LIVRE TROISIÈME
A propos du Mercure, un problème se présente, très intéressant, ce me semble. Quand nous voyons Fontanes, Chênedollé, Bonald, Guéneau de Mussy, Clausel de Coussergues, Bertin, louer publiquement le Génie du Christianisme, comment expliquer que Joubert n'ait pas fait son article, lui aussi, dans le Mercure ou ailleurs, — lui, tout occupé de ce livre pendant la préparation, et qui ne cessait d'en parler ou d'en écrire, soit à l'auteur, soit à M'"*^ de Beaumont, — lui, le préteur de livres, le conseiller, le critique, le contident ?
D'un article, ou d'un simple mot dit au public par Joubert sur le Génie du Christianisme, nulle trace dans les lettres du groupe, où il est tant parlé des Extraits publiés par les autres amis. Nulle demande non plus de Chateaubriand, lequel rappelle Clausel de Coussergues et Guéneau de Mussy à leurs promesses. Nul étonnement du silence gardé par Joubert. Nul regret, jamais, pas même par allusion. Quel est ce mystère?
Les magnifiques articles de Fontanes, imprimés
d'abord dans le Mercure et réimprimés dans le Mo)iiîeiir par ordre du Premier Consul, ces articles, repro duits et répercutés à linfini, ne seraient pas l'œuvre exclusive deFontanes ; ils auraient été concertés entre lui et Joubert ; ils seraient l'œuvre des deux.
Seul de tous les amis, Joubert pouvait-il se dispenser de louer le Gérde du Chrisliaiiisrne ?
Pour que Chateaubriand ne lui ait rien demandé, n'ait glissé nulle part la moindre plainte au sujet de son silence, il faut ces deux choses, en apparence contradictoires : dune part, que Joubert ait payé le tribut de l'amitié ; d'autre part, qu'il n'ait pas publié d'article.
Tout s'explique si les beaux Extraits de Fontanes sont l'œuvre des deux amis. Plusieurs des remarques subséquentes appuieront cette hypothèse. Les anecdoctes chères à Joubert composent tout le morceau que je vais citer : ce sont elles qui me portent à le choisir parmi quelques autres où sembleraient se trahir, mieux encore, les habitudes intellectuelles du moraliste.
(( Plusieurs de ceux qui n'avaient jamais jugé nos dogmes religieux que sur les boulïonneries du docteur Zapata et des Aumôniers du roi de Prusse ont tout à coup changé de langage. Us ne contestent plus à la doc liine et aux pompes de l'Église romaine leurs elïets touchants et sublimes ; ils conviennent que l'éloquence et kl poésie en peuvent tii»M' de i)uissant€s émotions et de riches tableaux. Mais après cet aveu remarquable, quelques-uns, prenant le ton d'un zèle au moins écjui- V()(iue, ajoutent qu'il ne faut pas développer avec trop d'éclat les beautés puétiijues du chiistianisme, de peur d'olei' à ses dogmes et à sa morale leur importance et
L'INSFIRATEL'K. 203
leur gravité. Ils allectent de craindre que l'imagination ne répande à la fois ses enchantements et ses erreurs sur une doctrine qui doit édifier plutôt que plaire.
« Parmi ces critiques, il est sans doute quelques hommes vraiment pieux et de bonne foi : c'est à eux surtout quil faut répondre. J'ose croire que leur sévérité sera désarmée par quelques réflexions que je leur soumets.
(( Les arguments théologiques, les savantes controverses, les instructions édifiantes pouvaient sutlire à des siècles éminemment religieux. Des traités austères, tels que ceux de Nicole et d'Abadie, étaient lus avec empressement par les mêmes hommes qui goûtaient le mieux le génie et les grâces de Racine et de La Fon taine, leurs contemporains. Alors, dans les cercles de la ville et parmi les intrigues de la cour, dans le Sénat et dans larmée, on agitait les mêmes questions que dans l'Église. Il ne faut point s'en étonner : la religion chrétienne semblait à tous l'objet le plus important. Le petit nombre de ceux qui osaient l'attaquer dans ses premières bases, n'obtenait que le mépris ou l'horreur. Le nom du Dieu qui l'avait fondée imprimait une égale vénération à toutes les sectes rivales dont elle était la mère, et qui combattaient dans son sein. Ces sectes, divisées sur quelques points, s'accordaient sur les dogmes ; leurs disputes avaient en conséquence le caractère et les mouvements passionnés que mettent toujours dans leurs débats les membres d'une famille divisés.
« Rappelez-vous en effet les anecdotes de ces jours célèbres. Voyez dans le palais de la duchesse de Longueville les redoutables chefs de Port-Royal méditer
204 DU NUL'VEAU SLR JUUBEKT.
de nouvelles attaques contre les jésuites rassemblés à Versailles sous la protection du confesseui- du Roi. La France était attentive à ces querelles et se décidait pour l'un ou pour lautre parti. Apprenait-on que le ministre Claude et lévéque de Meaux étaient en présence ? On contemplait avec curiosité l'approche des deux athlètes, et tous les cœurs sintéressaient au dénouement du combat ; car la renommée publiait que le prix du vainqueur devait être la conversion de quelque personnage fameux. Le salut de Turenne (on parlait ainsi dans ce temps-là) le salul de Turenne était attaché peut-être à cette grande conférence ; et ne sait-on pas que la dévotion de cet illustre capitaine devînt aussi fameuse que sa valeur, et que ses soldais racontaient ses actes de piété comme ses victoires?
« Mais ce n'était pas seulement au sein de la France que les esprits étaient fort émus par ces spectacles et par ces luttes théologiques. Leibnitz et Newton, dignes tous deux de se disputer les plus belles découvertes de la géométrie moderne, s'honoraient d'inscrire leur nom parmi ceux des défenseurs du christianisme. Leibnitz en voulait réunir toutes les communions ; Xewton. en éclairant les ténèbres de la chronologie, confirmait celle de Moise. Si. par exemple, on voyait paraître un livre tel que Y Histoire des Variations, ((uilc la république chrétienne était émue. Home jetail di^r^ cris d'admiration et de joie, tandis que, des bords de la Tamise et du fond des marais de la Hollande, on enlen dait s'élever les clameurs injurieuses du calvinisme qui se débattait sans cesse sous les foudres de Bossuet, et (|ui en était sans cesse écrasé.
« Aujourd'hui les plus elîrayantes catasli-ophes nous
L'INSPIRATEUR. 2(Jo
trouvent insensibles : on foule inditléremment les débris des trônes et des empires. Alors les ruines d'un monastère qu'avaient illustré le nom de Pascal et les vertus de quelques filles pieuses, excitaient un attendrissement universel.
{( Que dis-je? la peur de déplaire à Louis XIV nempêchait point ses favoris de plaindre et d'honorer le docteur Arnauld, exilé par son ordre. Racine etBoileau, tout courtisans qu'on les suppose, adressaient des vers et des éloges à cet illustre opprimé, et même ils osaient les lire devant le monarque, dont la grande àme pardonnait cette noble franchise. Ainsi les plus petits événements, quand ils tenaient au christianisme, avaient quelque chose de respectable et de sacré. L'esprit de la religion était partout dans l'État et dans la famille, dans le cœur et dans les discours, dans toutes les affaires sérieuses, et jusque dans les jeux domestiques.
Parcourez les lettres de M"!*^ de Sévigné. (( Cette femme illustre vit dans sa terre des Rochers, au fond de la Bretagne, et loin de tout ce qu'elle aime. Elle veut échapper à l'ennui de la solitude et retrouver dans ses lectures le charme des sociétés de Paris. Eh bien ! Quels sont les ouvrages que son goût préfère ? Elle choisit les Essais de momie de Nicole. Elle a pour lecteur son fils qui revient de l'armée. Ce jeune homme, dont l'esprit et les grâces s'étaient fait remarquer de Ninon, juge très bien le janséniste Nicole ; et, dans ces soirées studieuses qu'il passe à côl'é de la plus aimable des mères, il oublie les séductions de cette Champmèlé qu'il avait aimée, et dont la voix était, dit-on, aussi tendre que les vers du poète (|ui fut son maître. Observez bien que M'»^' de Sévigné,
dans toutes ses lettres à sa fille, parle avec admiration des Essais de morale, et, quen écrivant à Pauline, sa petite-fille, elle répète avec cette expression vive et et heureuse qui lui appartient : « Si vous n'aime:: pas ces solides lectures, cotre goût aura toujours les pâles couleurs. »
(( Dans une autre occasion, elle se trouve à Bàville, chez le président de Lamoignon, au milieu de la société la plus polie et la plus éclairée. {)\iel est celui qu'elle distingue dans ce choix de la bonne compagnie du plus brillant de tous les siècles ? « Un homme d'un esprit charmant et d'une facilité fort aimable. » Je rapporte ses expressions. C'est le P. Bourdaloue.
(( Certes, quand les traités de Nicole et les conversations de Bourdaloue font les délices des femmes les plus renommées par leur esprit et par leur beauté, les apologistes du christianisme n'ont pas besoin de relever son prix et son éclat aux yeux de liraagination : il est facile d'attirer l'attention et le respect dès qu'on parle dune doctrine qui fait le fond habituel des pensées et des sentiments de tout un peuple. Mais quand cette doctrine, en proie aux dérisions d'un siècle entier, perdit la plus grande partie de son influence, il faut, pour la rétablir, apprendre d'abord au vulgaire que ce qu'on lui peignit comme ridicule est plein de charme et de majesté. Quand on défigura la religion sous tant d'indignes travestissements, on doit venger sa beauté méconnue et l'ollrir à l'admiration. Lorsqu'on ne cessa de montrer le christianisme comme un culte inepte et barbare, qui a longtemps abruti les peuples, n'est il pas juste de prouver que les peuples lui doivent b'î< plus beaux développements de la civilisation ?
L'I.NSPIHAÏKI'K. 2(17
(( C'est la tâche importante que M. de Chateaubriand s'est imposée : il a su la remplir avec gloire. Le genre de ses adversaires a déterminé le choix de ses armes. Fort de son talent et de sa cause, il rend à l'incrédulité tous ses dédains et lui reproche surtout d'avoir affaibli les facultés de l'esprit humain, qu'elle se vante d'avoir agrandi...
(( Il reste à faire connaître la partie critique de louvrage où l'auteur oppose les chefs-d'œuvre littéraires des siècles chrétiens à ceux de l'antiquité pa'ienne, et le génie des Grecs à celui des Hébreux. Je choisis le parallèle des beautés d'Homère et de la Bible. Ce rapprochement fut indiqué plusdune fois par des hommes pieux ; le grave Fleury lui-même, dans son savant ouvrage sur les Mœurs des Israélites, semble retrouver quelquefois les crayons d'Homère et la grâce na'ive des scènes de VOdyssée. Aussi Fénélon aimait-il beaucoup ce livre de Fleury. M. de Chateaubriand, à son tour, me paraît avoir saisi des rapports nouveaux dans ces deux monuments du premier âge : ... Il y a, dans ces remarques, si je ne me trompe, un mélange d'imagination et de finesse qu'il est bien rare de trouver dans les poétiques les plus vantées. Les vues critiques de l'auteur, dans d'autres chapitres encore, me paraissent avoir les plus sérieux résultats et la plus piquante nouveauté. Il prouve très bien que le christianisme, en perfectionnant les idées morales, fournit à la poésie moderne une espèce de beau idéal que ne pouvaient connaître les anciens... )) [Mcrnire, second extrait, fructidor, an X.)
Si j'ose supposer que Joubert ne resta pas étranger à cet article fameux, c'est que j'ai surpris des traces de collaboration non équivoques à une époque antérieure.
On lit dans un article de Fontanes intitulé : De quelques reproches faits à la langue française et à notre littérature, des nouveaux mots et fies locutions réwlutionnaires.
« La nôtre [langue] est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. » L'article parut le 16 thermidor, an 8, et fut réimprimé dans le Spectateur Français a}i XIX^ siccle. en i80a (l).
