NOTA
u J'entends vos singularités innées. 11 faut lesémonder peut être, mais non vouloir les arracher. Elles ser vent de sauvegarde, de points d'appui et de défense au naturel que tout conspire à dévaster.
340 DU NOrVEAr SUR JOUBERT.
ù C'est une haie et des l)iiissons dont il faut cacher les épines.
(( Faites-en des buissons de roses, et quelles soient, pour ainsi dire, au tout' de votre caractère, un rempart et un ornement.
(( Mais tant que vous serez très jeune, ne les montrez quaux connaisseurs, et. quau dire des plus experts, elles vaillent mieux que l'usage. (}ue la coutume e( ([ue la mode.
a Le monde n'en veut qu'à ce prix.
(( Conservez dans voire maintien, dans votre ton, dans vos manières et dans toutes vos habitudes (malgré votre vivacité) une certaine négligence, une apparence d'abandon et un aii- de distraction que j'ai cru remarquer en vous et ([ui m'ont plu infiniment: je ne puis en disconvenii'.
(( Mais soyez modèle en ce genre, ou du moins semblable aux modèles. Et voici comme je lentends:
(( Que cet abandon plein de grâces annonce de la confiance et non pas de l'indillérence.
u Quecettenégligence, acquise par l'heureuse satiété de toutes les délicatesses et de toutes les élégances, soit une élégance de plus.
a Que cet air de distraction vienne de l'oul)li ik' soimême, par préoccupation des autres, et non pas de l'oubli (b's autres, par juéoccupation (b' s(!i.
NOTA HK.NK
(( Dans toutes ces condescendances, la conditiofi est de rigueur.
Ce sont là des demi-défauls. Parlons des défauts décidés. Vous n'en aurez jamais aucun.
(( Il y a des défauts fiers d'eux-mêmes; ceux là tiennent de l'impudence, et on les hait.
(( Il y a des défauts affectés, et qu'on s'est donnés avec art ; ceux-là tiennent du ridicule, et on en rit.
(( 11 y a des défauts qui se blâment ; on les plaint. Il y en a qui sont invincibles, et qui se combattent sans cesse ; on les respecte.
(( Il y en a qui demandent grâce; on la leur fait. Il y en a enfin qui s'ignorent, qui sont na'i'fs et confiants; on leur sourit.
(( Il en est donc que l'on accueille. Il en est d'autres qu'on tolère. Il en est même qu'on révère ; mais il n'en est point qu'on estime et qui ne soit mésestimé.
(( Je disais bien : vous n'en aurez jamais aucun.
« Avez-vous quelque mauvais pli? Avez vous des demi-défauts ? Avez vous même des défauts, et vou lez-vous de l'indulgence? Voici le secret infaillible de l'obtenir à pleins souhaits.
(( Donnez vous trois demi-vertus, trois demi-beautés, trois grâces : l'accueil riant, les prévenances, et le désir d'être agréable, qui n'est pas celui de briller.
(( Placez-les dans votre maintien, dans voti-e ton. dans vos manières ; mais ce n'est pas encore assez : dans votre esprit, dans votre cœur, dans vos regaitls. dans votre voix, dans tous vos traits.
(( Entretenez les avec soin ; ne vous en dépouillez jamais ; car c'est un atour nécessaire au négligé le i»lus hardi.
S't'l DU NOUVEAU SI K .lOUBERT.
(( Soyez en dono toujours ornée, et tout vous sera pardonné (1). »
On aimerait à cunnailre la forme que prirent les remerciements du père et de la fille, et, par ces remerciements, les impressions de chacun, avec les particu larités se rattachant aux diverses lectures. Le champ des hypothèses est ouvert.
Je laisse au lecteur le plaisir d'imaginer ces tableaux dintérieur, avec la variété et la vivacité des physionomies : la jeune fille, rayonnante et lière ; le père, enthousiaste et rêveur ; la mère, l'amie?...
(( Si j'étais quelque peintre )^ disait le personnage de La Fontaine.
En minspirant des lettres qui suivent, je l'affirme sans crainte d'être démenti : désormais Joubert ne fut plus que le devin et le sorcier pour sa jeune amie. On fit de pressants appels à ses lumières astrologiques; surtout on le pria de venir donner à la concision de son cours de morale l'abondant commentaire de sa parole vive et libre. J'affirme encore, avec une égale assurance, qu'appeler ainsi Joubert au secours de sa propre pensée et de ses plus chers amis, c'était faire au maximiste et au sage, comme à l'ami et au conseiller, le plus délicat et le plus sensible plaisii*. Dans sa lettre de remerciements. Fontanes s'annonçait à date fixe. Après l'avoir attendu trois jours, Joubert n'y tient plus. Il reprend la plume et s'adresse encore a à M^'*' de Fontanes » :
(I) Oiig-iual antograplif.
Novemhro 1S1Î).
(( Il me sera toujours très dillicile de vous écrire de sang-froid et en style ordinaire. Mademoiselle. Je m'y résous cependant en ce moment avec une sorte de répugnance et comme à une profanation pour vous dire,
(( (avant d'avoir pu lire toute votre lettre, que je relirai certainement plus d'une fois; que j'ai tends impatiemment depuis trois jours monsieur votre père, pour le prier de m'obtenir de vous un jour et une heure fixes où je puisse avoir 1" honneur devons voir.
(( Je vous adresse aujourd'hui directement cette prière.
(( Permettez donc que ce soit moi qui aille vous chercher. Accordez-moi le premier rendez- vous qu'un homme ait osé vous demander de votre vie.
« Et puisque vous êtes à ma porte (comme on me l'apprend à l'instant même), donnez-moi vos ordres; je les attends (1). »
Mil'' de Fontanes était donc là avec son père; et la conversation sur tout sujet, mais d'al)ord sur les fameux oracles, se déroula chez l'astrologue.
Eu égard aux circonstances de ce singulier rendezvous demandé et accordé en même temps, par elle comme par lui, lequel devait une lettre ou une visite ?
Il paraît bien qu'il y eut quelque négligence du côté delà jeune tille. Elle resta je ne sais comhitMi de jours sans écrire.
(1) Orig:iual autog-raplu'.
A dix- huit ans. ou est distraite, affairée, occupée d'une infinité de choses qui n'ont que de lointains rap ports avec les pensées du moraliste, ce moraliste fût il Joubert ; on est attirée par le monde quelque peu. répandue au dehors et entraînée plus ou moins par le mouvement général et par certaines attractions particulières ; surtout lorsqu'à l'éclat du nom et de la fortune s'ajoutent les avantages personnels et les bi-il tantes relations d'un père très haut dignitaire.
On n'est pas ingrate pour être un peu négligente. Joubert le savait bien. Mais on a beau se dire et .se croire philosophe, un homme de cœur n'est jamais philosophe par le cœur. Inquiet, affligé, le bon sorcier épuisait sa pénétration à percer le mystère de ce f silence. 11 n'osait pas s'arrêter aux vues rassurantes.
La lettre longtemps attendue, Joubert la icçut enfin. 11 y répondit dès le lendemain. Aux teinies de sa réponse, on devine le sens de la lettre : il y était (|uestion des (( oracles » du (( trépied », de (( l'astrologue », et en paroles tout à fait aimables; l'une d'elles s'insinua, douce et calmante, au plus profuiul du cœur de Joubert. (louvenoHs aussi que le mot est on ne peut plus gracieux, on ne peut mieux choisi, absolument dans le goût et dans la note du moraliste: Nous drrotts avoir l'hisinirt tint de l'diiirc. Si b' luol, câlin et rassurant, n'a pas été dich' ]iai- l-^mlaiics. s'il est bien de la jeune filb'. il ii'iiKiignc grandement en laveur de son esprit ; aussi bien [)ar la concision ((uepar le sens, il était digne d'élre rcinai-(jué el cil»' pai- Joubei't.
