‹ Du nouveau sur J. JoubertChapitre 18 sur 27 · I.K r:ONSKILLKH KT LK MOHAUSTE. 'MYt · texte numérisé non relu

I.K r:ONSKILLKH KT LK MOHAUSTE. 'MYt

pain des Anges. Quelques monienls après lavoir reçu, il crut sendormir, et il sendorniit en etîet dun soni iiieil bien doux, bien glorieux pour lui, mais bien douloureux et bien cruel pour ceux qui s'en trouvaient ainsi séparés.

« Ce fut le 4 mai que cette belle âme regagna sa véritable patrie; ainsi, il lui manquait deux jours pour compléter sa soixante dixième année. ( 1) »

A la suite de la Notice iihtoriqm' se trouve un article de M. de Bonald [t], que le frère de Joubert présente comme u un poitrait frappant de ressemblance». L'intioduction aux Œuvres n'en fait aucune mention, non plus que de la Notice elle-même. Accordons nous « le plaisir de retrouver Joubert dans ces traits rendus presque vivants par une main savante )> (3).

Cette page oubliée mérite de reparaître et de rester :

u J'apprends en arrivant à Paris la mort de M. Jou ■ heil. ancien inspecteur général de l'Université, et je nie sens pressé du désir de consacrer quelques lignes à la mémoire d'un homme de bien qui fut mon ami, et d'associer ma juste douleur à celle de sa respectable famille et de ses nombreux amis.

(( A toutes les qualités de l'esprit, trop souvent inutiles pour notre bonheur, et qui quelquefois éloignent les autres de nous, M. Joubert joignait les dons de l'âme et du cœui-, qui les eu rapprochent, et fail la

(1) Notice historiqur.

(2) Extrait de la Quotuiienne, -l'i mai 1N24.

(3) Notice historique.

:]7n Dr NOUVEAU SUR .lOUBERT.

douceur de la vie et les délices de ceux qui nous entourent. Un esprit pénétrant, prompt atout saisir et à tout juger, une imagination vive et brillante, une élocution facile et pittoresque, distiguaient M. Joubert entre les hommes qui mettent dans leur entretien le plus dintérèt et de grâce; et l'humeur la plus obligeante, un accent de bonté qui se faisait sentir à la première vue. rendaient sa société aussi douce, aussi sûre, aussi aimable que sa conversation était agréable et intéressante.

(( La passion de tout ce qui était bon et beau, et l'horreur du mal qu'il avait au même degré, s'exprimaient chez lui par des mots heureux et souvent profonds. d'une tournure vive et originale, qui semblait toute d inspiration ; et la franchise de l'éloge et du l)lànie mettait à découvert cette àme expansive et toute en dehors, qui ne pouvait pas plus taire ses pensées que déguiser ses sentiments. Ces qualités, qui font trop souvent des hommes bizarres et fâcheux, unies dans cet excellent homme aux vertus religieuses les plus solides, au caractère le plus facile, au cœur le plus aimant, le rendaient l'objet d'une sorte de culte de la part de la meilleure des épouses, du plus digne fils, du plus tendre des frères, de deux familles unies par les liens du sang les plus étroits, et jdus encore par ceux d'une tendresse mutuelle, deux familles qui n'en fai saient qu'une, enire lesquelles Iniit t'I.iil commun, cl dont M. .Joubert était le père, le chef et l'exemple,

<( Il suffit, au reste, pour juger son esprit et son àmr. de nommer ses amis : les plus anciens ont été .MM. d«* f'ontanes et de Chateaubriand : il a pleuré l'un et a été pleuré par l'autre; car. dans cette intimité, où il entrait

LE CONSEILLER ET LE MORALISTE. .'iTT

de part et d'autre tant d'esprit, de goiU et dinsdiKlion, il y avait encore quelque chose de meilleur et de plus doux. Admis plus tard dans la société de M. Joubert, j'y ai trouvé tout ce qui peut laisser de touchants souvenirs et nourrir de longs regrets.