Ouvrez maintenant le volume des Pensées. Au titre XII, (( du style », p. 275, lignes 24 et 2."), vous lisez : a Notre langue est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. » Même pensée mot à mot, dans Fontanes et dans Joubert. Lequel des deux est l'emprunteur ? Si la pensée de Joubert portait sa date, comme l'article de Fontanes, nous serions édifiés. A défaut de ce renseignement péremptoire, de bonnes raisons m'inclinent à croire que l'auteur original de la pensée en question, c'est Joubert. l)al)ord, dans le texte de celui-ci, elle est comme la fleur ou le couron- ' nemenl du morceau. Elle résume toute une série de pensées similaii-es. Au contraiie. dans lailicle de Fontanes, elle apparaît comme accidciili'llr. comme pla-
ih T. Il, pp. :;7:;-:iso.
L'IXSPIRATETR. 2()i)
quée, sans lien nécessaire avec ce qui précède, avec ce qui suit. 11 faut citer :
Fontanes s'exprime ainsi : « José assurer qu'en général on ne fait de nouveaux mots que parce qu'on est dans l'impuissance de féconder véritablement les langues... Toute langue est assez riche pour celui qui a dans la tète et dans le cœur une grande abondance de sentiments et d'idées : toute langue est pauvre pour celui qui en est dépourvu. Je vais plus loin, et j'ose dire que ce n'est peut-être pas dans les langues les plus faciles à manier qu'on doit produire les ouvrages les plus parfaits et les plus durables. La nôtre est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à de certaines profondeurs. Boileau disait quelle était féconde en très beaux mots, mais (pielle devait être excessivement travaillée.
(( Cette observation d'un grand maître vaut toute une poétique. Heureuses les langues qui ne sont souples qu'entre les mains du génie!
(( Les obstacles doublent le talent, et ne l'arrêtent jamais, s'il est véritable ».
Joubert parle aussi des langues et des mots : a Lorsque les langues sont formées, la facilité même de s'exprimer nuit à l'esprit, parce qu'aucun obstacle ne l'arrête, ne le contient, ne le rend circonspect, et ne le force à choisir entre ses pensées... En littérature il faut remonter aux sources dans chaque langue... Remplir un mot ancien d'un sens nouveau dont l'usage ou la vétusté l'avait vidé, pour ainsi dire, ce n'est pas innover, c'est rajeunir ou enrichir les langues en les fouillant. Il faut les traiter comme les champs : pour les rendre fécondes, quand elles ne sont plus nouvelles, il faut les remuer à de grandes profondeurs...
21(1 DU xXOUVEAU SUR JOUBEKT.
(( Le nom dune chose n'en montre que lapparenee. Les noms bien entendus , bien pénétrés , contiendraient toutes les sciences. La science des noms ! Nous n'en avons que l'art, et même nous en avons peu l'art, parce que nous n'en avons pas assez la science. Quand on entend parfaitement un mot, il devient comme transparent ; on en voit la couleur, la forme ; on 'sent son poids ; on aperçoit sa dimension, et on sait le placer. Il faut souvent pour en bien connaître le sens, la force, la propriété, avoir appris son histoire.
(( La science des mots enseignerait tout l'art du style. Voilà pourquoi, quand une langue a eu plusieurs âges, comme la notre, les vieux livres sont bons à lire. Avec eux, on remonte à ses sources, et on la contemple dans son cours. Poui- !)i('n apprendre le français, il faudrait entendre le gaulois. Notre langue est comme la mine où l'or ne se trouve qu'à dr certaines profondeurs. »
N'avais-je pas raison de dire que, dans le texte de Joubert, cette dernière pensée se rattache, par des liens organiques, par de vivacités racines, aux pensées qui précèdent, et qu'elle en est comme l'épanouissement ou la couronne; tandis que, dans le texte de Fontanes, elle est comme transplantée, sinon dépaysée.
Et puis, en regard du morceau de Joubert, si ferme et si plein, ne vous semble-t-il pas que celui de Fon tanes est un peu mou, et composé de raccords ? La suite ne l'ail pas absolument défaut ; un certain lien se li-nuverait, mais si détendu !
C'est (|u"il y cul t'iii|uiiiil. v\ non seulemenl «le runi(|ue pcnst'c i|ui se it'pète mot à mol dans les deux, .le lis aillt'iiis, et (•'rsl dans une letli-e de .loubeit : «( Il n'y a {xiiiil df livi-e où In lan.n'ne f'iançai^c soit si bi'il
L'IXSPIHATKIH. 211
lante. Cet homme en a fouillé /es- m'mes et a trouvé partout de l'or. Il a fait resplendir par l'usage jusques aux mots qui sont de fer.
(( Et sulco attritus splondescpre romer. »
Si l'on ajoute que la pensée dont il s'agit fait le mètre, la conclusion ne semblera pas douteuse.
Comment expliquer le fait ? Fontanes avait souvent recours aux lumières de Joubert. Soit qu'il entreprît un article de critique, ou qu'il préparât un discours solennel, il ne manquait guère de consulter le penseur ami. Le plus souvent, c'était en des conversations qui n'ont pas laissé de traces. Yerha volant.
Impossible daller à Joubert ? Une lettre partait à l'adresse de celui-ci, lequel accourait pour s'épargner la peine d'écrire. S'il ne pouvait rejoindre Fontanes, alors, mais alors seulement, il répondait la plume à la main. Le sujet était étudié à fond, déroulé dans les vues d'ensemble, puis ramassé en quelques maximes essentielles.
Fontanes savait s'en inspirer avec beaucoup de dignité.
Si merveilleuse que fût l'assimilation ou l'adaptation, et précisément parce que les pensées d'emprunt étaient mêlées à l'ensemble de l'article ou du discours, ces pensées, un peu diluées dans la facile abondance de Fontanes, perdaient de leur force et de leur éclat. Plus rien sur elles du poétique rayon dans lequelJoubert les avait condensées.
Néanmoins quelques-uns des traits originaux subsistent, encore reconnaissables sous la pâleur du texte remanié. Certes, le changement est notable ; il faut être averii, et, même averti, il faut regardei- de très près et
212 Dr NOUVEAr SUR .lOlBERT.
comparer avec une extrême attention, si Ion veut saisir la ressemblance et surpendre la véritable origine.
Je me hâte d'ajouter : en pareille matière, et, sauf le cas de pensées absolument identiques, parler avec réserve, accepter d'avance la possibilité d'explications contradictoires, ce n'est que convenance et sagesse.
Or, cette réflexion importante, je me l'applique d'autant plus volontiers qu'avec Fontanes et Joubert la difficulté se présente double.
Voici pourquoi :
Fontanes soumettait à des retouches habiles — je ne dis pas heureuses — les pensées jaillies sous la plume de son correspondant.
De son côté, Joubert notait au passage, sur ses petits cahiers, quelques-unes de ces mêmes pensées ; puis, à loisir, il les dépouillait le plus possible des mots et n'en réservait que l'essence.
Au double remaniement en sens inverse, l'un de Fontanes, développant, l'autre de Joubert, condensant, on devine l'écart des deux textes, les dissemblances progressives, comme aussi la difficulté de faire la preuve. Je me garderai de trancher. Mais aussi, par crainte d'excéder, je ne me propose pas de rester en deçà. Est-il donc impossible de noter le point intermédiaire et précis, même en si délicates rencontres ? Malgré le double remaniement, et précisément dans les deux passages cités, il y ;i mieux que de vagues indices de parenté entre plusieurs pensés des deux textes ; on y surprend certains traits (]o ressemblance et comme un air de famille.
La pensée, textuellement identiiiiic dans Irs deux
L'IXSPIRATEUK. 21.S
auteui'S. jette sur les autres pensées une lumière révélatrice. Sans elle, on n'oserait conclure. On s'autorise d'elle pour avancer que plusieurs, non textuelles, ont la même origine.
Notez que le morceau de Fontanes, où se dissimulent, atïaiblies, les pensées de Joubert, est le meilleur de l'article. Il est un de ceux que les critiques littéraires ont cités ; et même, de tout l'article fort loué, c'est, à ma connaisance, le seul passage qu'ils aient relevé.
Le travail de concentration auquel se livrait Joubert sur les pensées qui lui venaient en correspondant n'est pas le moins du monde une hypothèse. C'est un fait qu'il est loisible à chacun de vérifier en rapprochant la Correspondance et les ( Euvres.
Je crois utile et intéressant d'appuyer d'un nouvel exemple la donnée qui précède.
En 1795, Fontanes. membre de l'Institut, fut chargé de prononcer le discours d'ouverture au nom des autres professeurs. Parlant des législateurs de l'antiquité et de l'importance qu'ils attachaient à l'éducation, il disait : a Les législateurs anciens regardaient cet art comme le premier de tous, et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des systèmes de mœurs plus que des systèmes de lois. Quand ils avaient créé des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'àme de leurs concitoyens, ils croyaient leur tâche presque achevée. Ils confiaient la garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagination plutôt qu'à celui du raisonnement, aux inspirations du cœur humain plutôt qu'aux ordres des lois, et l'admiration des siècles a consacré le nom de ces grands hommes. Ih avaient tant de respect puiw la toute puismnce des habitudes, qu'ils ménagèrent
il'. Dr xorvEAT srp. joubekt.
lïiC'me if anciens préjugés peu compatibles en apparence arec un nouvel ordre de choses. La Grèce et Rome, en passant de l'empire des rois sous celui des archontes et des consuls, ne rirent changer ni leur culte ni le fond de leurs usages et de leurs mœurs. Les premiers chefs des républiques se persuadèrent, sans doute, qu'un mépris trop évident de l'autorité des siècles et des traditions affaiblirait la morale en avilissant la vieillesse aux yeux de l'enfance ; ils craignirent de porter trop d'atteinte à la majesté des temps et à l'intérêt des souvenirs.
« La marche de l'esprit moderne a été plus hardie. Les lumières de la philosophie ont donné plus de confiance aux fondateurs de notre république. Tout f\il abattu ; tout doit être reconstruit. »
Une grande partie de ce paragraphe a été replacée dans l'Eloge de Washington, éloge auquel Fontanes fut surtout redevable de son renom oratoire et de sa fortune politique. Dans le second discours, comme dans le premier, c'est le meilleur passage, et le plus fortement pensé. Pour la nouveauté hardie des apei'çns. aussi bien que pour les généreuses insinuations relalives au (( culte », aux usages et aux mœurs (1795), il valut à l'orateur de l'Institut de nobles suffrages, dès la première harangue. C'est qu'il heurtait de front les idées philosophiques du siècle et «proclamait au nom des Écoles centrales, précisément le contraire de ce que Garât venait de prêcher aux Écoles normales (1) ». — (( Il devançait etpréparait honorablement la critique llttéiaire renouvelée que le Génie du Christianisme devait l)i(Milnl illusji-erel propagei- avec gloire. »
il I S;iiiil('|{t'iiV('.
LINSPIKATKLK. 215
Le double et solennel usage quen fit lauteur prouve en quelle estime lui-même tenait ce beau morceau.
Eh bien î ce morceau capital, et qui fait date dans loeuvre et dans la vie de Fontanes, je le crois tiré des lettres ou des cahiers de Joubert; mais ici le mot à mot a disparu.
Le o novembre 1794, Joubert lui recommandait d'acheter et de lire les livres faits par les vieillards, qui ont dû y mettre l'originalité de leur caractère et de leur âge... l'autorité de leurs cheveux blancs. )) D'autres lettres suivirent, et dans le même train d'idées. Elles produisirent sur Fontanes une vive impression. Le 12 juillet 1793, il faisait allusion à de belles pages sur les Grecs, qu'il avait reçues de Joubert et qu'il lui avait probablement demandées : (( Tout ce que vous me dites des Grecs m'enchante. J'aime à entendre parler un Grec comme vous ; mais les anciens étaient grands parleurs, et vous l'êtes trop peu. Écrivez-moi quelques autres pages, aussi pleines et aussi serrées, sur Xercès. Je le bats dans ce moment... j'aime à le bien connaître.