LE COiNSElLLEK Eï LE MUHALLSTE. :iV.\
A Mademobclle Chrhtine de Fontanrs.
rue (lu Faux-bourg-Salnt-HoHoré,près l'Eli/srr.
(( Je me hâte, Mademoiselle, de vous envoyer Malte- Brun. Je jure que vous ne m'avez point repoussé (et je transcris ce vilain mot avec horreur et détestation). J'avoue que vous m'avez inquiété et affligé, mais de la seule crainte de vous avoir déplu sans pouvoir imaginer ni par où ni comment. Je me perdais dans cette énigme dont je voulais trouver le mot.
(( Votre lettre ma pleinement satisfait. Je conçois malheureusement mieux qu'un autre comment on ne fait pas ce qu'on veut faire, en renvoyant toujours au lendemain. J'avais mis dans mes calculs les véritables raisons de votre silence. Mais comme cette idée était rassurante et terminait trop vite toutes mes alarmes, je n'osais pas m'y arrêter.
(( Vous me faites plus de plaisir que vous ne le croirez en me disant que nous dexons axoir V instinct l'un de l'autre. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que vous avez deviné juste en demeurant persuadée que le tendre et respectueux intérêt que vous m'inspirez n'a pas été diminué un seul instant, et que je suis resté iné branlable dans la haute opinion que j'ai de vous, même lorsque je me permettais 'de [supposer que vous aviez pu être injuste à mon égard. Je ne vous jugeais point coupable, mais je me trouvais malheureux.
(( D'ici à trois jours, vous me verrez au rendez-rowi, joli mot que je vous remercie d'avoir écrit, et j'aurai l'honneur de vous en dire la raison. 11 me plairait quand il ne ferait qu'effacer la noirceur de l'autre.
« J'aurai beaucoup de plaisir à me retrouver au
même lieu, à la même heure, et avec la même personne que dans ma visite d'hiver. Vous entendez bien que je veux parler de M^'- Mathilde. Vous mavez transmis toute votre confiance en elle, et j'avais prié monsieur votre père de vous dire que j'avais tellement distingué votre amie que^V la préférais à l'auteur, an talent et à l'hérdine du roman qui porte son nom, qu'au surplus vous trouveriez sans doute que je n'estimais pas trop votre compagne, mais trop peu M"!»^ Cotin. Je ne sais s'il a pris la peine de bien s'acquitter de ma commission.
(( S'il l'a oubliée, je lui pardonne en faveur de la colère qui lui a dicté ce qui m'a valu votre aimable lettre.
(( Je n'ai pu la lire que tard : j'y réponds avec un empressement qui m'oblige à être fort court.
(( Quoi qu'il arrive et quoi qu'on puisse vous dire, ne doutez jamais. Mademoiselle, que je ne sois toujours terre à terre ce que j'étais sur mon trépied. Je fus trop bien inspiré par vous pour me démentir ni me dédire, même dans le secret de mes pensées. Et si vos excellentes qualités pouvaient s'obscurcir à mes yeux, si je n'étais plus forcé d'y croire par la force de l'évidence, j'y croirais encore fermement comme à un article de foi. Mon estime et mon attachement pour vous sont .pour moi une religion.
(( Malte Brun a deux ouvrages importants : sa Géof/raphieet ses Annales fjéoyraphiques. Je vous envoie les premiers volumes de l'un et de l'autre. Vous choisirez. Tous les deux sont entièrement et absolument à votre disposition.
(( Je vous aurais demandé la permission d'aller vous
LK CONSEILLKH KT LK MOKALIMK. ;j47
voir dès demain, sans une boursouflure sur la joue, qui me rend trop peu présentable. J'espère en être (juitte après-demain.
(( Mes livres, mes [)ar()les. ma présence, et tout ce dont je puis disposer, est et sera toujours. Mademoiselle, à votre service cl à vos ordres.
(( JOUBEUT (l).
(( Ce luiuli 2() juin 1H20. »
Nouvelle lettre de M"'- de Fonlaiies. le pliant de lui procurer d'autres livres. Joubert, l'homme des attentions aimables, n'oublie pas, dans sa réponse, que le 24 juillet est sainte Christine, fête de sa correspon dante : (( J'aurais eu une joie indicible à la célébrer aujouid'iiui en vous olîrant un lel bouquet. » Quel bouquet aurait valu les lettres de Joubert ?
A Mademoiselle Cli ristlne de Fo k l a n es. nie du Faux-bonrg-Saint-Honoré, //" 57.
(( Plaignez moi, Mademoiselle, car je n'ai plus ce Malte Brun. Je lai prêté, il y a trois mois, à un politi que de profession qui a oublié de me le rendi-e, ce {|ui me désespère à l'excès et m'étonne médiocrement. Quand on s'occupe perpétuellement à gouverner le monde, on se gouverne toujours fort mal.
(( Celui-ci, dans ses immenses spéculations, a telle ment négligé ses amis et s'est tellement négligé lui même qu'il en a perdu la santé, et qu'il est parti brusquement, sans prendre congé de personne, pour aller la chercher aux eaux. Je viens de lui écrire à ('ontrexéviUe, où l'on m'apprend qu'il s'est réfugié, pour
(1) Original autographe.
lui lecommander de vous envoyer à son retour le dépôt quil a retenu contre toutes les lois divines et humaines en soccupant trop de ces lois.
(( J'ai tout tenté pour réparer son omission, et je vous prie détre persuadée que sil avait été possible de trouver chez limprimeur, les libraires et léditeur. ce que vous avez désiré, vous lauriez en ce moment entre vos mains. On a frappé aux portes de tous les magasins, de tous les cabinets, de toutes les boutiques. Ils disent unanimement, dans leur jargon de librairie, que ce numéro e^t épuisé...
« J'espère que M^^»^ Mathilde comprendra mon aftlic tion et que vous n'en douterez pas. Sans ce contre temps, j'aurais eu une joie indicible à célébrer aujourd'hui votre fête en vous offrant un tel bouquet.
<t A mon retour. Mademoiselle, je me trouverai dépiqué, consolé et dédommagé, si vous voulez bien me fournir l'occasion de vous chercher et de vous pro curer beaucoup de livres. Je ne serai pas toujours aussi malheureux ou aussi maladroit. ^
(( Agréez l'assurance des sentiments que vous savez que je vous ai voués. ^
(( Ce lundi 21 juillet 1820. » 4
Dernière lettre de Joubert, et c'est encore une réponse. M^^'^ de Fontanes avait contesté la ressemblance du portrait qu'il avait tracé d'elle ; il ne lavait vue qu'à travers le prisme de ses illusions. Puisque le portrait était plus beau que nature, et qu'il n'y avait pas à le retoucher sous peine de gâter un chef d'œuvre,
(1) Original autographe.
LE CUNSKILLEK ET LE MiJIlALISÏE. :J41J
SOU devoii' de peintre moraliste était de travailler à rendre le modèle ressemblant au portrait. En conséquence, elle le priait dètre moins rare et de lui continuer le bienfait de ses conseils. 11 semble aussi qu'elle aitpris lolfensive et reproché à Joubert de se laisser trop prévenir.