(( Cette âme ardente avait usé de bonne heure une constitution naturellement faible et délicate, et cependant le ressort qui lanimait était si énergique et si puissant, qu'il semblait devoir encore prolonger son existence, cette existence que son excellente épouse entretenait comme le feu sacré, et avec des soins et une sollicitude à laquelle rien ne peut être comparé. Le Ciel en a ordonné autrement : il m'a enlevé un véritable ami, un de ces hommes à sentiments vrais et profonds, si rares aujourd'hui qu'il n'y a plus entre les hommes et dans la société que des n-Jadinis et des opinions.

(( Siyvé : Vicomte de Bonald. »

Chateaubriand était ministre des alïaires étrangères. Il se fit un devoir d'accompagner au dernier asile le corps de son ami ; et, rentré au ministère, il rédigea quelques lignes qui furent insérées, sans signature, le 8 mai, dans le Journal des Débat x.

« M. Joubert aîné, conseiller honoraire de 1 Tniver site, et le plus ancien ami de M. de Fontanes, vient de mourir. Né avec des talents qui auraient pu le rendre célèbre comme son illustre ami. il a préféré passer une vie inconnue au milieu dune société cboisie qui a pu seule apprécier ce qu'il valait. C'était un de ces hommes qui attacbent par la délicatesse de leurs sentiments, la bienveillance de leur àme, légalité de

;]7N Di: NorvEAr sïr .iofrehi.

leur- hiiiiieiir, loiiiiiiKUité de leur caractère. e[ par un espril vif el éclairé (|ui s'intéresse à (ont et comprend tout. Personne ne sest i»lns ovililié. et ne s"est plus occupé des autres. (]elui (|ui déplore aujourd'hui sa perte ne peut s'empêcher de remarquer la rapidité avec laquelle disparaît le peu dhommes qui. formés par les anciennes mœurs françaises, tiennent encore pour ({uelques moments le fil des traditions d'une société que la révolution a brisée. M. Joul)ert avait de vastes connaissances; il a laissé un manuscrit à la manière de Platon, et des matériaux pour notre histoire. ^n ne vit dans la mémoire du monde que par des travaux pour le monde; mais il y a d'autres souvenirs que l'amitié conserve, et elle ne fait ici mention des talents littéraires de M. Joubert que pour avoir le drnil d'exprimer publiquement ses regrets. »

A diverses reprises, soit dans sa correspondance, soit dans ses ouvrages, l'illustre écrivain a i-eparlé de son ami :

En \H'21. à la première page du \(^i/(f{/e e)i Italii' : (( M. .Joubert (frère aîné de l'avocat général à la (lour de Cassation), homme d'un esprit rare, d'une àme supérieure et bienveillante, d un commerce silr et charmant, duii talent ([ui lui aurait donné une réputation méritée, s il n'avait voulu ( aclicr' sa vie; homme lavi trop lot à sa famille, à la société choisie dont il était le lien; homme de qui la moit a laissé dans mon existence un de ces vides que font les années et (fu'elles ne réparent point. »

IJMIONSKILLKK KT !j; MnM AIJS II.

A Madamo Hrramirr :

l"niit;iiii»'l)l»'(iii, (Jiin.iiiflie soir, i septembre [1S2SJ.

«... Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser (juà ce que j'ai perdu. Demain, un autre petit mot de \'illeneu\e. Ici je suis sans souvenir autre ({ue le vMiv ; à Villeneuve, jaurai celui de ce pauvre Joubert. Je melïoi-ce de me dire (|ireii in)' loiii'nant. je me i-approche... »

.1 la mnnc

Villeneuv(?-sni'-Yoiirio, mardi matin, (5 septembre [18281.

(( Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me donne à lauberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le château quavait habité Af'"'- de Beaumont pendant les années de la Révolution.

(i l.e pauvre ami Joubert me montrait souvent un eliemin de sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où ilallait voir sa voisine fugitive.

u Quand il me racontait cela. M'"" de Beaumont nélail déjà plus : nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; toute \i\ famille de Sérilly est dispersée. ))

Après le mémento confidentiel, voici hi peinture de génie.

Certes, l'article de Bonald était adrairablementexpres sif et fouillé. — portrait ressemblant, aussi digne du modèle que du peintre.

Kt loutefois. soit pour la vérité (W<^ (b'dails. soit pour

l'expression de la physionomie, soit ponr la magie des couleurs et l'inspiration des souvenirs, qu'il y a loin, du portrait peint par Bonald. à cette page émue des Mémoires d'outre tombe, rédigée en 1837 !