« Je vous demande une note des précieux bouquins dont je dois former les premiers rayons de ma bibliothèque; mais souvenez-vous que je veux qu'ils aient au moins la mousse de dix siècles. »
Il est bon de le répéter : cette lettre est datée du li juillet 1795. Or, le discours d'ouverture auquel appartient le passage sur les législateurs, sur l'autorité des siècles et des traditions, sur la vieillesse, sur la majesté des temps, fut prononcé à la fin de cette même année 1793.
Voici mes conjectures: je les soumets au lecteur; par respect pour son jugement, je resterai dans une
réserve presque timide ; toutes mes expressions supposeront le doute; la forme sera celle de Ihypothèse. Mais, à vrai dire, ma pensée dépassera l'expression, et, sinon pour chaque détail, au moins pour l'ensemble, elle flottera entre la prohabilité et la quasi-certitude, plus voisine de celle-ci.
Pourquoi ces belles pages sur les Grecs, si goûtées de Fontanes, ne se sont-elles pas retrouvées parmi les lettres de Joubert que le premier conservait avec tant de soin ? (( Tout ce que vous laisserez tomber sera recueilli pieusement. » Peut être les a-t-il tournées en vers, au grand contentement de l'un et de Tautre ; car ni lun ni l'autre n'aurait pu supposer cette chose invraisemblable, que Ihumble prose d'improvisation eût été mieux accueillie de la postérité que les vers si laborieusement composés de la Grèce sauvée.
Ce goût des anciens que Joubert s'etîorçait d'inculquer à un ami qu'il en savait trop faiblement pourvu, — comme s'il eût pressenti dans Fontanes le futur législateur, le futur Grand Maître, n'en trouve-ton pas le vif éveil ou plutôt la plénitude et l'enthousiasme dans l'admirable paragraphe, objet du présent examen ?
Est-ce assez dire ? Et le morceau tout entier ne serait il pas de ceux que Fontanes, au moment d'entreprendre un travail important, sollicitait de Joubert, empruntait à Joubert, et dont Joubert ne songeait aucunement à garderie double, — passez- moi l'expression — à demander le reçu? 11 donnait, heureux de donner. Le ton général du morceau et l'esprit qui l'anime sont, à s'y méprendre, le ton liabiluel et l'espi-it de Joubeil. De telles idées, élranges à cette époque de philosophisme.
et tout à fait philosophiques dans le sens de Platon, je ne me figure pas quelles fussent familières à Fontanes, « adorateur » de Voltaire. Or, c'étaient les idées coutumières, c'étaient les mots usuels du moraliste qui se disait /)/*r<f Platon que Platon, de celui que ce genre de spéculations avait fort occupé, et qui, peu de temps après, en 1797. écrivait à M"^*^ de Beaumont : (( Je suis enfoncé dans Aristote. Après avoir achevé ses Morales, me voilà jeté à corps perdu dans ses Métaphysiques. Il me tuera, mais je ne puis plus m'en défendre. »
Le morceau qui fit tant d'honneur à Fontanes et exerça sur sa fortune politique une part d'heureuse influence, s'il était vraiment de Joubert, est-ce qu'on ne l'aurait pas retrouvé dans ses papiers sous une forme quelconque? Ni copie, ni brouillon. Nulle trace.
— Qu'en savez-vous ? Les papiers ont-ils été explorés avec de telles vues critiques ? Non, certainement. Mais supposons: nulle trace.
La lettre ou le cahier de pensées, après avoir été utilisé par Fontanes, aura eu le sort des « belles pages sur les Grecs ». Ces pages admirées, que sont-elles devenues ? 11 se peut très bien que, demandées elles aussi, comme les autres sur Xercès, elles n'aient eu pour destination première et dernière que d'entrer dans la substance du beau morceau en question.
Au surplus, est-il certain que nulle trace du type original ne subsiste, je ne dis plus seulement dans les papiers de Joubert, mais dans ses Œuvres. Les traits d'une provenance plus originale, et toute première, il rae semble qu'on les surprendrait encore dans certaines Pensées. En rapprochant le paragraphe visé et ces pensées, je trouve, à celles-ci et à celui là, une phy-
sionomie, une allure, je dirais un accent qui dénotent la communauté dorigine.
Avant de citer, qu'il me soit permis de rappeler le double travail, en sens inverse, auquel Fontanes et Joubert soumettaient les réflexions, venues au moraliste et fraternellement abandonnées au poète orateur.
Dans les Pensées de Joubert :
(( En Grèce, les sages avaient égard dans leurs lois à la commodité des peuples dont ils évitaient de contrarier les habitudes et les mœurs. listes faisaient propres à plaire et comme ils auraient fait des vers...
<( De la fiction, il en faut partout. La politique ellemême est une espèce de poésie. Les meilleures lois naissent des usages... Tout ce qui devient loi avait d'abord été coutume.
«Lesmœurssecomposentdecoutumesetd'habiludes.
Les coutumes font les mœurs publiques, et les habitudes, les mœurs individuelles... Les mœurs publiques sont un chemin que les successeurs trouvent frayé dans la course de la vie. Où il n'y a pas de mœurs, il n'y a pas de chemin ; chacun alors est obligé de se frayer le sien, et, au lieu d'arriver, il s'épuise à chercher la route.
(( Cest à l'imagination que les plus grandes vérités sont révélées... elles échappent à notre jugement; l'imagination seule les voit. — Sortir du raisonnement pour entrer dans le sens intime... en se livrant au sentiment, est ti'ès permis, très utile et très convenable.
i( 11 est des préjugés naturels et non acquis qui précèdent le jugement et le conduisent où il faut nécessairement qu'il aille, et par les chemins qu'il faut suivre, pour faire de justes progrès. On s'égare si on se refuse '
à de tels guides. Le philosophe doit s'y conformer en exposant la vérité. Il peut même emprunter quelquefois aux préjugés de son temps leur langage (1).
(( Il est lâche et tyrannique d'attaquer dans des temps et dans des lieux où personne ne peut les défendre des opinions qui ont régné et servi longtemps de trophée à la sagesse des temps anciens. — Si vous appelez vieilli tout ce qui est ancien, si vous flétrissez d'un nom qui porte avec lui une idée de décadence et un sentiment de dédain tout ce qui a été consacré par le temps, vous le profanez. — Ayons une philosophie amie de l'antiquité et non pas de la nouveauté, et qui aime mieux être sage que hardie. — (Uiaeun dans ce
(1) Pour faciliter la comparaison, je reproduis ici le morceau de Fontanes : « Les législateurs anciens regardaient cet art comme le premier de tous et comme le seul en quelque sorte. Ils ont fait des systèmes de mœurs plus que des sj'stèmes de lois. Quand ils avaient créé des habitudes et des sentiments dans l'esprit et dans l'âme de leurs concitoyens, ils croyaient leur tâche presque achevée. Ils confiaient la garde de leur ouvrage au pouvoir de l'imagi nation, plutôt qu'à celui du raisonnement, aux inspirations du cœur humain plutôt qu'aux ordres des lois. Et l'admiration des siècles a consacré le nom de ces grands hommes. Ils avaient tant de respect pour la toute-puissance des habitudes (ju'ils ménagèrent môme d'anciens préjugés peu compatibles eu apparence avec un nouvel ordre de choses.
« La Grèce et Rome, eu passant de l'empire des Rois sous celui des archontes et des consuls, ne virent changer ni leur culte, ni le fond de leurs usages et de leurs mœurs. Les premiers chefs des républiques se persuadèrent sans doute qu'un mépris trop évident de l'autorité des siècles et des traditions affaiblirait la morale eu avilissant la vieillesse aux yeux de l'enfance ; ils craignirent de porter trop d'atteinte à la majesté des temps et à l'intérêt des souvenirs.
« La marche de l'esprit moderne a été plus hardie. Les lumières de la philosophie ont donné plus de confiance aux fondateurs de notre république. Tout fut abattu ; tout doit être reconstruit. »
siècle a voulu se mêler de toutes choses, et la populace, partageaut les ambitions de la philosophie, est venue faire avec les mains ce qu'il faut faire avec la tète. Pendant que les uns mettaient en avant leurs abstractions, les autres se servaient de leurs outils. Tout était renversé. »
lit
Sur les services que Joubert rendit à Fontaneset que Fontanes ne cessa de demander à Joubert, soit avant, soit après la composition, lisez ces lignes de la Notice historique, en vous rappelant que l'auteur fut témoin de ce qu'il raconte : « M. de Fontanes ne faisait rien d'un peu important, soit en vers, soit en prose, quil ne se sentît le besoin de venir le soumettre au goût de son ami ; il n'en était lui-même content et satisfait que lorsqu'il avait l'approbation de M. Joubert. »
Et cette lettre à M'"" de Beaumont :
l"^ août 1801.
(( Je me suis promené hier pendant quatre heures avec Fontanes. J'ai voulu lui prêcher l'amoui' des hau teurs et l'horreur des champs de bataille. Mais il n'est pas encore assez dépouillé îles choses de la bile et du saïKj. Beaucoup de flegme, cependant, en tempérait hier la force, et il nv a point eu d'explosion, mais un feu concentré. Je m'étais épuisé le matin à revoir et à noter le premier volume de Kant, pour le mettre en état de juger en pleine connaissance de cause. J'avais relu,
L'INSPIRATEIR. 221
compulsé, extrait, comparé, à la sueur de tout mon être. J'étais en inquiétude d'avoir omis quoi que ce fût. Mon esprit en était tendu ; ma mémoire et ma complaisance étaient montées au point le plus haut de l'elîort. Mon homme arrive, et, au premier mot que je dis, il me répond : « Phou ! Phou !! j'ai fait mon extrait (article). Il n'y a rien de neuf dans tout cela, ni rien qui vaille la peine d'y penser. » — Phou ! Phou ! Phou ! Phou ! Me voilà bien payé de ma matinée perdue, si je ne l'avais pas mieux employée pour moi que pour lui ! Au surplus, il m'a dit qu'il traitait Kant avec respect et qu'il n'était tombé que sur son interprète. — C'est tout ce que je demandais. Il s'est un peu réconcilié, par l'effet de notreconversation,avec la matière qu'il avait d'abord traitée avec si peu de considération. »
Et cet autre passage d'une lettre de M^^^? de Beaumont à Joubert : « Août 1801. — L'article sur Kant, sans être ce qu'il aurait été, s'il n'eût été conçu qu'après votre impression donnée, sera fort adouci. C'est une obligation de plus que vous aura Fontanes, cet autre tourbillon. Puisse votre souffle l'envoyer enfin dans les régions élevées pour lesquelles il est fait. »
Le 14 août 1801, Joubert écrivait à la même : a Fontanes a fait sur Kant un fort bon article. J'ai été l'en féliciter. Il a ri, me trouvant bien bon d'être assez consciencieux pour vouloir absolument peser et connaître les gens avant de les juger. ))
Lisez surtout les admirables lettres à Fontanes sur l'éducation. Qu'il me suffise de citer ici un fragment de la première, et une ligne de la seconde :
« Paris, o juin 1809. — J'étais mort hier, je me sens un peu ressuscité aujourd'hui, et je voudrais bien ne
pas me gâter ; mais il faut voir à quel point vous êtes pressé.
(( Si vous ne vouliez que répondre au roi, vous le pourriez dès ce moment ; mais si vous voulez lui faire plaisir, il faut un peu de temps.
((Il a des doutes, des scrupules, des embarras d'esprit, des obscurités dans la tète. Pour dissiper tout cela, il faudrait des clartés; il faudrait traiter le sujet un peu à fond, quoique légèrement, et discuter ses notes.
(( Voulez-vous courir les risques d'attendre encore quelques jours, et me donner cette semaine? Je pourrais vous envoyer dès aujourd'hui les notes et le mémoire que vous renverriez sur le champ au chambellan, en lui faisant dire que vous aurez l'honneur décrire au roi. 11 est sûr qu'en prenant ce parti, vous répondriez plus tard, mais vous répondriez mieux et plus complètement.
(( Vous êtes un oracle qu'on consulte, et non pas un bel esprit avec lequel on correspond. Je serais taché de ne pas aller jusqu'au bout. Cela me sert d'ailleurs à me fouiller moi-même en passant, et on est toujours bien aise de savoir ce qu'on porte en soi. J'attends votre décision. »
(( Paris, 6 juin 1809. — Puisque vous ne voulez pas attendre, voici mes notes... » Trop modeste Joubert!