/( MadrinoiseUc ('hrisiinr de Foula nr^i,
(( Mes illusions, Mademoiselle, sont indestructibles ; mes pronostics, irrévocables. Je suis sorcier plus que jamais.
(( Mais je suis aujourd'hui malheureusement un sorcier asthmatique depuis vingt-quatre heures. Je ne puis ni parler ni écrire. Sans cet incident, j'aurais eu le bonheur de vous porter ma réponse en propre personne.
(( J'userai et j'abuserai peut être de la permission que vous voulez bien me donner, dès que je pourrai disposer de moi même. Gardez les livres tant qu'il vous plaira. Je me trouverai toujours très flatté de contribuer à vos amusements et à ceux de Mi^-^ Mathilde.
(f Daignez vous charger de faire agréer nos remerciements à madame votre mère, et croyez bien, Mademoiselle, qu'aveugle ou éclairé, prévenu ou pénétrant [prévenant?], je serai à jamais invariable dans toutes les idées et les sentiments que j'ai eus et que j'ai pour vous.
« JOUBEKT (l).
« Ce jciifli 14 (lécombre 1820. »
(i) Original autographe.
3oÛ DU NOUVEAU SUR JOUBERT.
Trois mois non écoulés depuis cette lettie, le 10 mars 1821, au milieu (le la nuit. M. de Fontanes fut frappé dune première attaque. 11 demanda aussitôt le prêtre en même temps (|ue le médecin : u En réponse au.\ questions (du premier), le malade s'écria avec ferveur: « 0 mon Jésus ! mon Jésus ! » Poète du Jour des Morts et de la Cliarlnnise, tout son cœur revenait dans ce cri suprême. Il expiia le samedi 17 mais, à sept heuies sonnantes du malin (1). »
On attribue la brusque fatalité de ce dénouement à la blessure reçue en 1819.
Tout ce que l'amitié la mieux inspirée peut imaginer de délicates pensées et d'ing-énieuses diversions en pareilles conjonctures, n'est il pas vrai que Joubert l'avait olïert à Fontanes pleurant vSaint-Marcellin? Cette correspondance en est la preuve. Elle prouve aussi la légitimité du sens que j'attribue à la déclaration inaugurale des Pensées : « J'ai donné mes Heurs et mes fruits. » -ï
Au terme d'une longue carrière, heureux ([ui retrouve, toujours alTeclueux et dévoué, le compagnon du dépari, le coiilident des jeunes espérances, le témoin des triomphes et des gloires, le conseiller de la vie enlière. Fontanes niérilail ce bonheur, élanl lui niéine ami lidèh' d di'MtUi''. Aux jinirs de sabrillanle l'oihine, — favori inltdlecluid de Nai)ohM)n. grand mailic de ri^niversib'' im|»(''iial('. présidciil du Corps législatif,
' 1 1 S;iiiilt'-MiMivr
IJ-; c().\si:iijj;i{ kt lk .mohaustk. .m
orateur admiré de cette époque légendaire, — il sétait souvenu de Joubert ; il l'avait associé à sa destinée d'une manière digne de luri rt do l'autre; mieux que cela, il lavait associé à tous ses sentiments. Joubert. de son côté, sut lui rester uni comme un frère, nullement fasciné par l'éclat otficiel. plus tendre et plus fréquent aux beures des douleurs.
La vivacité de son dévouement, lorsque Fontanes perdit un fils adoré, se mesurerait à la générosité de l'effort. Du 10 septembre 1819 au 14 décembre 1820, nous comptons dix lettres à M'^" de Fontanes, et nous savons qu'elles s'adressaient au père autant qu'à la fille. En quinze mois, dix lettres, avec accompagnement de maximes (( les plus exquises et les plus rares », de belles maximes rvlbmées formant un cours de morale à l'usage spécial de la jeune fille ; dix lettres a quand la paresse de la main était devenue incurable à force d'être invétérée (1) ». Quel témoignage d'affection !
Nul de ses amis, à aucune époque, et pas même à l'époque de sa meilleure activité, ne reçut de Joubert un aussi grand nombre de lettres, dans un même laps de temps, du moins si Ion en juge par- la correspondance imprimée.
« Un des plus violents cliagrins de la vie de M. Joubert fut celui qu'il éprouva à la mort de M. de Fontanes. Il lui semblait que l'ordre de la nature était interverti : (( Était-ce à moi. faible et valétudinaire, disait-il, à K survivre à cet homme si plein de force et de santé, <• et si nécessaire encore à la gloire de la patrie ?» 11 avait si bien cru mourir avant M. de Fontanes u (ju'il
ili Li'ttip ;i M'"» (le Viiitiniillc, 20 décembre \H2t).
a^2 DU NOUVEAU SUR JOUBERT.
(( avait marqué quelques uns des beaux livres de sa (( bibliothèque pour lui être remis après sa mort (l). »
L'affection qu'il partageait entre le père et la fille, de quel cœur il la reporta tout entière sur l'orpheline. Supposons à Joubert dix ans de vie encore, comme il aurait cultivé cette jeune amitié, heureux de voir refleurir en elle ses plus lointains et ses plus chers souvenirs! Son « délice » eût été de correspondre avec M^i'^deFontanes. d'être son conseiller, son tuteur intellectuel et moral, son éducateur au sens le plus élevé. Déjà leur correspondance s'annonçait vivement, comme l'amitié dont elle était l'expression : prêts de livres, (( rendez-vous ». a injustes sollicitudes innocemment causées)), explications nécessaires, susceptibilités qui s'avouent, tout cela, comme dans les rapports avec ^[mes de Beaumont et de Vintimille, nous le retrouvons au début de son commerce avec M'i^ de Fontanes.
Épuisée de larmes, brisée de fatigue, accablée de condoléances, M'i*" de Fontanes aura été dans l'impossibilité de soutenir l'échange épistolaire pendant les premiers mois de son deuil De son côté, Joubert navait plus que trois ans à végéter tristement dans son lit. Mourante vie que la sienne ! Comment s'exprimèrent ses douloureuses sympathies ? Par lettres ou de vive voix ?
Si, profitant d'un jour de beau temps et d'un semblant de force, il faisait de loin <'n loin (pielque visite, il arrivait à bout de soufile et incapable de parler. Lisez la lettre à M">" de Vinlimille :
(( 22 juillet 1821. Vous avez pris ma confiance et mon abandon pour de la langueur de sentiment et mon recueillement pour un nuage. J'arrivais souffrant (car toutes mes faiblesses sont devenues douloureuses) ; je massis, je me calmai, je vous fis parler, je vous écoutai... Je vois avec douleur quil vient un temps où Ion ne ressemble plus à ce qu'on est et où, pour être apprécié, il vaut mieux employer la mémoire de nos amis que notre présence... J'entends plus difficilement ce qu'on me dit. je dis moins volontiers ce que je pense, parce que le parler m'ennuie quand je suis de sang froid et me fatigue quand on m'échauffe. Je n'en pouvais plus en arrivant auprès de vous et je mis ma poitrine à Taise par mon silence. »
Une pareille visite à la veuve et à la fille éplorées ne pouvait suffire à son cœur. Il dut l'épancher en écrivant. Dans le trouble et l'accablement d'un si grand malheur, ses consolations écrites auront été perdues. Elles devaient être bien touchantes, pleines d'une exquise sensibilité et rédigées avec une délicatesse infinie.
