns d'entre-eux, Qu'il me suffise de dire que plus ils furent de mauvaise foi, moins ils furent scrupuleux dans le choix des moyens à mettre en œuvre pour arriver à leurs fins.

Et le Syllabus ! Combien de fois le parti pris et la mauvaise foi n’ontils pas essayé de le mettre en pièces où au moins de le réduire à l'état de lettre morte ? Et parmi ceux-là mêmes qui ont été forcés de dire qu'ils l'acceptaient, paree que autrement ils auraient cessé de compter au nombre des catholiques, combien y en a-t-il qui ont accepté autre chose qu'un vain mot ?

Veut-on le savoir d’une façon passablement exacte ? Qu'on rappelle à son souveniree qui a eu lieu l'automne dernier ici même, au Canada, pays réputé le plus cathoMque du monde, et avec raison, Un prédicateur ayant osé en exposer la doctrine pure et simple, un cri de rage s'est d’abord élevé contre lui et. om l'a accusé de trahir la vérité, Dieu et l'Eglise. Forcé d'en ra-

2 Te annee nm 2m VE r”

battre, on s'est rejeté sur la question d'opportunité, et l'on a prétendu que le prédicateur avait très-mal choisi son temps pour parler comme il avait fait. Cela veut dire qu’au fond la plupart rejettent la doctrine du Syllabus, quoiqu'ils sachent trèsbien qu'ils sont obligés d'y donner une adhésion pleine et entière et d'agir en conséquence,

C'est encore par parti pris qu'on regarde comme non avenus les brefs les plus flatteurs et les plus encourageants que Pie IX a adressés aux écrivains franchement catholiques, entr'autres à Mgr, Gaume et à M. L. Veuillot. Mieux que cela, on ne craint point de contredire formellement des pièces aussi respectables eu représentant, toutes les fois qu'on en trouve l’occasion,ces écrivains et leurs œuvres comme une peste dans l'Eglise. Mais qu'une parole de blâme soit adressée aux écrivains en général ; oh ! pour celle-là, elle est très-bien entendue! On se hâte de l'appliquer à ceux-là seuls qui combattent les bons combats, puis on la répéte et on la rappelle sans cesse.

Enfin, qne n'a-t-on pas dit et que n'a-t-on pas fait en France et ailleurs pour empêcher la vérité d'être entendue relativement à la réforme chrétienne de l’enseignement? On a traité d’exagérés, d’insulteurs des évêques et d’usurpateurs de leurs droits les plus sacrés, de semeurs de discordes et de calomniateurs des institutions catholiques, les honimes dévoués au bien de l'Eglise et de la société, qui sollicitaient cette réforme en la démontrant nécessaire. Le plus gros bon sens ne pouvait pas ne pas reconmaître qu'ils avaient mille fois raison ; n'importe, on ne voulut rien entendre et l’on eut recours à toutes les ruses et à toutes les violences pour les baillonner. C'était parti pris de tuer une vé, rité qui déplaisait à plus d’un titre. Un évêque français s’est même alors rencontré qui défendit aux prêtres employés dans son petit séminaire de continuer de recevoir le journal si éminemwent catholique, l'Univers, parce que ce journal avait parlé favorablement de la réforme proposée. Le prélat allait même jusqu'à menacer, si l’on continuait, malgré sa défense, de recevoir se journal, de ne plus mettre les pieds dans le Séminaire, de cesser de le protéger et même de sévir d’une façon éclatante con-

sie DD

tre les audacieux qui se permettraient d'avoir une Opinion autre que la sienne dans une question librement controversée daus l'E. glise, Le parti pris fut cause qu'il se donna bien plus de mal pour nuire À l'Univers et l'änéantir même, s'il était possible, que pour administrer son diocèse.

Et quand plus tard la question des classiques fut très-clairement résolue par la voix même du Souverain Pontife, dans le sens des écrivains catholiques qui avaient sollicité une réforme, ce prélat et tous ceux qui avaient partagé ses Opinions, firent semblant de n'avoir rien entendu et ne bougèrent pas. Voilà com. ment on obéit au Souverain Pontife, après avoir fait un crime à

ses subalternes de n'avoir pas déféré à ses opinions,

Coneluons donc que la vérité n'a pas de plus redoutable ennemi que le parti pris, et que bien à plaindre sont ceux qui deviennent ses esclaves. Sur leurs têtes pèsent toutes les malédictions que le Sauveur a lancé contre les Scribes et les Pharisiens, car comme ces derniers ils pèchent contre le Saint Esprit en refusant, par orgucil, d'adhérer à ce qu'ils savent être la vérité et la justice.