(( Mes notes » dit-il ; quand ses considérations s'élèvent à la hauteur des plus belles études sur le même sujet. Fontanesl'en remercia dans les deux billets qu'on va lire. Je m'en empare à titre de preuve et j'en adopte les termes pour ma propre conclusion
(( 7 juin. — J'ai lu ce matin vos iiotes; elles sont fort bonnes. Quand vous aui-ez dit un nio( de leurs écoles
supérieures, ne pourriez-vous me donner votre avis général sur l'ensemble du système ? Je tirerai de vos idées le texte de ma réponse ait roi. Je vous embrasse. »
u 9 juin. — Mon cher ami, vos notes sont aussi bonnes que les premières... Je ferai une excellente lettre d'après ce que vous m'avez envoyé. Je brillerai beaucoup, mais grâce à tous. »
Ce que Fontanes fit en cette circonstance, il l'avait déjà pratiqué maintes fois.
En étendant et appliquant la conclusion du second billet, à d'autres temps, à d'autres circonstances, à d'autres matières, jai la ferme assurance de ne pas excéder.
Dans cet ordre d'idées, ((l'excellent )) (1) discours préliminaire qui précède la traduction en vers de VEssai sur l homme serait à relire avec attention. Combien de pensées qui me laissent songeur et me rappellent Joubert.
(( Chose singulière ! » s'écriait avec une admiration étonnée, l'auteur de la Notice sur M. de Fontanes mise en tête des Œuvres, « il aspirait sans doute à figurer par ses vers dans les premiers rangs des poètes du temps, et il arriva que sa prose le plaça tout d'abord au premier rang des prosateurs où il n'aspirait pas. C'est en effet un morceau achevé. On s'étonna de trouver, dans un jeune homme de vingt-six ans, une si rare sûreté de goût, une si haute raison, une critique si fine et si profonde, un fonds de littérature si étendu, tant d'élégance et de clarté, unies à une telle variété d'idées et de jugeil) Sainte-Beuve.
menîs indépendants. Les'porirsLÏis de Lucrèce, d'Horace, de Boileau, de Voltaire, et surtout de Pascal, considérés COMME ÉCRIVAINS MORALISTES furent dès lors, et seront toujours cités comme des modèles de style, comparables à ce que nous ont laissé dans ce genre les plus beaux génies du grand siècle ».
C'est ce même discours que La Harpe célébra comme (( le chef-d'œuvre d'une prose éloquente, appliquée aux raisonnements de la critique et aux spéculations du goût ».
En 1783, Fontanes, tout jeune, se livrait tout entier à la poésie.
Joubert, fort assidu dans son commerce avec les philosophes, déjà fort épris de belles maximes, (dès l'année 1774, il résumait en sentences le résultat de ses réflexions et de ses lectures) Joubert touchait à la trentième année.
L'auteur de cette prose éloquente, de ce chef-d'œuvre, de ces portraits de Lucrèce, d'Horace, de Boileau, de Voltaire et surtout de Pascal, considérés comme écrivains moralistes, est ce donc le jeune poète de vingt-six ans? Ne serait-ce pas plutôt le penseur émule, et bientôt rival des devanciers, ne serait-ce pas le moraliste Joubert ?
De même que, dans le Colomb (1782), la prose était de Joubert et la poésie de Langeac; ainsi, dans VlUssai sur lltomme, le discours était de Joubert et la poésie de Fontanes. Voilà ma conclusion.
C'est à deux ans de là que Fontaïu's et Joubert voulurent fonder une Revue.
Est-il admissible qu'ils en fussent encore à tenter l'épreuve du tiavail en coniniuii? Le piojet ne sup-
L'INSPIRATEUR. 2m
pose-t-il pas une certaine collaboration antérieure et dont ils n'avaient eu qu'à se féliciter ?
Et même dans les vers de Fontanes, il en est d'admirablement frappés en maximes, d'admirablement pensés, où je serais porté à voir l'inspiration et presque la marque et la main de Joubert. Tels autres, restés à l'état de fragments, et qu'on dirait empruntés à la poésie grecque, si douce en est l'harmonie, pourraient bien contenir la substance d'une lettre de Joubert, par exemple, sur la Vénus céleste, dans le goût et presque dans les termes de celle-ci :
(( Il y a dans cet ouvrage [de Chateaubriand] une Vénus, céleste pour les uns, terrestres pour les autres, mais se faisant sentir à tous...
(( Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. Il l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliquer tout cela et de vous le faire sentir... »
S'il n'eut pas le temps d'expliquer tout cela à M™e de Beaumont, il le trouva, sans nul doute, pour le développer et le faire sentir à Fontanes.
Celui-ci, dans les vers suivants, restés précisément à l'état de morceau isolé, n'aurait-il pas traduit en vers quelque lettre ou conversation de Joubert sur la « Vénus céleste ».
II est une Vénu^i, fille du Roi des Dieux, Source des plaisirs purs, mère de l'harmonie, Immortelle beauté...
Son séjour est au ciel, et uon point à Paphos ; Quand son Père, en planant sur le sein du cahos (1) Des éléments confus séparait l'assemblage, Il lui commit le soin d'embellir son ouvrage ; Elle était près de lui. se jouait sur ses pas, Au monde encore enfant prodiguait mille appas, Epurait dans les airs les rayons de l'aurore, Ordonnait dans les champs à la rose d'éclore, Sous l'ombrage des bois qu'éclaire un demi-jour Cachait le rossignol, le mystère et l'amour, Traçait les doux replis de l'onde obéissante, Nuançait du soleil la robe éblouissante Et, de l'insecte ailé voltigeant sur les fleurs, Peignait d'or et d'azur les mobiles couleurs. Cette fille du ciel, qui n'est point Cythérée, etc.
Autre observa tion, et qui me semble bien curieuse : En 1790, Joubert s'éloigne de Fontanes. Il revient dans son pays natal, à Montignac, et y séjourne jusqu'en 1793.
N'est-il pas singulier qu'à dater de 1790, « le style do Fontanes se détende sensiblement, ne se tienne plus à cette ferme hauteur qu'avait marquée l'Ei^mi sur l'Astronomie. La fâcheuse facilité du xviii^ siècle l'emporte ». C'est Sainte-Beuve qui en fait la remarque, sans se demander le pourquoi de cette fâcheuse détente et facilité. Le poème de VAstronoime fut publié en 1788 ou 1799. ((L'auteur, pénétré de la majesté de son sujet, n'a nulle part fléchi; il est égal, par maint détail, et, par l'ensemble, il est supérieur aux discours en vers de Voltaire ; il atteint en français, et comme original à son tour, la perfection de Pope en ces matières, concision, énercrio... Le >?////^, dans Je détail, arrire
(1) Sainte-Beuve, écrivait-il ainsi ce mot ? c'e.st lui qui corrigea les épreuves ; or, le mot est toujours orthographié de la sorte, dans les TF.uvres de Fontaufs.
à un parfait éclat de peinture, à une expression entière et qui emporte avec elle l'objet: on compte ces verslà même dans notre poésie classique (1) ».
« Concision ». a énergie», «parfait éclat de vive peinture », (( expression qui emporte avec elle lobjet », telles sont les qualités qui distinguent les productions de P'ontanes en 1789. Dès que Joubert est parti, c'est-àdire dès 1790, et bien que Fontanes soit à un âge où d'ordinaire le talent croît et s'affermit, se virilise, tout de suite « son style se détend sensiblement », « une fâcheuse facilité l'emporte », « il ne se tient plus à cette ferme hauteur ».
Ce changement, autant dire ce recul subit, nest-il pas au moins très singulier ?
, Le vrai fond philosophique, les pensées fortes et originales, la nouveauté des aperçus critiques, certains passages que Sainte-Beuve a distingués dans l'œuvre en prose de Fontanes, voilà précisément de quoi j'oserais faire honneur à Joubert.
Exemple. Je lis dans Sainte-Beuve : (( Outre les articles de critique active, Fontanes donna au Mercure (2) un morceau sur Thomas, dans lequel l'élégance la plus parfaite exprime les plus incontestables jugements. Il n'y a rien de mieux en cette manière ; c'est du La Harpe fin et perfectionné, et plus que cela ; pour une certaine rapidité de goût, c'est du Voltaire. Ainsi, voulant dire de Thomas qu'il savait rarement saisir dans un sujet les points de vue les plus simples et les plus féconds, le critique ajoute : u // pensait en détailySi
(1) Sainte-Beuve.
(21 0 germinal an X, et j'ai retrouvé ce bel article dans le Spec^ tatpur français au J7T* ^^ifcle, t. II.
Ion peut parler ainsi, et ne s'élevait point assez haut pour trouver ces idées premières qui'font penser toutes les autres. »
Dans les Œuvres de Fontanes, de telles pensées rassortent et brillent ; on les cite. Dans les Œuvres de Joubert, ces mêmes pensées, avec encore plus de relief et d'éclat, — le relief et l'éclat premiers — ne trancheraient pas sur les autres ; elles seraient comme en famille.
Les fameux Extraits de Fontanes sur la Littérature de M™'^ de Staël, se terminent ainsi :
« Les conversations brillantes — vivent de saillies,
— les bonslivres, de méditations. — Quand on se trouve au milieu d'un cercle — il faut l'éblouir et non l'éclairer. — On demande alors aux paroles — plus de mouvement que de justesse, — plus d'etîet que de vérité.
— On leur permet tout, jusqu'à la folie. — Car elles s'envolent — avec les jeux qui les font naître, — et ne laissent plus de traces. — Mais un livre est une affaire sérieuse.
— Il reste à jamais — pour accuser ou défendre son auteur ; — ce n'est plus à la fantaisie, — c'est à la raison qu'il faut obéir, — et ce qu'on peut dire avec grâce — ne peut toujours s'écrire avec succès.
Voilà ce qui explique — les irrégularités qu'on a relevées — dans l'ouvrage de M'"*-' de Staël. — En écrivant, — elle croyait converser encore. — Ceux qui l'écoutant ne cessent de l'applaudir. — Je ne l'entendais pointquand je l'ai critiquée; — si j'avais eu cet avantage,
— mon jugement eût été moins sévère — et j'aurais été plus heureux. »
Serait-ce trop hasardeux que de soupçonner la main de Joubert dans les traits de galanterie où s'adoucit la
rudesse des précédentes critiques? « Les pensées font le mètre », ce qui n'est pas habituel à la prose de Fontanes.
(( Fontanes, littérateur, aimait l'anonyme et même le pseudonyme. )) C'est encore Sainte-Beuve qui le constate : (( Il publia la première fois sa traduction en vers du passage de Juvénal sur Messaline sous le nom de Thomas, et, pour soutenir le jeu, il commenta le morceau avec une part déloges. Il essaya dabord ses vers sur la Bible en les attribuant à Le Franc de Pompignan... Dans les petites afficltes ou feuilles d'annonces du 1^'' thermidor an YI, se trouvent des vers sur une violette donnée dans un bal. La pièce est signée Senatnof, anagramme de Fontanes. Dans le Journal littéraire, il signait L, initiale de Louis. Il deviendrait presque piquant de donner le catalogue des journaux de toute sorte auxquels il a participé... on n'en finirait pas si l'on voulait tout rechercher : il serait presque aussi aisé de savoir le compte des journaux où Charles Nodier a mis des articles... On comprend maintenant ce que veut dire cette paresse de Fontanes, laquelle n'était souvent qu'un prêt facile et une dispersion active. »
Prêt ou emprunt? L'emprunt concilierait mieux la fécondité prodigieuse et la paresse légendaire, mais l'emprunt au seul Joubert.