Les lettres antérieures n'ont échappé que pour avoir été soigneusement réunies par Fontanes lui-même à ses papiers les plus précieux. A propos de ces mêmes papiers, Joubert écrivait le 30 août 1821 : « Les manuscrits de Fontanes sont enterrés dans une espèce de coffre-fort où il n'est permis à personne de les voir. » Admis à les parcourir, Joubert y aurait retrouvé, avec un redoublement d'émotion, ses plus anciennes lettres à l'ami de sa jeunesse, aussi bien que les toutes récentes à Christine de Fontanes.
3o4 DU NOUVEAU SUR JOUBERT.
D'autres lettres de condoléances et d'affaires me sont venues, signées de noms illustres. A des titres divers, les hommes qui les écrivirent étaient les obligés et les amis de Fontanes.
11 convient de citer dabord le plus illustre, et, avec Joubert, le plus aimé. Chateaubriand. Son premier billet était pour solliciter discrètement des nouvelles du malade.
Chateaubriand à M^^ de Fontanes.
(( Berlin, ce 21 mars 1821.
(( J'ose à peine vous écrire. Madame, et vous demander des nouvelles.
(( Je ne sais que vous dire. Je suis aussi malbeureux que vous. Faites moi écrire un mot. Je ne vivrai pas d'ici à lai rivée du premier courrier, il faut peut-être se résigner; mais il y a longtemps que la Providence nous éprouve.
(( Mes hommages bien tendres à vous. Madame, et à M"'' (le Foiilanes.
(( ('HATFAIBlUAXn ( I ). ))
Ambassadeur à Berlin. (|iiaii(l il irarail ces (|uel([ues
lignes d'une main (pie rémotion et la crainte rendaient tremblante, le noble caMir (pii l'avait tant aimé \\o battait plus depuis six jours.
Tout ce que lui devait Chateaubiiand, au jioinl de vue de la considération morale, de la gloire littéraire, et à tant d'autres égards, je n'ai pas à le redire ici,
(1) Original antographo, sans snscription, i
LE CONSKILLKH FT LK .MOHAIJSTK. X'ùj
Chalranhi-iriiKl à J/mo ^/^ Fontam's.
■ <( Bf'iVin, 31 mars 1821.
« Je vous ai éciit. Madame, et mon billet vuus sera
arrivé!... J'ai autant besoin d'être consolé que vous.
J'espère être à Paris vers la fin du mois d'avril. J'irai
mêler mes larmes aux vôtres et à celles de M''" de
Fontanes. — Je demande^ à être VédUcur et Vlii^forini.
s'il y a lieu.
(( Chatealbria-nd (.2). »
Le second est Mgr Frayssinous, futur successeur de Fontanes à la direction de l'Université.
Et lui aussi devait beaucoup aux généreuses initiatives de M. de Fontanes :(( Quand M. Frayssinous vit interdire ses conférences de Saint-Sulpice, il se trouva momentanément sans ressources. M. de Fontanes, sur la demande dune personne amie, le nomma aussitôt inspecteur de l'Académie de Paris. Sa générosité n'eut pas même l'idée qu'il pût y avoir inconvénient pour lui même à venir ainsi en aide à ceux que l'Empereur frap pait. »
y\. Frayssinous. à son luur. professait pour M. de Fontanes une profonde estime, et la bienveillance dont il avait été honoré commandait sa reconnaissance. Une manqua point, quand M. de Fontanes cessa d'être à la tète du corps enseignant, d'exprimer à son ancien protecteur ses sentiments de gratitude et d'intérêt. Ce dernier lui répondit :
« Le plaisir de vous avoir été utile sera toujours le
(2) Siiscription : Madame la marquise de Fontaues, rue du faubourg Saint-IIonnré. u" liT, Paris
3oG DU NOUVEAU SUR JOUBERÏ.
plus doux souvenir que me laissera mou administration. Je laisse le champ libre à la critique : votre sutîrage dédommage de tout le reste,
(( Ta seule opinion fera ma renommée. »
« Conservez-moi votre amitié. Monsieur, et comptez à jamais sur la mienne.
(( 28 février I8I0. »
Frayss(i(ons à M"^'^ rie Fontanefi.
(( Paris, 22 mars 1821.
« Madame.
(( Je sens bien qu'une marque d'intérêt de ma pari n'est guère capable d'apporter quelque consolation à votre douleur et à celle de Afademoiselle votre fille ; mais je cède aux sentiments de mon cœur en vous disant que la mémoire de M. de Fontanes y sera toujours gravée et que je me souviens de lui à lautel, pour demander à Dieu qu'il lui fasse paix et miséricorde; c'est le seul moyen que j'aie de reconnoître ce qu'il a fait pour moi dans le temps. ; ses derniers moments ont été ceux d'un chrétien; il y a là de quoi consoler ceux qui le regrettent, et le nombre en est grand.
(( \'euillez. Madame, agréer mes hommages respec
lueiix.
(( Labbé FiîAVssiNois (2). »
Le Iroisième est M. \'ilb'iii;iiii : << M. de Fontanes avait distingué avec IxhiIkmii- cl piuduil sa précocité brillante (.'^). »
11) Vie de M. Frnyssinoid^, par M. le baron Henrion. (2) Original autographe.
(.'il Sainte-Beuve.
Villemain à #"^« de Fontanes.
(( Madame,
« M. le duc de Richelieu vient de me dire avec le plus extrême intérêt qu'il avoit reçu votre lettre et qu'il passerait ce matin chez vous. Il avoit laissé à M. de Lauriston le plaisir de vous annoncer ce qu'avait fait le Roi. Il m'a dit positivement que le Roi vous conservait entière la pension de 10.000 fr.,avec moitié réversible à Mademoiselle votre fille. En recevant aujourd'hui la visite de M. le duc de Richelieu, vous pourrez, Madame, joindre à vos remercîmens votre prière si juste relative à lavenir de M"'- de Fontanes. Je ne puis que vous dire. Madame, ce que j'ai ressenti bien vivement, la bienveillance très empressée de M. le duc de Richelieu, et son respecl pour la mémoire de M. de Fontanes. Ce sont là, Madame, de bien faibles consolations dans une si grande douleur, mais, en la partageant, j'éprouve quelque bonheur à vous les annoncer.
« Veuillez, Madame, agréer mon respectueux dévouement.
« Vtllemain (1). »
La dernière lettre est de M. de Ronald : par le sens comme par la date, elle s'éloigne déjà des condoléances. A travers les bons offices qui s'v révèlent, il est aisé de reconnaître l'accent d'une sincère gratitude.
Aussi bien que Chateaubriand, Joubert, Clausel de Coussergues, Mole, Guéneau de Mussy, Frayssinous, Villemain et tant d'autres, l'illustre philosophe avait
(1) Oriii-iiwil Miilog-raplie,
358 * DU NOrVEAU SIR JOUBERT.
trouvé dans le grand maître de l'Université protection prévenante et obstinée : « M. de Fontanes. en vue des générations survenantes, tendait à faire entrer dans l'Université lesprit moral, religieux, conservateur, et la plupart de ses choix furent en ce sens. Il proposa ainsi M. de Bonald à lEmpereur comme conseiller à vie, et, durant plus d'un an, il eut à défendre la nomination contre l'Empereur et même contre M. de Bonald lui-même qui ne bougeait pas de Milbau II).»
M. iU' Fiimald à 3/'"" 'If Fnnlanr.<i.
(( La note. Madame, insérée dans l'ouvrage de M. le comte de Maistre relative à feu M. le marquis de Fontanes et quiavoit dû faire tant de peine à vous, Madame, et aux personnes à qui sa mémoire est chère, dispa roîtra de tous les exemplaires qui n'ont pas été distribués et qui ne sont pas en très grand nombre, et par conséquent des éditions subséquentes. J'en ai eu l'assurance sur mes vives réclamations.