(( Plein de manies et d'originalités, M. Joubert manquera éternellement à ceux qui l'ont connu. 11 avait une prise extraordinaire sur l'esprit et sur le canir, et quand une fois il s'était emparé de vous, son image était là comme un fait, comme une pensée fixe, comme une obsession qu'on ne pouvaitplus chasser. Sa grande prétention était au calme, et personne n'était aussi troublé que lui ; il se surveillait pour arrêter ces émotions de l'àme qu'il croyait nuisibles à sa santé, et toujours ses amis venaient déranger les précautions qu'il avait prises pour se bien porter, car il ne pouvait s'empêcher d'être ému de leur tristesse ou de leur joie : c'était un égo'iste qui ne s'occupait que des autres. Afin de retrouver des forces, il se croyait souvent obligé de fermer les yeux et de ne poinf parlei- pendant des heures entières. Dieu sait quel bruit et quels mouvements se passaient intérieuremment pendant cf' silence et ce repos qu'il s'ordonnait. M. Juubeit ehaiigeait à chaque moment de diète et de régime : vivant un jour de lait, un autre jour de viande hachée, se faisant caholtM- au giaiid li-ot sui- les dirmins tes plus rudes, ou ti-aiiKM- au [M'tit |»as dans les alb''»'s les plus unies. Ouand il lisait, il diM-birait di' ses li\it's les ft'uilb's (|ui lui (h'-plaisaicnl. ayant (le la sort»' une liil)li(»tbè(|U(' à son usage. (dni[M)sér d'ouvragt's é\i<lt''S icnfmués dans des couvriluies li-op lai-g«'s.

« l'rotond métapliysicicn. sa philosopbit'. [tai- une élaboiali<»ii ({ui lui T'Iail pr(q)re, devenait peinture ou

LE CONSEILLER ET LE MORALISTE. .Wl

poésie. Platon à cœur de La Fontaine, il s'était fait l'idée d'une perfection quilempéchait de rien achever. Dans des manuscrits trouvées après sa mort, il «lit : « Je suis comme une harpe éolienne. qui rend quelques heaux sons et qui n'exécute aucun air. » M^^^ Victorine de Chastenay prétendait qu'il avait l'air d'unf ànw (jui acail rencontré par hasard un ccrrps et qui s en lirait comme ellr pouvait : définition charmante et vraie.

« Autrefois, pendant les vendanges, je visitais à \'ille neuve M. Joubert ; je me promenais avec lui sur les coteaux de TYonne : il cueillait des oronges dans les taillis et moi des veilleuses dans les prés. Nous causions de toutes choses, et particulièrement de notre amie, M"^'' de Beaumont, absente pour jamais : nous rappelions le souvenir de nos anciennes espérances. Le soir nous rentrions dans Villeneuve, ville entourée de murailles décrépites du temps de Philippe-Auguste, et de tours à demi rasées du haut desquelles s'élevait la fumée de l'àtre des vendangeurs. Joubert me montrait de loin sur la colline un sentier sablonneux au milieu des bois, et qu'il prenait lorsqu'il allait voir sa voisine cachée au château de Passy pendant la Terreur.

(( Depuis la mort de mon cher hôte, j'ai traversé quatre ou cinq fois le Sénonais. Je voyais du grand chemin les coteaux : Joubert ne s'y promenait plus ; je reconnaissais les champs, les vignes, les petits tas de pierres où nous avions accoutumé de nous reposer. En passant dans Villeneuve, je jetais un regard sur la rue déserte et sur la maison fermée de mon ami. La dernière fois que cela m'arriva, j'allais en ambassade

:is2 î)U NOUVEAU SIK .lOUHERT.

à liume. Ah ! s'il eùl été à ses foyers, je laurais emmené à la tombe de M'""^ de Beauraont ! Il a plu à Dieu d'ouvrir à M. Joubert une Rome céleste, mieux appropriée encore à son àme platonique, devenue chrétienne. Je ne le rencontrerai plus là-bas : Je m'm irai vers lui : il nr reviendra pm vers moi (1). »

(1) Fsalin.

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