Au sujet de la paresse de Fontanes, j*ai à présenter uneexplicationetune excuse. Ses yeux étaientmalades, et il était condamné à les ménager beaucoup, d'autant qu'il y avait là vraisemblablement une faiblesse héréditaire. Il écrivait en août 1806 : « J'ai été encore aveugle, mon cher ami, depuis que j'ai reçu votre lettre, et voilà l'excuse d'un silence que je ne me pardonnerais pas, s'il n'avait été involontaire... » Et, en 1807 : « Mes yeux, qui sont toujours un peu faibles, m'obligent de dicter ma lettre ; c'est pour cela que je vous écris peu. » A sa sœur, atteinte du même mal, il recommandait vivement « de se bien garder de confier ses yeux à des charlatans. Ils augmentent quelquefois le mal au lieu de le diminuer. Nos oculistes de Paris ne sont guère plus heureux et plus habiles. On a voulu souvent me les faire consulter. Mais j'ai refusé leur secours. J'aime mieux nue vue trh affaiblie que des ténèbres cornplètes, et tel est presque le résultat de ces opérations si vantées (1) ».
Nous constaterons également, dans la suite de ces études, que la fille du poète craignait, elle aussi, pour sa vue. Elle vint à Genève consulter un oculiste renommé. C'était donc une faiblesse héréditaire, un mal de famille, une menace qui pesait sur les Fontanes.
Ainsi s'expliquerait, en partie du moins, une habi-
(1) Lettre autographe sigriit-e, à sa sn'ur, datée 20 mai. Catalogue de lettres autographes mises eu vente à l\'iris, le Ki mai ISW.
tude singulière de Fontanes : u En composant, il n'écrivait jamais. Il attendait que l'œuvre poétique fût achevée et parachevée dans sa tète, et encore il la retenait ainsi en perfection sans la confier au papier.
(( Ses brouillons, quand il s'y décidait, restaient informes, et ce qu'on a de manuscrits n'est le plus souvent qu'une dictée faite par lui à des amis, et sur leur instante prière. Plusieurs de ses ouvrages n'ont jamais été écrits de sa main (1). »
11 se peut très bien que cela tienne à une manière de travailler. Et toutefois, je présume que cette habitude lui vint surtout de lalfaiblissement de sa vue, toujours menacée, et de la nécessité de ménager ses yeux fatigués aussitôt qu'appliqués. Et quant au prodige, quelque peu contradictoire, de sa fécondité répandue en tant de journaux, avant 1800, je dis, par manière d'hypothèse : aux travaux de Fontanes s'ajoutaient les travaux de Joubert. Celui-ci refusant obstinément de signer, l'autre signait pour deux, ou du moins publiait pour deux. Ce que fit Langeac quelques rares fois, Fontanes le fit maintes fois, et par commerce d'amitié. 11 adopta les œuvres de son ami et les produisit ici et là, et même à l'Institut. Avant la Revue projetée, nous savons qu'il y avait eu travail en commun. Lix Revue ne pouvant s'établir, ils continuèrent, sous des formes diverses, une collaboration qui comblait les vœux de l'un et de l'autre.
11 ne semble pas qu'il soit possible d'exagérer la portée de cette déclaration très explicite de Chateaubriand: « Je rencontre, à chaque incitant, dana les cbau-
{i) Sainte-Beuve,
ches de M. Joiibert, des choses adressées à Fontanes, et que celui-ci )i'a pcis connues. »
Qui sait s'il ne les a pas connues. Ne serait-ce pas précisément les brouillons fragmentaires des études livrées à Fontanes, et dont celui-ci aura fait son profit. Oh ! que je voudrais avoir à ma disposition ces papiers négligés, dédaignés, « ébauches adressées à Fontanes » !
Et d'autre part, vu la difficulté ou la paresse de Fontanes à écrire, ne trouvez-vous pas étonnant qu'il ait composé, à lui seul, à lui tout seul, une histoire de Louis XI, quil ait composée, à lui tout seul, une histoire de France ? Il avait donc, pour l'histoire, lui poète, le même goût passionné que Joubert! « M. de Fontanes avait lu. à llnstitut. en 1796. un fragment historique de la Vie de Louis XI, faisant partie d'un travail sur les principales époques de Ihistoire de France. Cet ouvrage passait pour être terminé depuis longtemps, et l'on croyait que la politique soupçonneuse de Bonaparte avait été un obstacle à sa publication (l). )>
Joubert était-il étranger à cette Vie — à ce travail sur les principales époques de l'histoire de France ?Un détail me revient, où la réponse est peut-être engagée. Au lendemain de la mort du moraliste, Chateaubriand écrivit dans le Journal des Débats, que son ami k avait laissé un manuscrit à la manière de Platon et des matériaux pour notre histoire. »
Ce n'est que bien plus tard, et quand il recueillit cet article dans ses Œuvres, qu'il substitua matériaux historiques à matériaux pinir notre hi^itoire. La forme'pre-
li Ihoyniplui' (lf'.< /tniiunes cicants^ 1819.
mière était plus explicite, et, je pense, plus véridique, étant plus voisine des choses; la correction naura été dictée que par un scrupule de style.
Joubert avait dû narrer les anecdotes les plus caractéristiques des trois histoires de France, d'Angleterre et d'Amérique, qui se pénètrent et se commandent en tant de points. Voilà, peut-être, l'explication de ce passage très suggestif de la Notice Historique : u M. Joubert fit connaissance avec M. de Langeac, l'un des protecteurs les plus éclairés des belles-lettres ; il les cultivait luimême avec beaucoup de succès et les encourageait avec magnificence; jamais on ne fit plus noble usage dune grande fortune et d'un grand crédit. // distingua le mérite de M. Joubert et l'engagea à se charger d'un travail fort important que les événements politiques vinrent malheureusement interrompre. Mais M. de Langeac resta son ami. »
Quel est ce travail fort important et interrompu par la Révolution? Les (( principales époques de l'histoire de France )), et de l'histoire d'Angleterre, et de l'histoire d'Amérique. Si, dans les Pensées. Maximes et Essais de Joubert, on ne trouve rien sur l'histoire proprement dite, c'est que tout ce qui sortait d'un certain cadre convenu — philosophique et littéraire — en aura été systématiquement exclu. Pourquoi ce rejet? Est-ce que l'histoire n'est pas le propre (( gibbier » du moraliste ?
Avec les Guizot, les Augustin Thierry et autres, le genre historique s'était renouvelé magnifiquement grâce à l'étude des documents originaux. On aura trouvé que les Précis de Joubert retardaient un peu, beaucoup.
Est-ce qu'il ny a pas plusieurs manières d'écrire l'histoire? Celle qui s'attache à l'étude des âmes et des caractères, et à l'examen des ressorts qui les meuvent, celle qui s'amuse plus aux conseils quaux événements, plus à ce qui part du dedans que du dehors, est-elle donc moins importante, et de moindre intérêt que celle qui s'attache aux archives, et leur demande le menu détail des événements avec les leçons ou les allusions de la politique? Les deux peuvent coexister sans se nuire. Les études de Guizot sur Charles I^^" et sur Cromwel — études surtout politiques et parlementaires — n'elîacent aucunement les Extraits, surtout psychologiques, de Joubertsur les mêmes personnages. J'ose aller plus loin et je dis que l'on connaît mieux le Protecteur, ainsi que sa royale victime, après avoir lu l'Essai de Joubert, l'humble Précis daté de 1789.
Sous les auspices de M^q de Beaumont, Joubert se lie, en 1795, avec F. de Pange. Il le visite à Passy, et, au retour, il confie ses impressions à la grande amie. Quelques traits lui suffisent pour caractériser cette belle et énergique figure de penseur : a Esprit austère et fort, rire même profond. » — a Je le vis avec une grande utilité... mais, avec lui, mon imagination est un peu contrainte... Il veut qu'on marche... et j'aime à voler. )) Dans ces mots si courts se découvre une estime parfaite, l'admiration môme, mais aussi le- contraste absolu des deux esprits, — l'opposition des deux na-
tures et des deux méthodes : d'un coté solidité et lenteur de la marche ; de l'autre, rapidité de la pensée qui a des ailes, et caprices de rimagination qui veut sourire.
« Triste comme la vérité )), lui écrivait F. de Pange. Le mot n'agrée aucunement à Joubert, pour qui la vérité fut et sera toujours « lumière », (( beauté )), (( joie », (( délices ».
F. de Pange était assombri par un état maladif ; il n'avait plus longtemps à vivre. Leurs relations durèrent un an. Pange mourut au commencement de septembre 1796. Sa mort prématurée fut annoncée comme un deuil pour les Lettres. 11 y eut, dans la presse, un concert d'éloges : notices rapides et insuffisantes. On en demanda une plus étendue et plus intime à M^e de Beaumont, cousine et amie de F. de Pange. J'ai lu et relu plusieurs fois ce morceau. L'éditeur des Œuvres (le F. de Pangt ne me semble pas avoir exagéré en le présentant comme a le plus beau et le plus touchant témoignage d'alîection qui lui ait été rendu au moment de sa mort ».
Ni Rœderer ni Suard n'ont si bien dit. Ce sont pourtant des maîtres en ce genre.
Et, tout en admirant (( la science de l'observation morale (1) », la concision élégante de l'ensemble et la précision de chaque trait, je me rappelais l'échange conlinuel de correspondances, de visites et de livres, précisément à cette époque, entre M'^^^ de Beaumont, Mme (le Pange et Joubert.
Et ces questions m'obsédaient :
(1) Bardoux. La Comtesse de Beaumont,
23fi Dr NOUVEAU SUR JOURERT.
Est-ce bien là peinture et style de femme? Et que de vers dans ces courtes pages : la pensée de l'auteur de cette notice faisait donc aussi le mètre? Et d'où vint à M"i^ de Beaumont, qui n'avait jamais rien publié, cette assurance de préparer, pour le public, la difficile esquisse d'un caractère si noblement viril? N'aurait-elle pas appelé au secours ? Et supposons qu'elle n'ait pas assumé toute seule la tache de ce portrait, à quel penseur bienveillant, délicat et subtil, ayant fréquenté et compris F. de Pange, se sera-t-elle adressée, sinon à l'ami dévoué et discret par excellence, sinon à Joubert?
Et si Joubert avait écrit quelques pages sur F. de Pange. à laide de notes fournies par M^e ([q Beaumont, ces pages auraient-elles un autre tour et une autre allure, une profondeur plus limpide, une plus mâle concision ? Et comment expliquer l'absence de toute allusion à cette notice dans la double correspondance de Joubert et de M'"'^ de Beaumont? Se pouvait-il sujet plus intéressant que cette publication, imprévue et unique, de l'amie et parente tendrement aimée ? Et sur un homme tant estimé de Joubert? Toujours préoccupé de cacher sa vie, Joubert n'aura-t-il pas exigé la destruction des lettres où il était parlé de ce morceau?Et, précisément, demèmeque nous n'avonspas une lettre de l'année où parut le Génie du Christianisme, — pas une lettre de M^e ^e Beaumont à Joubert ni de Joubert à M'"<?de Beaumont, — il n'y en a pas une seule non plus de l'année 1796. Or, ce fut le temps de leur plus grande intimité. En janvier 1707, lettres de Joubert à la veuve de F. de Pange ; puis, réponse à M"^<^ de Beaumont: « Vos lettres mont fait un grand plaisir. » Eli juin, autre lettre à M'"" de l^inge ; elle commence
ainsi : (( Je ne suis pas digne de vous remercier, Madame; j'ai une extinction d'esprit et de voix; je nen suis pas moins pénétré de reconnaissance pour tous les envois dont vous avez bien voulu mhonorer... javais eu l'honneur de vous écrire le jour de mon départ, en vous renvoyant le don Quichotte espagnol... Je rendrai grâces à la Providence si, dans la situation où je serai réduit [état maladif], elle me laisse toujours la capacité d'être heureux par des idées et des sentiments fort doux, qui me remplissent assez souvent de leurs délices, et si, à ce bienfait, elle ajoute celui de me laisser disposer librement, une fois par mois, de ma main et de ma pensée, pour écrire à votre cousine [ M^e ^e Beaumont] et à vous quand je ne pourrai pas vous voir... » Dans une lettre de mai. il invite M"^« de Beaumont : (( Votre chambre verte fà Villeneuve-sur- Yonne] est à votre service... Vous faites ici des miracles. » Elle avait donc occupé déjà cette chambre, probablement en 1796. On voit ce qu'étaient les rapports de Joubert avec M"^^' de Pange comme avec M'"'^ de Beaumont ; ils furent tels jusqu'à la mort de lune et de l'autre.