(( J'allai chez M. Dupuytren relativement à l'alïaire dont nous avions parlé. Ne l'ayant pas trouvé chez lui, où on le trouve difficilement, je lui laissai une note relative à l'objet qui vous intéressoit. Je désire sincèrement qu'elle ait produit son eifet.
(( Agréez, Madame, l'hommage de mes sentiments respectueux.
(( De Boxai. n (2).
« Cp 11 juin. ))
(1) S{iinte-Beuve.
(2) Orig-inal antogroplip Timbre postal paraissant iiortor la date du 11 juin I.S:il. ,
LK CUXSKILLKU Kï LE MUHALISTK. :m
De qu(3lle note s'agissait il ? Et dans quel ouvrage du comte de Maistie ? La promesse faite pai- M. de Bonald fut tenue, j'ai lieu de le croire, ayant inutilement cherché cette note dans l'Eglisr (jallkane et les Soirées de Saint-Pétersbonnj, deiniers ouvrages du comte J. de Maistre, publiés en 1S20 et I8i>l.
Deux mois seulement après la mort de Fontanes, une négociation s'ouvrit qui tendait à marier sa fille avec M. de Saint Gervais. Jouhert. y fut associé par une de ses grandes amies, la baronne de Bres,sieux. La correspondance échangée à cette occasion ma été remise avec tant d'autres papiers intimes. J'en détache d'abord ces deux traits : « Il paraît qu'on a de grandes prétentions », écrit M. de Saint-Gervais, par allusion à M'nc et Mii« de Fontanes. Il ajoute : (( La mort de M. le marquis de Fontanes avait détruit mes espérances pour le grand projet. » M. du Golombier, fi-ère de M'"*' de Bressieux, répond au prétendant: « ... Voyez aussi M. Joubert : ma sœur vous mettra en relation... »
H y avait eu déjà quelque chose comme une présen talion au père de Christine, d'après la lettre de demande qu'adressa M. de Saint-Gervais à M^^"^ de Fontanes :
(( ... Lorsque j'eus l'honneur d'être reçu chez vous, je fus assez heureux pour fixer un instant l'attention de celui ((ue Inule la Fiance pleure avec nous. Il prit plaisir à meiilrelenir des deux personnages célèbres aux([uels j'appartiens et dont j'ai recueilli Ihéri lage littéraire. 11 m'applaudit d'avoir élevé à la mémoire de l'un des piemiers maréchaux de France du siècle de Louis XIV', un monument que S. M. Louis XVI 11 bien voulu accueillir et trouver digne du suiet
(( J ai conservé, Madame, de cet entretien, un souve nir qui ne sefEacera jamais. Vous et tout ce qui vous touche êtes revenus souvent à ma pensée ; car il ne m'avait fallu que peu de temps pour apprécier lange qui maintenant est seul chargé de votre bonheur, cette fille chérie que tout le monde se plaît à trouver si digne de ses auteurs.
« Oserai-je vous l'avouer, Madame, il règne depuis ce temps dans mon âme une confusion de pensées et de sentiments qui me tourmente et que vous seule pouvez calmer.
(( Mais comment un simple gentilhomme, ne possédant qu'une fortune assurée mais modeste, oserait il prétendre à cet honneur? Et cependant. Madame, à qui puis je confier plus sûrement le secret de mon cœur qu'à i'ou>i smle?
(( J'ignore vos vues, vos intentions, vos projets. J'ignore quelles sont les conditions de fortune, d'état, d'âge, de naissance que vous exigez: j'ignore surtout si celle qu'il ne ma fallu voir qu'un instant pour lap précier consentirait... Votre tache, désormais. Madame, est de la rendre heureuse pour l'être vous même ; dans cette idée, j'ai dû penser qu'il serait de votre sagesse de ne pas rejeter sans lavoir examinée une proposition qui. toute singulière, toute inopinée qu'elle vous semblât, n'en est pas moins le résullal de mes plus profondes et de mes plus mùr»*s rétlcxions.
(( Personne, en pareil cas, n étant meilleur juge qu'une mère, j'ai cru devoir m'adresseï' directement à vous. Madame, sans employer de tiers... Je mettrais tout mon bonheur à pouvoir passer ma vie auprès d elle et de vous... Je serais fier, Madame, de joindre votre
LE CONSEILLER Eï LE MOHA LISTE. .%!
beau nom aux noms de Catinat et de Fonlenelle... (\) » La demande ne fut pas accueillie. M""^ de Bressieux se fit un devoir d'en informer M. de Saint-Gervais, en lui renvoyant (( les choses précieuses quil lui avait confiées », — titres de noblesse, papiers de famille, tra vaux historiques et littéraires, lettre de M. de Fontanes. louant ces derniers, à la date du 1''^ février 1820 : (( J'ai lu avec un grand intérêt les mémoires du ma réchal de Catinat que vous avez publiés. L'éclat de son nom et de ses vertus se réfléchit sur son éditeur, et il mérite sous plus d'un rapport de lui appartenir. »
K Lami de M. de Fontanes i Joubert], écrit M™-^ de Bressieux, a regretté comme moi qu'il se fût écoulé autant de temps depuis la demande que j'avais faite à mon frère, jusqu'à votre retour à Paris. ))
A deux reprises, raconte Sainte Beuve, dans la
(l) M. de Saint-Gervais (Bernard Le Bouyer) avait publié en 1819, les Mémoires et Correspondance du uiaréchal de CcUinat. On lit dans la préface : « Le dernier du nom de Catinat fut Pierre de Catinat, neveu du maréchal. Après la mort de celui-ci [Pierre de C] les papiers de Catinat passèrent à M. l'abbé Jacques Moi»'l, •H revinrent ensuite [en 1797] à Pierre Nicolas de Bouyer de Saint- Gervais, dont le trisaïeul, Pierre de Saint-Gervais, lieutenant ^^énéral civil de Mortague et d'Alençon, chevalier gentilhomme ordinaire de Louis XIII, avait épousé Claire de Catinat le 17 février I(j24 et avait reçu le 2 avril 1639 le collier de l'ordre de Saint- Michel. » — Bernard de Saint-Gervais, l'éditeur des Mémoires et 'orrespondance était « né à Mortagne le 8 juillet 1788, de Pierre N'icolas Le Bouyer, seigneur de Saint-Gervais, Le Chesnay, La Corneillère, etc. ; officier des mousquetaires noirs, chevalier de Saint-Louis, maire de Mortagne, blessé à Fontenoy ; — qui épousa le 17 septembre 1768 Louise Le Tessier de La Bersière: — mort à Moitagne le9 juin 1817. » Par quelle parenté, M. Bernard de Saint-Gervais se rattachait à Kontenelle, je l'ignore. Il avait donc bien près de trente-trois ans.
:m»2 du nouveal slk julbeht.
première luiil du samedi au dimanche (13 mais) et dans la nuit du maidi au meicredi (16). Fontanes avait brillé, étant seul, des milliers de papiers. ))
Scrupules de poète, d'homme du monde, ou de chrétien? Vers ou correspondances? Echos, témoins de ses jeunes égarements ?
Uuant aux lettres de Jouberl. elles ne risquaient lien. JA^ngteinps gardées à titre de souvenirs personnels, en quoi auraient-elles alarmé la conscience la plus timorée, ollusqué le goiit le plus sévère ? Aussi les avait-il conservées comme une part, et non la moindre, de l'héritage qu'il destinait à sa tille, (lelle-ci, tout me porte à le croire, sut les apprécier à leur juste valeur. Et, soit attachement pieux aux reliques de l'amitié, sdit admiration littéraire, soitpudeui' jalouse, jamais elle ne consentit à se dessaisir de ces lettres, où son nom revenait si souvent.