Pour que l'erreur se formule et se propage librement, il faut que la vérité cesse de s'affirmer, car la vérité tue l'erreur par ses affirmations. Mais comment empêcher la vérité de s'affirmer, Jésus-Christ ayant ordonné de la prêcher sur les toits, dut-on « exposer par cette prédication à perdre ce qu'on a de plus cher au monde, même la vie? Le modérantisme, comme fè le démontre dans la présenté étude, a tout justement été imaginé pour résoudre cette difficulté qui de fait en valait la peine. Sous le masque d’une vertu dont il n'est que l'infernale contre-façon, il travaille à rendre muets tous ceux que la vérité a droit de

ES

D et UT

je A ES

réclamer pour ses organes, C’est donc un des plus puissants agents de l'esprit de mensonge. Aussi séduit-il la multitude, et malheureusement même plusieurs de ceux qui sont spécialement chargés de veiller sur le dépôt sacré de la doctrine. Tous cependant ne se laissent pas prendre à ses charmes trompeurs. Il en est qui le combattent hardiment, surtout en proclamant avec force ce qu'il conseille de tenir dans l'ombre, sous un prétexte ou sous un autre.

Que fait-il alors pour obtenir que les quelques voix, qu'il n'a pas réussi à comprimer ou à étoufler, ne soient pas entendues? Il s'applique à les discréditer, Ainsi, dans ce cas encore, ce n'est pas directement, mais indirectement qu'il s'attaque aux vérités qu'elles proclament. À propos de circonstances et de convenances, il démontre à sa façon qu'il est impossible d'approuver le langage qui a été tenu. ne fut-il que la rigoureuse expression de l’exacte vérité, S'il s'agit d'écrits, il se rabat sur la forme qu'il revêtent, et il s'égosille à redire en variant ses tours de phrase, mais sans jamais apporter de preuves, qu'elle est infiniment détestable. Ces propos se répètent et finissent par être dans toutes les bouches. On ne peut se défendre alors de les regarder comme très fondés en raison et le tour est joué : on répudie ce quia été jugé inconvenant et détestable.

La raison de circonstances, que l’on invoque, ne saurait cependant avoir le moindre poids. Ce n'est qu'un prétexte pour leurrer la multitude qui ne réfléchit pas. On l’invoque invariablement toutes les fois que telle ou telle vérité, que l’on n’aime pas à entendre, est proclamée. N'il fallait tenir compte d’une semblable raison, il n’y aurait jamais moyen de prêcher des vérités qui déplaisent. Où cela mènerait-il en dernière analyse? Ni plus ni moins qu’à la négation de toute vérité.

Ilen est de même de la raison des convenances. La stupidité moderne en est cependant rendue là, qu'elle regarde comme inconvenante toute prédication de vérités que la masse des auditeürs à besoin d'entendre pour revenir à des principes plus sains et y conformer sa conduite. Et c'est justement à cause de ce besoin que cette prédication, loin d'être inconvenante, est de la plus

crime. DL. a

haute convenance. A quoi servirait-il en effet de prêcher, s'il n'y avait pas lieu pour les auditeurs de s'appliquer ce qui est dit au sermon, On prêche pour combattre des erreurs qui ont cours ou des vices que son auditoire affectionne ; l'insigne folie serait d'aller combattre des erreurs où des vices qu'on ne rencontre point chez ceux à qui l'on adresse la parole. Rien de plus élémentaire, et ceux qui y trouvent à redire témoignent par là même qu'ils n’ont jamais Ju ou compris les épitres de Saint Pierre, de Saint Paul et de Saint Jean, et qu'eux-mêmes, s'ils sont prédicateurs, ne prêchent que pour être applaudis et non pour être utiles. Ils ne connaissent pas les évangiles non plus ; autrement, ils verraient que Notre Seigneur, par ses paroles et ses exemples, nous a donné une tout autre idée de la prédication de la vérité, que celle qu'ils tâchent de faire prévaloir. Insister D-dessus est inutile, car le simple bon sens dit que ceux-là doivent être éclairés qui sont dans les ténèbres, et que, pour les éclairer, il faut nécessairement faire briller la lumière à leurs yeux.

Reste la question de la forme, peu importante en elle-même, mais très-importante eu égard aux idées modernes. La forme ! la forme ! c’est beaucoup, c’est même tout aux yeux de certaines gens ; ils peuvent lui sacrifier et ils lui sacrifient réellement des biens infiniment plus précieux qu'elle. L'esprit d'erreur, cause de cette incroyable aberration, en tire tout le parti possible et ses profits ne sont pas minces. Comme la forme n'est en définitive qu’une affaire de bon sens et de goût, et qu'il est facile de pervertir le goût et même le bon sens, il s'attache à ruiner, en les dépréciant au point de vue de la forme, les œuvres qui rendent impuissants tous ses efforts tant qu’elles demeurent debout et respectées,

Comment s’y est-il pris pour jeter le monde moderne dans l'impasse où il est aujourd’hui ? En transformant la question de la forme, défigurée et entendue très-faussement, en une question capitale. Inspirateur de tout ce qui s’est produit lorsque régnait le paganisme greco-romain, il n’a rien tant à cœur, pour recouvrer l'empire qu’il a perdu, que de faire louer et exalter ce dont il a été l’auteur en ces jours mauvais, et que de le faire représenter comme le