La conclusion me tente ; je l'abandonne au jugement du lecteur. Plus d'un peut-être la tirera sans hésiter, après avoir lu la « Notice sur F. de Panye par une femme de ses amies » (1).
u Vous me demandez quelques traits — qui puissent donner une idée — du caractère de celui que nous pleurons, — mais la beauté même de ce caractère — rend votre demande — presque impossible à satisfaire ; — sa vie entière est le seul trait — qui puisse le carac-
(1) Paris pendant l'année 1790, par Peltier, vol. IX, n" 78, li) octobre, p. 39o.
tériser. — Un trait est un incident dans la vie — qui ne se détache du reste — que parce qu'il y fait contraste ; — qui n'est remarqué — que parce quïl est extraordinaire. — Un homme dont une qualité — surpasse éminemment toutes les autres, — qui, par exemple, — est plus courageux que ne l'est — le commun des hommes — ou plus généreux ou plus humain — mais qui, d'ailleurs, — n'a rien d'extraordinaire, — cet homme brille — par cette qualité dominante — que le reste de son caractère, — ne donnait pas le droit d'attendre ; — mais lorsque tout est à l'unisson, — quand les qualités de l'âme, — et celles de l'esprit — sont tellement ordonnées que leur accord — règle tous les mouvements — de l'àme et de la pensée, — on n'est plus frappé que de cet accord — parce qu'il est rare ; — mais ses effets n'étonnent pas; — ils sont prévus.
Quel homme, je ne dirai pas de ses amis mais de sa connaissance, a été surpris de son désintéressement, lorsqu'il perdit une somme considérable, la portion la plus solide de sa fortune et sur laquelle il avait dû compter si sûrement. A peine en parla-t-il, et personne ne s'en étonna ; de sa part, le contraire aurait étonné. On en peut dire autant de ce qui lui est arrivé \e 15 vende miaire dernier. Vous avez su qu'il courut alors de très grands dangers en prenant la défense d'un homme qu'il ne connaissait pas, mais qu'il voyait maltraité.
(( 11 fut menacé, frappé, traîné en prison ; il m'écrivit, et la première moitié de sa lettre contenait des réponses à quelques commissions que je lui avais données. Ce ne fut qu'à la tin f|u'il me raconta son aventure avec une simplicité surprenante dans tout autre, mais que j'étais sûre do trouver en lui. Ce n'était pas la première fois
qu'il s'exposait ainsi ; il aurait couru les mêmes dangers le lendemain; son cœur le plaçait toujours dans le parti de l'opprimé, quel qu'il fût, et le péril était un aiguillon de plus.
(( Cependant, malgré le besoin de secourir et cette vive sensibilité, personne mieux que lui n'a su employer chacune de ses facultés morales à son véritable usage. Né avec une âme brûlante, il éprouvait très vivement ces sensations de plaisir ou de peine qui portent presque toujours de la paitialité dans les jugements. Son extrême amour pour la justice le préservait de cette faiblesse, si ordinaire qu'on pourrait la croire inséparable de l'humanité.
(( Mais si la justice avait sur lui cet empire, elle n'empêchait pas l'action de toutes les 'émotions fortes et précipitées que produit une révolution sur des organes faibles. Obligé de se cacher pendant le règne de la Terreur, il apprit successivement dans sa retraite, souvent sans préparation, la mort de ses plus intimes amis. Les regrets qu'il leur donnait, l'indignation que lui inspirait l'injustice, ses craintes continuelles sur le sort de ceux qui lui restaient, déchiraient son cœur qui ne pouvait rien sentir médiocremment. Sa santé s'altéra. Le 9 thermidor, en lui rendant l'espérance de jours plus calmes, parut lui rendre aussi les moyens d'en jouir. Une émotion de bonheur arrêta pour quelques instants l'effet de tant démotions douloureuses ; mais cet effet avait été trop violent; sa perte devait être ajoutée à tant de pertes, les combler toutes, et ne laisser à ses amis, c'est-à-dire à tous ceux qui l'ont connu, que le regret d'avoir vu disparaître si promptement un homme fait pour éclairer, pour servir, pour
honorer son pays, par ses vertus et ses talents, et à qui le temps seul a manqué pour réaliser ces grandes espérances. Quand le dépérissement de ses forces le contraignit à s'occuper uniquement de sa santé, il disait : (( Il (( ne faut pas mourir ; je se)is gue je ne suis pas né pour (( ne rien laisser après moi. »
(( 11 avait parfaitement la conscience de ses facultés intellectuelles, et pas du tout celle des facultés du cœur. Il savait bien quil avait plus d'esprit, une tête plus fortement organisée que le commun des hommes, mais il ne savait pas, ou du moins il ne s'était jamais dit, qu'il fût meilleur, plus généreux, qu'il sût mieux aimer qu'un autre. »
Joubert aura fait comme Rœderer.
Et que faisait donc Rœderer, en cette même année 1796?
(( 11 prenait les initiales dune femme de ses amies, en imprimant un opuscule : Conseils cVune mère à ses filles. 11 s'autorisait du déguisement et tenait assez bien la gageure dans ses préceptes maternels d'une raison modeste et solide. » — u Ce petit écrit est il de Rœderer seul ? Est-il en partie de M^'' Rousseau ? » se demandait Sainte-Beuve (1).
Encore un texte mystérieux à presser et à scruter, — une trace bien etîacée à relever et à étudier. Sous la date du 15 mai 1798, Joubert écrit à M'^*^ de Beaumont : (( Je vous envoie un autre livre, cesiï Esprit des Journau.r, dont j'entends que vous soyez, ainsi que moi, l'abonnée à vie... Je ne savais pas que La Bruyère était si fort de vos amis. Je ne vous envoyais le petit livre que pour
(1) .\rticles sur Rœderer, Causeries ilu LuniU, t. VlII.
L'INSPIRATELH. 241
VOUS familiariser avec lui. Vous faites foit bien de laimer. Il y a d'aussi beaux, et de plus beaux livres que le sien, mais il n'en est point d'aussi absolument parfait. La notice qui vous a plu n'est point de l'auteur que vous voulez dire; mais on l'a un peu imité. »
Pourquoi cet (( on )) mystérieux ? s'il ne s'était agi que de « la notice exquise de Suard, écrite en 1782 ». Quel motif aurait porté Joubert à taire, en 1798, le nom de Suard, ami de M"i'- de Beau mont et de F. de Pange ? Peut être était-ce un Extrait de cette notice ; peut-être extrait et notice formaient-ils (c le petit livre » duquel Joubert disait : « Je ne vous l'envoyais que pour vous familiariser avec La Bruyère. » Mais cet Extrait, autrement dit, cet article ? Le souvenir d'un passage que j'avais noté dans les Portraits Littéraires (1) me revient fort à propos, a On apprend d'un morceau qui se trouve dans FEsprit des Journaux (février 1782), et où V auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché, au dire de dOlivet, n'avait pas été complètement mis à sa place par le xviii'^ siècle. Voltaire en avait parlé légèrement dans le Siècle de Louis XIV : (( Le marquis de Vauvenargues, dit l'auteur anonyme, « (qui serait digne d'être Fontanes ou Garât), est pres- (f que le seul, de tous ceux qui ont parlé de La « Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment grand « et original. Mais Vauvenargues lui même n'a pas (( l'estime et l'autorité qui devrait appartenir à un écrite vain qui participe à la fois de la sage étendue d'esprit « de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de
(I; Sainte-Beuve. Portraits littéraires, t. 1, p. 4(iC.
(( la verve de style de Pascal, mêlée au goût de la (( prose de Voltaire; il na pu faire ni la réputation de (( La Bruyère ni la sienne. )) Cinquante ans de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres. »
A la place du nom de Fontanes, trop jeune en 1782 et trop adonné à la poésie, je mettrais, dans la parenthèse, le nom de Joubert. Et désormais, il me semble que j'entendrais mieux ce mot de M^^ de Beaumont à M"^« Joubert: ((J'ai aussi oublié de lui [à Joubertj faire compliment des MéJangcs de M. Suard; il les attendait avec impatience, et enfin, ils paraissent (1). ))
L'article de Fontanes où se détache la pensée que nous avons retrouvée, mot pour mot, dans Joubert : (( Notre langue est une mine où lor ne se trouve qu'à de certaines profondeurs, » cet article est antérieur à l'heureuse refonte du Génie du Christianisme. Datez les Pe)isées de Joubert; donnez des extraits de son journal: quelles recherches intéressantes il nous serait permis d'entreprendre pour mesurer l'influence décisive que les communications, orales ou écrites, de Joubert exercèrent sur les idées les plus fécondes et les plus hardies de ce livre régénérateur! Ou ne sait pas assez que Chateaubriand relit courageusement son apologie, et par deux fois, sur les conseils de Fontanes et de Joubert.
(1) Lettre du 3 sept. 1803.
L'édition publiée le 14 avril 1802 était la troisième, et non la première. L'auteur le déclarait dans sa préface : (( Jetais encore à l'étranger lorsque je livrai à la presse le premier volume de mon ouvrage. Cette édition fut interrompue par mon retour en France, au mois de mai 1800.
(( Je me déterminai à recommencer l'impression à Paris et à refondre le sujet en entier, d'après les nouvelles idées que mon changement de position me fit naître : on ne peut écrire avec mesure que dans sa patrie.
(( Deux volumes de cette seconde édition étaient déjà imprimés, lorsqu'un accident me força de publier séparément l'épisode d'Atala, qui faisait partie du second volume et qui se trouve maintenant dans le troisième.
(( L'indulgence avec laquelle on voulut bien accueillir cette petite anecdote ne me rendit que plus sévère pour moi-même. Je profitai de toutes les critiques, et, malgré le mauvais état de ma fortune, je rachetai les deux volumes imprimés du Génie du Chhstianisme dans le dessein de retoucher encore une fois tout l'ouvrage. C'est cette troisième édition que je supplie... etc. »
Pendant qu'il remaniait ainsi le Génie du Christianisme, Fontanes et Joubert l'aidaient de leurs conseils. Le premier, scrupuleux de goût, s'en tenait à la critique des mots et des phrases. Non u révolté », mais ébahi des « singularités », il indiquait maintes corrections et suppressions à opérer. Le second ajoutait à cette critique toute négative et superficielle, des suggestions d'idées, des aperçus de fond; il ouvrait de nouvelles perspectives sur le grand art dans ses rap-
■l't'ir Dr NOUVEAU SUR .TOUBERT.
ports avec le christianisme. Et quant à la forme, ses conseils étaient aux antipodes de ceux de Fontanes. Il lui disait de vive voix et la plume à la main : (( Gardez avec soin les singularités qui vous sont propres... L'essentiel est d'être naturel pour soi. On le paraît bientôt aux autres. . . Soyez plus original que jamais et montrezvous constamment ce que Dieu vous a fait. Les étrangers qui composent les trois quarts et demi de l'Europe ne trouveront que frappant ce que les habitudes de notre langue nous portent naturellement à croire bizarre dans le premier moment... On doit toute déférence à la raison ; on doit de la complaisance à la coutume ; mais on en doit aussi à sa coutume particulière, dont la pratique mêle à nos travaux un plaisir de caprice qui devient bientôt celui de nos lecteurs. L'accent personnel plaît toujours. Il n'y a que l'accent d'imitation qui déplaise, quand il n'est pas celui de tout le monde. »
On voit la dilïérence, ou, pour mieux dire, l'opposition des deux critiques, celle de Fontanes et celle de Joubert. L'une et l'autre eurent leur part d'heureuse influence. Mais la plus féconde, et de beaucoup, la plus d'accord avec les conclusions de l'avenir, incontestablement, ce fut celle de Joubert.
En quoi le livre rapporté d'Angleterre était incomplet, et, partant, quelle aurait été la part de Joubert dans l'œuvre nouvelle et enrichie, il ne serait pas tout à fait chimérique de le rechercher. La lettre de (ihateaubriand à Fontanes, datée de Londres, août 1799, énumère les sept parties dont l'ouvrage se composait alors, et celle ([ui suivit, du :i7 octobre 1799, ne laisse pas supposer que l'addition de deux cent cinquante pages
ait fait éclater le plan (1). A ces sept parties originaires, si Ton compare les quatre parties actuelles, il semble que l'édition de Londres ne contenait rien ou presque rien de ce qui forme notre troisième partie.