Voici un dernier petit billet de Joubert. tout gracieux, où reparaît le nom de l'une de ses grandes amies :
« Reçu des mains de M. de Neveis uent J'ranc.> pour l'hospice de M'"*^ de Chateaubriand (l), et une lettre qui vaut un million.
(( Je ferai passer la lettre et largout à la dame ; mais je redemanderai la lettre.
(( Mille assurances de la |ilii> tendre véii(''ratioii à l'auleui' (lu (Ion cl du hillcl .
(( .loi iu:nT (:2).
(( (.;•' iiicrcifili. 'i ;is lil ls:il .»
ili L'iiUiiiiu'rit' de MaricT lifMvsc i2) Urig-iiiiil anlograplK^
LE CUXSKILLKK Kï LK MUUALISÏK. Mi
l)une santé chancelante qu'il essayail de foitirieien la soumettant à des régimes vai-iés. — el opposés, il restait à la merci de tout et de tous, nonobstant les précautions pour bien se porter : une conversation à la([uelle il avait pris part avec vivacilé. un service à rendre ou une démarche à faire. « le frais que quelques heures de pluie ramenaient » (l). « un souille, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre » ou du moins tout sullisait à labattre. surtout après 1819. L'esprit et lame restaient vifs et passionnés; injns ils élaient « servis » ou plutôt (( desservis » pai- des organes défaillants. C'est de l'homme encore veil. mais déjà très secoué, que M'^^ Victorine de (Uiastenay avait dit : « Il a l'air d une àme qui a rencontré par hasard un corps et qui s'en tire comme elle peut. » La définition lui avait fort agréé. Aussi l'avait il citée aux amis avec un plaisir manifeste. Chateaubriand s'en est souvenu à propos et l'a consignée dans ses Mémoires. Et Joubert aussi la recueillie et fixée dans le portrait de l'Auteur peint par hii-mème. qui ouvre le volume des Pensées (2).
L'état de sa sanlé l'obligeait à gardei- le lil une partie de la journée. A la campagne, a ce lit était
(1) LetUe du £j septeinbie 18^0.
(2) Ou la retrouve daus les Mémoiies d»^ M"'" Viclorine de Cliaslenay, n:iais avec uue variante qui la rend un peu moins expressive. Voir à l'Appendice.
;3Hi DC NOUVEAU 8UK JOUBERT.
entouré bien souvent des jeunes 'ecclésiastiques du canton qui venaient lui demander ses conseils et ses instructions, éclairer leur zèle au feu de sa belle àme. et en recevoir les émanations divines, comme ils auraient fait de celles de Bossuet et de Fénelon (1). » A Paris, c'était (( auprès de ce lit que venaient bien souvent les hommes et les femmes les plus distingués par leurs noms, leurs rangs, les places qu'ils occupaient... Nous avons déjà nommé M™*? de Chateaubriand, et l'on a pu se faire une idée du charme que répandaient sur l'existence de M. Joubert les relations fréquentes et presque journalières qu'elle eut la bonté d'entretenir avec lui jusqu'à ses derniers mom-enls. Nous croyons devoir faire encore mention particulière de M"i^ la duchesse de Lévis, qui lui donna aussi les marques du plus touchant intérêt et dont il pleura amèrement la mort prématurée ; de M'^« la duchesse de Duras qu'il voyait un peu moins souvent, surtout dans les dernières années, mais qui ne laissa échapper aucune occasion de lui témoigner son estime et son amitié; et surtout de M""*' de Vintimille qu'il aimait comme h\ plus tendre sœur; elle l'enfendait si bien, il existait entre leurs deux âmes un tel unisson, une harmonie si parfaite que M. Joubert disait lui-même que le plaisir de converser avec elle avait pour lui la même douceur que le plus agréable concert (2). »
La mention est exacte pour M'"''^ de Chateaubiiand, de Lévis et de N'iiilimille. Elle l'est moins en ce qui concerne M^"*" de Duias. (le lui le désir de rendre service qui lo mil ou plutôt le remit en rapports avec
(1) yntfce historique.
(2i .Vo^tr^ hiMnriqup.
LE CONSEILLER ET LE MORALISTE. :m
celle ci. Démarche touchante et méritoire, car un mois environ après cette sortie, il écrivait à M""- de N'intimille, qu'il voulait lui offrir enfin hs prémices de sa convalescence. (( Cet espoir, continuait-il, na été qu'un rêve, et mes essais de mouvement nont abouti qu'cà quelques promenades qui mon! nui. Il a fallu reprendre le repos et la réclusion. ))
Essoufflé comme un malade qui commet limpiudence de sortir trop tôt et qui va la payer par une rechute, « la faiblesse de sa poitrine ne lui permettait plus presque que d'être écouteur ». Un de ses mots était (^qiCd faut du temps pour être sincère)), c'est-à dire pour savoir exprimer tout ce qu'on pense et tout ce ([u'on sent; il lui en fallait d'abord pour reprendie haleine, « les oppressions où il vivait ne lui permettant que difficilement de respirer». En juillet 1821. M""- de Vintimille se plaignit à lui, après une de ses visites. Elle avait remarqué sur son front je ne sais quel u nuage », et. dans ses paroles, comme « une langueur de sentiment » ; il avait eu l'air (/èné, embarrassé, mal à l'aise. Il répondit : a J'allais vous écrire au moment on j'ai reçu votre lettre. Elle m'a fait grand plaisir, quoi que elle ait fort étonné ma paisible sécurité. J'étais loin de penser que vous me demanderiez une explication; mais j'avoue pourtant que je suis tlatté de l'injuste sollicitude que je vous ai causée si innocemment. On n'a point cette susceptibilité pour les gens (iiif l'on n'aime plus. »
(l'est dans un tel état d'épuisement qu'il se présenta à M'"^' de Duras. Cette amie de Chateaubriand, tiès noble de cœur et d'Ame, mais amie fort exigeanle et très exclusive, n'adoptait que le moins possible ses
meilleures amitiés; même, elle les lui u disputait )> (1), ce qui n'est pas la manière d'aimer la plus délicate. Joubert en est une preuve, entre plusieurs autres, et en lit la douloureuse expérience. 11 ne trouva auprès d'elle que froideur polie. Peut-être même, averti par la seconde vue qui est le propre des moralistes et des ((Sorciers )). démêla-t-il. dans la physionomie ou dans les paroles de l'interlocutrice, quelque chose de la moqueuse pitié quelle allait traduire à l'ambassadeur de Londres. Elle écrivit à (Chateaubriand le 2 juillet 1822 : (c Je ne sais si je vous ai dit que j'avais vu M. Joubert ; il voulait me recommander un jeune hc^mme auquel il s'intéresse. C'rfif certainement le plus i/rrni(l effort (fii'il ail fait de sa rie. Il ma écrit et m'a avoué qu'il avait recopié trois fois le brouillon ; à 1 un. il avait oublié un mot; à l'autre, une virgule. Ouel original! Enfin la lettre est venue tout entortillée. Je vous l'envoie par curiosité, il airive suant sang et eau. Il a\ait oublié son mouchoir! Enfui, il s'e.rpJi(pte : nous faisons une reconnaissance : il y avait sept ans que je ne l'avais vu. Nous nous sommes donné reii rez vous dans sept ans ; je ne sais s'il les emploiera à servir Lia. mais il n'auia pas Kachel. Vous savez que c'est un goût (|U(^ je vous ai toujours disputé ({ue M. Joubert. H m'est (luelque chose parce qu'il est votre ami ; mais il est trop allecté pour moi. »
Ni M'"" dt' Heaunionl. ni M"" de (Chateaubriand, ni M""" de Lévis. ni M"" de \intimille n'auraient signé i\i.'> ir-onies si nioid.-inb's.