PR

nec plus ultra de la force et de la sagesse humaine, Aux jours néfastes de la Renaissance pareilles idées prévalurent. Elles ne pouvaient prévaloir qu'en couvrant de mépris tout ce qu'avait produit l'épanouissement du génie vraiment chrétien, et c’est ce qui arriva par malheur. Epris des formes gracieuses qui recouvraient le sensualisme païen, on rejeta comme barbare tout ce qui ne portait pas le cachet de la belle antiquité, et aujourd'hui on en est encore là, S’attaquer à la forme des écrits, c’est done pour l'esprit d'erreurs un moyen presque infaillible de forcer les vérités qui le contrarient à dormir dans l'oubli ou dans le mépris.

La plupart des hommes, et je parle ici surtout des hommes réputés instruits, sont d’une légèreté, d'une frivolité désespérante. Sous l'empire des idées dont les a doté une éducation menteuse, ils attachent un très-grand prix aux formes littéraires ou à ce qu'ils décorent de ce nom ; c’est même tout pour eux. Ainsi, dites-leur que tel ouvrage est fort bon, qu'il est même ce qu'a produit de mieux le plus grand des génies, mais que le style en est quelque peu rude et inculte, ils ne voudront pas en lire une seule page. Si, au contraire, vous leur signalez un livre qui, pour le fond, est tout-à-fait nul, ridicule, pernicieux même, mais qui, en revanche, possède ce qu'ils croient être de brillantes qualités littéraires, ils le dévoreront avec avidité.

Ce n'est pas à dire pour cela qu'ils aient un goût fort exquis, ni qu'ils soient capables de sentir et d'apprécier le mérite littéraire d’un ouvrage. (Généralement, la connaissance qu'ils ont de la langue ne s'étend pas au-delà de la simple syntaxe ; bienheureux encore quand ils la possèdent parfaitement. Mais tout de même, ils font les entendus, car il est de mode de tenir compte des formes littéraires, d'en parler et de se montrer délicats et rigides sur ce chapitre.

Les plus drôles à entendre, quand ïl est question de la forme des écrits, sont ceux qui se sont imaginés, d’après les lectures qu'ils ont faites ou certaines écritures qu'il leur est arrivé de confectionner par ci par là, que le pâle, le languissant, l'incolore et l’insipide sont de l'essence des allures modérées. Ils voudraient, ces braves gens, couler tous les écrivains dans le mêine moule,

sn D

et ce moule n'est autre que l'idéal qu'ils croient avoir réalisé quand ils ont mis la main à lu plume. Tls ne soupçonnent pas qu'on puisse écrire très-convenablement et ne pas leur ressembler,

Aussi, à leurs yeux, un écrit vigoureux, plein de force, de verve et d’entrain, où les choses sont dites carrément, quoiqu'en termes propres et fort convenables, est quelque chose de si insolite qu'il prend les proportions de l’abominable, S'ils n'étaient pas bridés par le scrupule, ils iraient jusqu’à dire que c’est diabolique. Assurément, ils ont tort ; mais ils sont de bonne foi, au moins jusqu'à un certain point. Cependant, il est difficile de les convainere qu'ils ne voient pas bien les choses, et en attendant que cette cv viction naisse chez eux, le modérantisme les enrôle sous sa bannière et s’en sert comme de puissants auxiliaires,

Les partisans de la grande erreur actuelle n'agissent pas tous avec autant de candeur, Ils savent, pour la plupart, exploiter habilement les fausses idées que l’on entretient communément sur la convenance et la dignité des formes, Aussi, quand un écrit les choque, parce qu'il les démasque ou qu'il accumule les raisons dont le poids les accable, ils tâchent d'en détruire l'effet en l’accusant d’être exagéré, injurieux, d'une violence extrême. et partant de nature à causer le plus grand scandale, Ils se tien-

nent opiniâtrement dans ces généralités, Il n'y à pas moyen de

les tirer du vague qui les enveloppe, encore moins de les amener à préciser ou à démontrer que leurs accusations sont fondées en raison et en justice,

Pour qui veut réfléchir, Je manque de modération en pareil cas se trouve bien plutôt chez les accusateurs que chez les accusés. S'il eu était autrement, pourquoi les accusateurs refuseraient-ils de se rendre à ce que la stricte Justice exige d'eux ? La modération n'étant qu’une des manières d'être de la justice, quand on est modéré, on respecte nécessairement cette vertu.

C'est bientôt fait que de qualifier un écrit d'exagéré, d’injurieux, de violent, de scandaleux, et de le discréditer en conséquence ; mais la tâche devient ardue quand il faut démontrer que ces qualifications ont leur raison d'être. Aussi, se garde-t-on bien de l’entreprendre, malgré les protestations et les réclama-

RSR ES

mu ES 1

Page 1