Joubert, critique d'art et moraliste chrétien, aurait donc plaidé la cause des beaux-arts (philosophie, histoire, éloquence) ; il aurait plus particulièrement rappelé la nécessité défaire une place aux philosophes et aux moralistes. De telles omissions eussent été graves dans un livre intitulé Génie du Christianisme.
Les lettres échangées entre Joubert et M^^^ de Beaumont nous apprennent que « la vue générale du clergé » (missions, ordres militaires, services rendus à la société par la religion chrétienne) fut composée à Savigny pendant l'année 1801. Elles prouvent aussi que Joubert connaissait à fond Atala et le Génie du Christianisme par les confidences antérieures ; elles permettent de dégager quelques-unes des critiques, quelques-uns des jugements et des pronostics qu'il avait formulés avant l'apparition d\itala, quelques-uns des conseils qu'il avait donnés à l'apologiste avant le départ pour Savigny, conseils renouvelés à Savigny même, lorsque Joubert y vint avec sa femme et son fils.
On y retrouve enfin l'opposition des deux critiques, je dirais même le flagrant conflit, s'il ne s'agissait de tels amis, les plus unis qui fussent.
Pour ces diverses raisons les deux lettres que je vais citer (en partie) projetteront sur le point en question une lumière assez vive.
(I) Voyez dans Chateaubriand, f^a femme et ses amis, les Jeltres de Chateaubriand à Fontanes.
(( .-1 Madame de Beaumont, à Paris»
« Villeneuve-sur-Youne, 6 mars 1801. .
(( Je ne partage pas vos craintes ; car ce qui est beau ne peut manquer de plaire ; et il y a dans cet ouvrage une Vénus, céleste pour les uns, terrestre pour les autres, mais se faisant sentir à tous.
(( Ce livre-ci n'est point un livre comme un autre. Son prix ne dépend point de sa matière, qui sera cependant regardée par les uns comme son mérite, et par les autres comme son défaut. 11 ne dépend pas même de sa forme, objet plus important, et où les bons juges trouveront peut-être à reprendre, mais ne trouveront rien à désirer. Pourquoi? Parce que, pour être content, le goût n'a pas besoin de trouver la perfection. Il y a un charme, un talisman qui tient aux doigts de l'ouvrier. 11 l'aura mis partout, parce qu'il a tout manié, et partout où sera ce charme, cette empreinte, ce caractère, là sera aussi un plaisir dont l'esprit sera satisfait. Je voudrais avoir le temps de vous expliciuer tout cela, et de vous le faire sentir, pour chasser vos poltronneries ; mais je n'ai qu'un moment à vous donner aujourd'hui, et je ne veux pas dilférer de vous dire combien vous êtes peu raisonnable dans vos défiances. Le livre est fait, et, par conséquent, le moment critique est passé. Il réussira parce qu'il est de l'enchanteur. S'il y a laissé des gaucheries, c'est à vous que je m'en prendrai ; mais vous m'avez paru si rassurée sur ce point, que je n'ai aucune in([uiélu(le. Au surplus, eut il cent mille défauts, il a tant de beautés qu'il réussira : voilà mon inol. .liiiii vous le diic incessamment.
Si jetais garçon, je serais déjà parti. Encore une quinzaine, et je pourrai vous gronder et vous regarder tout à mon aise. Portez-vous mieux, je vous en prie. »
(( Villenenvp-sni-VoniiP, 12 septembre 4801.
(( ... Dites à M. de Cliateaubriand qu'il en fait trop; que le public se souciera fort peu de ses citations, mais beaucoup de ses pensées ; que cest plus de son génie que de son savoir qu'on est curieux ; que cest de la beauté, et non pas de la vérité, qu'on cherchera dans son ouvrage ; que son esprit seul, et non pas sa doctrine, en pourra faire la fortune; qu'enfin, il compte sur Chateaubriand pour faire aimer le christianisme, et non pas sur le christianisme pour faire aimer Chateaubriand. J'avouerai, à la suite de ce blasphème, qu'il ne doit rien dire, lui, qu'il ne croie la vérité ; que, pour le croire, il faut qu'il se le prouve, et que, pour se le prouver, il a souvent besoin de lire, de consulter, de compulser, etc. Mais, hors de là, qu'il se souvienne bien que toute étude lui est inutile ; qu'il ait pour seul but, dans son livre, de montrer la beauté de Dieu dans le christianisme, et qu'il se prescrive une règle imposée à tout écrivain par la nécessité de plaire et d'être lu facilement, plus impérieusement imposée à lui qu'à tout autre par la nature même de son esprit, esprit à part, qui a le don de transporter les autres hors et loin de tout ce qui est connu. Cette règle trop négligée, et que les savants même, en titre d'office, devraient observer jusqu'à un certain point, est celle-ci ; Cache ton saroir. Je ne veux pas qu'on soit un charlatan, et qu'on use en rien d'artifice; mais je veux ciu'oii observe l'art.
L'art est de cacher Vart. Notre ami n"est pointun tuyau, comme tant d'autres ; c'est une source, et je veux que tout paraisse jaillir de lui. Ses citations sont, pour la plupart, des maladresses ; quand elles deviennent des nécessités, il faut les jeter dans les notes. On se fâchait autrefois de ce qu'à l'Opéra on entendait le bruit du bâton qui battait les mesures. Que serait-ce si on interrompait la musique pour lire quelque pièce justificative à l'appui de chaque air? Écrivain en prose, M. de Chateaubriand ne ressemble point aux autres prosateurs ; par la puissance de sa pensée et de ses mots, sa prose est de la musique et des vers. Qu'il fasse son métier : qu'il nous enchante. Il rompt trop souvent les cercles tracés par sa magie ; il y laisse entrer des voix qui n'ont rien de surhumain, et qui ne sont bonnes qu'à rompre le charme et à mettre en fuite les prestiges. Ses in folio me font trembler. Recommandez-lui, je vousprie, d'en faire ce qu'il voudra dans sa chambre, mais de se garder bien d'en rien transporter dans ses opérations. Bossuet citait, mais il citait en chaire, en mitre et en croix pectorale ; il citait aux persuadés. Ces temps-ci ne sont pas les mêmes. Que notre ami nous raccoutume à regarder avec quelque faveur le christianisme ; à respirer, avec quelque plaisir, l'encens qu'il olîre au ciel ; à entendre des cantiques avec quelque approbation : il aura fait ce qu'on peut faire de meilleur, et sa tâche sera remplie. Le reste sera l'œuvre de la religion. Si la poésie et la philosophie peuvent lui ramener l'homme une fois, elle s'en sera bientôt réemparée, car elle a ses séductions et ses puissances, qui sont grandes. On n'entre point dans ses temples, bien préparé, sans en sortir asservi. Lediflicileest de rendre aujourd'hui aux
L'INSPIRATEIR. 249
hommes l'envie dy revenir, (^est à quoi il faut se borner ; c'est ce que M. de Chateaubriand peut faire ; mais qu'il écarte la contrainte ; qu'il renonce aux autorités que l'on ne veut plus reconnaître ; qu'il ne mette en usage que des moyens qui soient nouveaux, qui soient siens, exclusivement, qui soientdutempsetde l'auteur.
Il me faut du nouveau, n'en fùt-il plus au moude
a dit le siècle. Notre ami a été créé et mis au jour tout exprès pour les circonstances. Dites lui de remplir son sort et d'agir selon son instinct. Qu'il file la soie de son sein ; qu'il pétrisse son propre miel ; qu'il chante son propre ramage : il a son arbre, sa ruche et son trou ; qu'a-t-il besoin d'appeler là tant de ressources étrangères ?
(( Je le reprends, au reste, et je le blâme avec une grande défiance de moi-même. Je sais que, dans le travail, on est quelquefois arrêté par des scrupules, des curiosités, même par de vains caprices qu'il est plus utile et plus aisé de satisfaire que de vaincre. Mais je sais aussi combien serait quelquefois profitable un bon avertissement qui viendrait à propos, et je vous charge de lui faire part du mien. S'il vous dit qu'il y aurait bien des choses à dire là-dessus, répondez lui qu'il y aurait aussi bien des choses à répliquer à ce qu'il répondrait... Je suis las, je n'écrirai pas à M. de Chateaubriand, comme je me l'étais proposé... ))
Un mois avant, il lui avait écrit et lui avait rendu compte de tout ce qui le concernait.
Réagir jusque par delà 1550, jusqu'au moyen âge méprisé, — u jusqu'aux Capéiiens, sous lesquels naquit
la langue (1) » afin d'avoir une littérature vraiment nationale, et non une littérature purement classique, nourrie d'emprunts progressivement appauvris, telles sont les idées littéraires qui dominent dans le Génie du Christianisme.
Un critique contemporain, au cours d'une belle étude sur Chateaubriand, la meilleure que je connaisse, très fouillée et très équitable (la chose est rare à l'endroit de l'illustre écrivain) (2), analyse les idées contenues dans la poétique chrétienne de ce livre, et il continue en ces termes : (( Ces idées sont profondes, elles sont nouvelles et, en leur ensemble, elles sont justes. Pour leur temps, elles sont étonnantes. Qu'un ami de Fontanes, et très respectueux de ses conseils, les ait eues, cela marque une liberté d'esprit dont il y a peu d'exemples en littérature. Elles étaient infiniment fécondes. Elles détruisaient des préjugés tenaces et nuisibles. Elles affranchissaient les esprits. Elles indiquaient des sources d'inspirations presque nouvelles, ou délaissées, ou très sottement méprisées. Elles contenaient un appel puissant à la poésie qui semblait s'éloigner de nous. Elle frappait de discrédit un système littéraire épuisé. Elles annonçaient une littérature nouvelle, sans permettre qu'on méprisât l'ancienne, et en lui conservant un très haut rang. Elles prévoyaient en grande partie le xixe siècle littéraire, et elles lui permettaient de naître. (( Ces idées. Chateaubriand les a suivies lui-même et en a rempli le dessein. Nous verrons qu'il les a dépassées aussi, et que si, rien que par elles, il est déjà l'ini-
(1) .ïoiihert.
(2) Emilf Fagiiet. — lîlidlcs liltrrdirrs sur le (li.i-nrurirnie siècle. H. Lecèrie et H. Oiidiu,
tiateur de l'art moderne, par le tour de son génie et l'influence qu'il a exercée sur les imaginations, il a ouvert plus de chemin encore, et encore agrandi l'empire de l'art. »
Qu'un ami de Fontanes les ait eues, ces idées profondes, nouvelles, hardies, infiniment fécondes, oui, sans doute, cela ne laisse pas de surprendre. Mais qu'un ami de Joubert les ait eues, cela cesse de m'étonner; et si le secours des dates, mises aux Pensées, nous était accordé, si surtout les lettres de Joubert à Chateaubriand nous étaient restituées, je crois fort que, textes en main, nous arriverions à de singulières trouvailles, ou du moins à des inductions très précieuses.
Je lis dans Chateaubriand : a Les peuples commencent par la poésie et finissent par les romans. » Et dans Joubert : « La littérature des peuples commence par des fables et finit par les romans. » C'est la même pensée. La formule de Chateaubriand compte un mot de moins. Sous une apparence de concision plus rapide, elle me semble inférieure : fables vaut mieux que poésie; la littérature des peuples est plus simple et plus exact que les peuples. Chateaubriand n'est pas plus concis; il est moins précis.
Est-ce lui ou Joubert qui est l'emprunteur ? La réponse n'est pas aussi facile qu'avec Fontanes. Et toutefois, volontiers, je répandrais : C'est Chateaubriand.