(Il Nûii seulmieiit .M"" «If Duras u dispulail o à Clialeaiibriaiui Joubert et M"" Récamier, mais elle décooliait ites traits à M"" île
(Ihatcanliriaml. tiaiis ses Icllrrs à l't'*|((nix,
fj; co.nskiijj:!! i;t lk \ior, alisi k. :}«;7
La première, u admirable intelligence », éfiivail à J(m])ert : « \'oiis savez bien ce que j'éprouve en recn-. vanl une lettre de vous; mon plaisir serait trop vif si la crainte quil ne vous ait fatigué ne s'y mêlait. » — (( De vous dire que votre lettre ma fait un extrême plaisir, ce n'est pas vous donner une idée de ce que j'ai éprouvé en la recevant : toutes les inquiétudes, tous les brouillards se sont dissipés en un moment, et me voilà en état de causer avec vous. J'embrasse M. Joubert et vous, ma belle dame [M"^^ Joubert). » — « J'avais fait un effort de courage pour vous écrire de Clermont. Je n'y ai pas trouvé un mot de vous ; je n'en ai point vu arriver à mon triste Montl)ore, et, au lieu de jeter tout de suite les hauts cris, comme une sotte enfant j'ai attendu pour me plaindre que le chagrin inondât mon cœur. » — a J'écrirai de Clermont à Mf"*^ Joubert. Je lui demande pardon de vous avoir inquiétés ! Je vous en demande pardon à vous-même du fond de mon cœur; conservez-moi votre amitié, et soyez surs tous les deux ({u'elle est peut être le plus fort lien qui m'attache à la vie. Villeneuve et Rome renferment ce qui m'est le plus cher au monde.» — « J'embrasse vous et M'^-^ Joubert; à préseni que je suis inoins enfant, le plaisir de voir l'écriture de M. Joubert est troublé par la crainte qu'il ne soit fatigué d'écrire. » Et ce dernier mot : u Comme je ne vous écrirai plus que de Rome, adieu, .l'espère que le lepos me rendra un peu moins imbécile. J'espère surtout que vous continuerez de maimer telle que je serai. Cela seul me rassure ; le reste est douteux. J'embrasse M'"*' Joubert. .Mon cœur n'est que ti'istesse. Aucun rayon de j(»io n'y a eiu^oie pénétré.»
Elle écrivait ainsi de Milan, le l-^^' octobre 1803. Le 't novembre, elle était morte.
Oh! la belle et parfaite amitié! Idéalement belle!
M^^ de Beaumont avait pensé à Joiibert dans son testament ; (( Je laisse tous mes livres sans exception à François-Auguste de Chateaubriand. Sil était absent, on les remettrait à M. Joubert que je chargerais de les lui garder jusqu'à son retour ou de les lui faire passer. .Je laisse à M. Joubert ma bibliothèque en bois de rose (celle qui a des glaces), mon secrétaire en bois d'acajou, ainsi que les porcelaines qui sont dessus, à l'exception de lécuelle en arabesques fond dor. que je laisse à M. Jullien. »
Parcourez les lettres de M"^<^ de Chateaubriand dans les Correspondants de Joubert : c'est une vraie merveille d'esprit fin, d'ironie aimable et de franche gaieté :
u Voilà la poste qui part et ne me laisse que le temps de vous dire une grande vérité, c'est que, vous et tous les vôtres, êtes tout ce que nous aimons au fond, sincèrement et inaltérablement. » — « Mon cher M. Joubeil. je vous prie de vous ménager pendant notre absence, aliii de pouvoir faire cet hiver les (jualrepasde cbez vous chez moi. Que voulez vous que deviennent nos soirées si vous ne venez y veiller et y dormir !» — (( J'ai grand besoin de vous; car, depuis que je vous ai (juillé. je n'ai pas dit une folie, ni une chose (|ui cùl le seus commun, à mon ais(\ » — « Venez donc, si vous (cnez encore à nu' Noir; car moi. sui- If lioid de ma tombe, je suis bien décidée à ne [>lus monlei- vos li-en(e six vob''es d'escalier poui- garder dans son lit NoIre figure iiibir-oiidc. CCsl dil. .rii.ii nous cborcber à quatr*e
LK CONSEILLKH ET LK MOKALISTK. 'Mt
heures. » Je mets la date à un dernier petit extiait. Quelques jours après la lettre cruelle de M"^'' de Duras, le 28 juillet 1822, M""' de Chateaubriand citait une lettre de son mari :
(( Le pauvre (^hat me dit mille tendresses pour vous. Voici comme il s'exprime dans sa dernière lettre : « Nos bons Joubert sont partis ; je m'en désole pour (( toi. Voilà de vrais amis, et, au fond, les seules peru sonnes qu'après toi j'aime et regrette vérital)lement. ))
L'extrait, déjà lu, dune lettre de Joubert à M"^'- de Vintimille, donne le ton de leurs relations si confiantes et si affectueuses. De M"^'- de Vintimille, nous avons vu que le moraliste disait, en l'associant au souvenir de la pauvre " hirondelle )) envolée au printemps éternel :
« M"^'" de Beaumont était, pour les choses intellec tuelles, ce que M"^^' de Vintimille était pour les choses morales. L'une était bonne à consulter sur les actions, l'autre l'était à consulter sur les idées (l). »
(( 11 n'aura pas Rachel )). Ce trait de M»^*^ de Duras n'est pas moins aiguisé que les autres. Mais, convient-il de l'avouer ? je le trouve un peu (( entortillé ». Il aura fallu quelques instants de réflexion au destinataire pour en dégager le sens ; et. l'ayant saisi. (Chateaubriand n'aura pas réprimé la grimace qui venait allonger etassombiir sa figure nrobile quand un mot lui avait fortement déplu. M"i ' de Duras voulait dire que Joubert n'en avait plus ])our de longs jours, et que, s'il vivait encore sept ans, il uv verrait pas le terme du second septennat. L'ex-
|l) .>!'"*■ dp Duras écrivait à Chateaubriand : a M"" de Vinliinille est, à mon avis, la femnio la plus spiritupllo qu'il y ait à Paris.»
'MO Dr NOUVEAU SUR .lOUBERT.
trême faiblesse où elle lavait vu ne rendait que trop facile la prophétie dune mort prochaine. Avant que deux des années de la première série se fussent écoulées, le « fatal oracle » avait reçu son accomplissement.
De juin à juillet. Joubert fut malade, et par suite de l'elïorl qu'il s'était imposé pour rendre service. Ou pourrait ajouter que. prévenue contre lui dune certaine manière. M'"*^ de Duras n'avait pas su mettre à l'aise celui qui disait avec autant de vérité que de charme : (( Je ressemble en beaucoup de choses au papillon ; — comme lui. j'aime la lumière. — comme lui, j'y brûle ma vie ; — comme lui, j'ai besoin pour déployer mes ailes — que. dans lasociété. — il fasse beau autour de moi. — et que mon esprit s'y sente — environné et comme pénétré — d'une douce température, — celle de l'indulgence ; — j'ai l'esprit et le caractère frileux; — j'ai besoin — (jue les regards de la faveur brillent sur moi. i)
Les épigrammes de la très spirituelle et mordante missive ne devaient diminuer eu rien, au cœur de (Chateaubriand, l'amitié qu'il avait conçue pour .b)u Ijert dès leur première enti-evue.