Je lis encore dans Chateaubriand : a Aussitôt qu'une pensée vraie est entrée dans notre esprit, elle jette une lumière qui nous fait voir une foule d'autres objets que nous n'apercevions pas auparavant. )) Et dans Jouberti « ... Tout ce qui est lumineux a ce caractère. Une lampe
éclaire à la fois l'objet auquel on l'applique, et vingt autres auxquels on ne songe pas à l'appliquer. » Même pensée dans lun et dans l'autre : moins colorée et moins vive dans le premier ; très expressive, et poétiquement imagée, plus belle dans Joubert. L'emprunteur ?
D'où Chateaubriand aurait-il tiré ces pensées qu'il devait croire siennes? Des conversations à l'infini qu'il avait eues avec le plus parfait des amis, ou des lettres qu'il en avait reçues et qu'il avait conservées ? A diverses époques, il les consulta pour la rédaction de ses Mémoires.
Prêtez aux deux lignes suivantes de Sainte-Beuve le sens absolu qu'elles n'avaient peut-être pas dans son esprit, le sens précis de nos conclusions, et vous aurez un aperçu du secours que Chateaubriand reçut de Joubert dans la rédaction définitive du Génie du Christianisme, surtout dans la nouveauté de la partie critique : (( Joubert, intime et inspirant, sugtjérait mille pensées, et insinuait bien des hardiesses. »
Et par contre, je crois qu'avec le secours des dates on arriverait à cette autre conclusion :
L'admirable imagination de Joubert sommeillait et s'ignorait pour ainsi dire. Elle fut réveillée, piquée d'émulation et fécondée au contact du génie créateur de Chateaubriand. Les Pensées les mieux colorées seraient postérieures à 1800. 11 écrivait à Fontanes, en 1794 : « Je veux donner à mes pensées — plus de pureté que d'éclat, — sans pourtant bannir les couleurs — car mon esprit en est ami. » Après l'arrivée de Chateaubriand, les couleurs que le moraliste aime ne sont plus seulement tolérées, non bannies ; son
L'INSPIRATEUR. 2o3
esprit s'y complaît et s'y baigne, en tout abandon, avec délices ; il en est tout pénétré et tout réjoui.
IVut-ètie même Joubert devrait-il quelques maximes à lauteur du Gé)iie du Christianisme. On lit dans la préface d'Atala, première édition :
« Mon but n'a pas été d'arracher beaucoup de larmes ; il me semble que c'est une dangereuse erreur avancée, comme tant d'autres, par Voltaire, que « les « bons ouvrages sont ceux qui font pleurer ». Il y a tel drame dont personne ne voudrait être l'auteur, et qui déchire le cœur bien autrement que l'Enéide. On n'est point un grand écrivain parce qu'on met l'àme à la torture. Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie; il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur.
{( C'est Priam disant à Achille : « Juge de l'excès de (( mon malheur, puisque je baise la main qui a tué mon (( lils. » C'est Joseph s'écriant : « Je suis Joseph, votre « frère, que vous avez vendu pour l'Egypte. »
« Voilà les seules larmes qui doivent mouiller les cordes de la lyre. Les Muses sont des femmes célestes qui ne défigurent point leurs traits par des grimaces ; quand elles pleuient, c'est avec un secret dessein de sembellir » (1).
Le même passage se retrouve, avec des variantes curieuses à étudier, dans les articles de (Uiateaubriand sur Shakespeare (avril 1801). « Les vraies larmes sont celles que fait couler une belle poésie : il faut qu'il s'y mêle autant d'admiration que de douleur. Si Sophocle me présente Œdipe tout sanglant, mon cœur est prêt
(Il Sur fptto bellp ppns»''p, voyez Chateaubriand ef Aon fjroïipf, t. 1. p. 193.
iH4 DL NOUVEAU SUR JOUBERt.
à se briser, mais mon oreille est frappée d'une douce mélodie, mes yeux sont enchantés par un spectacle souverainement beau ; j'éprouve à la fois du plaisir et de la peine ; j'ai devant moi une atîreuse vérité, et cependant je sens que ce n'est qu'une ingénieuse imitation d'une action qui n'est plus, qui peut-être n'a jamais été. Alors mes larmes coulent avec délices; je pleure, mais c'est au son de la lyre d'Orphée ; je pleure, mais c'est aux accents des Muses ; ces filles célestes pleurent aussi, mais elles ne défigurent point leurs traits divins par des grimaces. Les anciens donnaienl aux Furies mêmes un beau visage, apparemment parce qu'il y a une beauté morale dans les remords. » '
Voici bien la même pensée dans Joubert, mais la forme diffère absolument :
(( Il faut, pour l'honneur du poète, que le rire (ju'il excite soit agréable, et que les larmes soient belles...
(( ... Pour être dramatiquement beau, l'homme flétri par le malheur doit l'être par un long malheur. Tel Œdipe. Il faut qu'on découvre dans ses traits la destinée qui l'attend, comme on prévoit le sacrifice jusque dans l'arrangement des fieurs dont la victime est couronnée. Niobé doit conserver la trace et pour ainsi diiv In beauté de sa prospérité passée. »
11 ne s'agit plus ici que de libie inspiration, cl non d'emprunt formel.
Quel a été l'inspirateur ?
J'allais me résigner à laisser la question sans réponse, lorsque me vint l'idée de revoir les vaiiantes du Génie (lu Christianisme, dans k^ premier volume imprimé à Londres en 179D. Or, parmi les passages supprimés dans l'édition définitive, j ai reconnu celui (\n\ nous
L'INSrjRATELll. 2o;
oo
occupe. 11 esl donc antérieur à toute relation avec Joubert. C'est celui-ci qui s'est souvenu. La pensée de Chateaubriand se sera représentée à l'esprit de Joubert, réduite à l'état d'essence ; et il l'aura remise en cours sous une forme très originale et très belle, où se marque une vraie paternité.
Joubert a donné beaucoup. 11 a dCi recevoir aussi. Entre ces vrais amis. Chateaubriand, Joubert et Fontanes, ce fut un (f vrai commerce ».
Très inspirantes aussi, les lettres de Joubert à Mole, pendant que celui-ci composait ses Essais (Je morale et de politique. Le moraliste nota sur ses cahiers les pensées dont ces lettres abondent, et il les soumit plus tard au travail dont nous avons parlé (1) : a La vérité ou plutôt la matière où elle se trouve doit être remaniée jusqu'à ce qu'elle devienne clarté, air, lumière, forme, couleur. » A la fin d'une de ses lettres les plus riches en maximes, Joubert déclare à Mole qu'il est content d'avoir jeté ce morceau de levain dans sa pâte : (( Sachez-moi gré de ce que je vous fais part, avec tant d'abandon et si peu d'amour-propre, de la portion de mes opinions qui se présente la première, vous les livrant tantôt avec leur lie, tantôt avec leur excès et leur extravagance. Je suis entré un moment dans ces
(1) Rapprochez, de la lettre du 30 mars 1804, à Mole, les pensées et maximes de Joubert sur l'illusion, la réalité, l'erreur, la vérité et les vérités, le vrai et le faux, etc. La couclusiou s'impose.
2o6 DU NOUVEAU ^UK JOUBEHT.
idées pour vous en ouvrir la fenêtre, assuré que le coup dœil que je vous fais jeter là se représentera plus dune fois à votre esprit, et que. peut être, dans un moment heureux, vous y démêlerez ce que j'aperçois depuis longtemps, mais ce que je nai pu parfaitement saisir. »
vS'il est évident que Joubert notait à part, pour les remanier et consigner dans ses petits cahiers, certaines pensées de sa correspondance, il nest pas moins certain quil puisait dans ses petits cahiers, pour en faire bénéficier sa correspondance. En pareil cas, une de ses formules est celle ci : u Je me suis dit une fois, » et puis, viennent les pensées toutes rédigées et réduites à létat d'essence. Souvent aussi, il procède à ces emprunts sans avertissement d'aucune sorte.
Entre Fontanes et Mole, par rapport au profil que l'un et l'autre tirèrent de leur commerce avec Joubert, il y a cette ditïérence : Fontanes demandait les notes, avant d'avoir entrepris son œuvre et pour s'en inspirer ou s'en emparer. Mole consultait sur un livre fait en partie pour l'amender et l'enrichir.
Fontanes prenait à Joubert beaucoup plus que Mole dont l'activité et l'aptitude littéraires furent très secondaires. Celui-ci rêvait un rnle d'administrateur. Tout jeune, il aspirait aux grandes alïaires : il y parvint et s'y distingua. Les Essais, pour lui. ji'élaienl pas un but. mais un moyen :
(( Sannois, mardi, IHO.'J, — A M. Joubert. — Je voa.s verrai vendredi ou samedi; je vous en prie, ayez lu et jugé mes deux chapitres pour cette époque... Je voudrais avoir mis la dernière main avant l'hiver. Je ne Vdus ai j.-im.'iis dit les inisons (|ui m»' rendent assez
L'INSPIRATEUR. âi7
pressé de publier. J'en ai de tous les genres ; vous en jugerez; j'en ai de bonnes, de mauvaises; mais les mauvaises sont des raisons. »
Les £s5aj5 parurent, selon le désii- de M. Mole, vers la fin de 180."5. Peu après, il était nommé, par l'Empereur, auditeur de première classe au Conseil d'Etat.
« Conseiller d'Etat dans le sens élevé où le cardinal de Richelieu entend ce mot )), voilà M. Mole très bien défini par Sainte-Beuve. Mais qu'il ne soit pas question de ses tendances littéraires. C'est lui qui écrivit ce mot, où s'accusent tout à la fois les prétentions et les limites de son goût : u Je vous ai dit que vous cherchiez trop en écrivant à vous donner du plaisir, des sensations agréables ; je le pense toujours. Examinez si vous ne feriez pas bien de choisir, pour les traiter, les sujets les plus sévères? Ils auraient l'avantage de donner carrière à l'activité et à l'étendue de votre esprit et lie ne lien offrir à vos penchants. Pour juger de ce que rous faites, ne vous arrêtez pas au plaisir que vous vous causez, mais pensez aux jugements que porteront des hommes doués d'une manière tout à fait opposée à la vôtre. Je me suis toujours imposé cette règle, et il m'a paru qu'elle m'était utile ; lorsque j'écris dans un genre, je le fais sous les yeux des gens les plus étrangers à ce genre-là. Craignez Ir plaisir que cous rous donnez en écrivant, et ce que vous écrirez sera admirable. »
Il serait difficile, ce semble, d'émettre une théorie plus fausse, plus antilittéraire, et mon étonnement est grand de voir le mot cité sans défaveur par un très habile écrivain.
Et c'était Mole qui parlait de la sorte à Joul)ert 1
Joubert, dans ses Pensées, au chapitre a des qualités de l'écrivain » formulait un jugement tout opposé : (( Ce ne serait peut-être pas un conseil peu important à donner aux écrivains que celui-ci : N'écrivez jamais rien qui ne vous fasse un grand plaisir, n
Bref, Mole devait tant à Joubert que, sur le point d'imprimer son livre, il le remerciait en ces termes : « Je n'espère pas faire dire jamais de mon ouvrage : materiam superabat opiis: mais si l'on m'accordait cet éloge, je vous en ferais assurément bien l'hommage. »
A la réussite de ce livre, loué par Fontanes dans le Journal des Débats et par Chateaubriand dans le Mercure, se rattache, comme par un premier anneau, la haute et longue fortune politique de Mole sous les trois régimes successifs.
Même au point de vue des fonctions publiques, des places et des dignités, je crois que Joubert, par contrecoup, ne fut pas sans influence sur la destinée de Afolé, non plus que sur la brillante carrière de Fontanes. Je m'explique : Le frère aîné de Joubert était le médecin de Mf"^ Bacciochi. Peut-être le tout puissant patronage de cette dame, sœur de Bonaparte, ne fut-il ménagé et assuré à Fontanes, d'abord, et, par celui-ci, a Chateaubriand, que par les soins et le zèle de Joubert.
Le succès, la fortune, la gloire de ses amis, nulle autre ambition n'eut de prise sur le noble cœur du moraliste — vrai sage en paroles et en actions. De celle-là, il fut possédé : « Ego'iste qui ne s'occupait que des autres. » Elle lui suffisait — et lui réussissait, parce qu'il plaçait ])ien ses alîections.