("est chez lui que, conduit par K(tntanes, (Mialeaubriand trouva son « premier abii » sur la terre de France, après l'émigration. — Et les derniers mots de M'" (le Beaumont avaient été pour engager l'auteuidu ijênic (lu (In'hlianhriw (( surtout à vivre aupiès de Mi»*^ de Chateaubriand et de M. Joubert ». (juel hoin mage au cœur, à l'esprit et à l'àme de leur ami commun! Nul homme, et pas même Fontanes, n'a été mieux traité que Joubert dans W< Mémoires d'outre-
tombe ; mieux traité, je veux dire portraituré avec plus de vérité, de réussite et d'afïeetion .
Un homme d'esprit, qui se souvenait d'avoir discuté à l'infini avec M"^" de Staël, — brillant causeur, merveilleux épistoliei'. polémiste hors de pair, philo sophe de génie — Joseph de Maistre fut reçu par M™'' de Duras à la finde juin ou pendant le mois de juillet IS 17. Lui qui n'était pas un limide, une sensitive, comme Joubert, lui qui n'avait ni l'esprit ni le caractère fii leux, lui diplomate de carrière, et qui, de ce chef, exerçait sur soi et sur les mots une souveraine maîtrise, il fut, en présence de la duchesse de Duras, lié. glacé, paralysé, perclus de toutes ses facultés. Il faut croire que la dame de céans n'ajoutait pas à ses autres dons, très réels, celui de mettre à l'aise ses visiteurs. Joseph de Maistre rendit compte de ses impressions à M'»*' Swetchine. Le 26 octobre 1817, il lui demandait le plan de son cabinet, afin de se représenter la place de sa table, de son fauteuil et de ses livres, et, à propos de ces derniers, il ajoutait : (( Je fais ce que je puis pour en ajouter deux à votre pacotille. Si je réussis, ce sera un beau tapage. La duchesse de Duras avait tranquillement oublié l'œuvre sur son bureau, sans y penser une seule fois, pas plus qu'à son auteur. Lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part dernièrement avec toutes les excuses de la courtoisie, je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de moublier ; moi-même, je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point j'avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y ti'ouvais gauche, embarrassé, ridicule, ne sachant à qui par-
1er, et ne comprenant personne . C'est une des plus singulières expériences que j'aie faites de ma vie. »
Joseph de Maistre était français de génie et de langue. 11 est vrai, son exil prolongé à Saint-Pétersbourg n'avait pu lui suggérer ces tours plus rapides, ces caprices de mots qui durent une saison, ces usages de société qui font le Parisien, et encore le Parisien i\^^ salons aristocrati(iues.
Et Joubert non plus n'était pas de ces Parisiens qui s'asservissent à la mode et suivent le courant. Il aimait l'antiquité et la vieillesse, le permanent et l'absolu.
(( Quel original! » Trois brouillons! A l'un, il manquait un mot, à l'autre, une virgule. C'est vrai, tout de même, il y avait bien là de l'excès; mais n'est-ce pas le cas de rappeler le mot du fabuliste :
Kli bien 1 défendcz-voiis au sage Do so donner des soins pour le plaisir d'antrui ?
Recommencer une lettre jusqu'à ce que nulle faute, nul accident d'écriture ne pût heurter l'œil de la correspondante, il y faut voir un raffinement de politesse, un excès de galanterie.
Quand il écrivait à Fontanes. une virgule ne l'inquiétait guère. Je viens de levoir les autograpbcs : ils sont criblés de ratures. Les lettres à M">' d(^ Fontanes en comptent très p(Mi ; celle (juil adressa à M. l'iibbé de Vilry. i)as uneseule. I*asune. également, dans (le longues épîtres à M"'' de Fontanes; dans l'en semble de cette correspondance, je nen relève (jue trois ou quatre.
Que si Joubei-I ;ittacliail une telle iinp(»ilance à un
LE CONSEILLER ET LK MOKALISTE. iiT.}
mot, à une virgule, n'avais je pas le diuit dexpriuier le regret que, dans les (ffluvres, on eût supprimé ou altéré dates, mots, phrases, parenthèses, vieilles tournures.
Respect à ses a manies » de goût, à ses « origi nalités » de style et d'humeur. Ce quil fui, quil le soit et le demein-e, lel quel, el non plus {iarfail : — nature.
liéduit par la maladie à une sorte de réclusion el séparé de ses amis, il faisait ce quil avait conseillé dans ses maximes : u II faut compenser labsencepar le souvenir. La mémoire est le miroir où nous regardons les absents. »
Il regardait souvent dansle fidèle miroirdeson cœur. Il y revoyait Fontanes, Chateaubriand, Clausel. Mole, Frisell. Chênedollé. Julien. Ils sont tous nommés dans les lellres de ses dernières années.
La vie. pour lui, avait été crt ourragr oi), selon sa familière et gracieuse parole. // faut Ir inoim^ qinrn peut raturer les affections tendres.
Il écrivait à M'^*^ de Vintimille le 22 juillet 1823. el c'est lavant-dernière lettre de la Correspondance : u J'attends M. FriscIJ... Vous étiez plus jeune, il y a vingt ans, lorsque je marchais à vos côtés et que vous donniez le bras à Chateaubriand, à pareil jour, à pareille heure, en parcourant certaine allée que je vois presque de mon lit. mais vous n'étiez pas plus aimable. Votre présence et votre souvenir font également mes délices... Je ne vous parle ici que de mon souvenir, mais, dans ce souvenir, quedechoses !... M. Frisell ne vient pas... J'ai vu ces jours-ci fen Chênedollé... qui
ne ma parlé que de notre ancien bon temps... Si vous avez autour de vous M. Julien, dites-lui que je ne lai pas oublié... Celui-ci aussi est fidèle à nos souvenirs. Adieu, adieu. )>
Sa part, à lui. pauvre valétudinaire, sa part de bonheur ici-bas, ce fut dépenser, daimer et de se souvenir. Si étroite qu'elle puisse paraître, il lui sembla toujours qu'elle était large, belle et digne d'envie.
(( Le vrai, le beau, le juste, le saint » que Joubert saluait dans unesorte de transport, le 22. mars J824 — et ce sont les derniers mots de son journal — allait devenir l'éternel aliment de son àme, l'éternel ravissement de sa pensée.
« M. Joubert supporta les maux de sa dernière maladie avec une résignation, une patience et un courage tout à fait chrétiens. Rien n'a pu faire croire cependant k sa famille qu'il se fût un seul instant aperçu de la gravité de cette maladie. Sa famille ellemême, malgré quelques symptômes inquiétants, avait bien de la peine à croire quele malheur qui la menaçait fût aussi imminent. La faiblesse et la langueur étaient depuis si longtemps devenues l'état habihicl (h^.NL ,lou berl ; on était si accoutumé à le voii- non seulement \i\ le, mais goûter, malgré cet ("tal. I(^s plus gi-andcs douceurs de la vie, celles ([iii vit'iniciil de l'àme, que ce qui aurait été très alarmant pour un anlic parais sait sans conséquence pour lui.
« Le temps pascal. (|ue. depuis (juclqiu's années, il était obligé de célébrer dans sa chambre, fut une occasion toute naturelle de le munir, sans l'inquiéter, du