LIVRE SECOND
'( Inspirez, nécrivez pas », le mot dédié par Lebrun aux femmes de son temps, Joubeit le citait à ladresse des professeurs. Conseiller de l'Univei-sité, apparem ment il se l'appliquait à lui même. Mais avant 1809, Joubert ne se contenta pas dinspirer. Il écrivit. Il publia.
L'éditeur des (Euvres la nié. Une autorité si grave et si spéciale s'attache au nom de M. Paul de Raynal que je ne puis échapper à la nécessité de citer in extenso le texte contradictoire. « J"ai vainement cherché la trace d'articles anonymes insérés dans les journaux du temps. J'ai lieu de penser qu'il n'en a point écrit; et mon opinion se fonde, non seulement sur le témoignage d'un homme qui lavait vu arriver à Paris, et qui na i)as cessé jusqu'à la fin d'entretenir avec lui d'étroites relations, de M. le chevalier de Langeac, mais sur la nature même de son esprit et de son talent. (( Le ciel, disait il. n'a mis dans mon intelli- (< gence que des rayons, et ne m'a donné pour élo (' (|uence (|ue de beaux mots. Je suis, comme Mon
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(( taigne, impropre au discours continu. » (Préface de 1842.)
En tête dune nouvelle édition, revue et augmentée, M. Louis de Raynal écrit (1862) : (( On sait que M. Jou bert n"a rien publié de son vivant. » Ce sont les pre miers mots de l'Avant Propos.
A son tour, l'éditeur des Correspondants de Joubert déclare, en 1883. ({ue a M. Joubert. bien {|uil y eût été souvent convié, ne publia rien de son vivant ».
Découvrir des articles anonymes qu'on lut en droit d'attribuer à Joubert. la difficulté n'était pas petite. On n'avait pas trouvé, soit. Il fallait laisser la (jues tion ouverte; il fallait la léguer aux chercheurs à venir.
Ce que je ne m'explique pas, c'esi (|u Ou se soit per mis de contredire l'afîirmation absolue du propre frère de Joubert (nous la trouverons un peu plus loin) et celle de Chateaubriand, dans l'Essai sur la littéra turc anglaise, — attirmation renouvelée dans sa lellre à M" de Fontanes, au sujet des Œuvres de son père — et reproduite en paitie dans la propre introducliim de M. de Raynal :
(( V\\ homme fut luou auii cl l'ami de M. de KiUiUiucS : je ne sais si. au fond de sa hunlie. il me saura gré de révéler la noble et pure existence (|u il a cachée. (Juol ques ail ides (|u"il \\v siguail pas (uit seulemeiil paru dans diverses feuilles publiques : pai lui ces ailicles se trouve un examen du Jioscoùel ! Qu'il soit permis à l'amitié de citer de courts fragments de cet examen ; ils feront naître des regrets chez les luunmes sensibles au mérite véritable. C'esl Ir seul vcsiigc des pas
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qu'un talent solitaire et ignoré ait laissé sur le rivage en traversant la vie. »
Lillustre écrivain ne se contentait pas dailinner. H prouvait, en citant un passage où Charles II s'endort dans les bras de Carless.
Après la citation, il ajoutait : <( Ainsi a fait revivre ces scènes oubliées, l'ami que j'ai perdu. Il est allé rejoindre ces hommes d'autrefois. »
Longtemps avant l'Essai sur la littérature amjlaise. quatre jours seulement après la mort de Joubert, Cha teaubriand écrivait dans le Journal des Débats : « Il a laissé un manuscrit à la manière de Platon, et des matériaux historiques, o
Un manuscrit à la manière de Platon, voilà poui- les Pensées.
Et les matériaux historiques, que sont ils devenus ?
Chateaubriand les aurait il brûlés par mégarde avec tant d'autres papiers précieux, quand il quitta son logement de la rue d'Enfer ? A la rigueur, on le pour rait supposer des matériaux inédits. Mais d'autres avaient été publiés, témoin la citation faite dans YEssai: car Texamen ou article auquel le passage est emprunté relève de l'histoire.
Dans les choses d'imagination, on a très bien dit que Chateaubriand mettait à l'Idéal le sceau de la réalité. Dans les récits biographiques, s'il a mis à la réalité le sceau de l'idéal, c'est (jue telle était la loi de son génie; mais la réalité n'a pas disparu sous le charme : elle est le fond solide, la matière résistante et de bon aloi.
Non, Chateaubriand na pas inventé, créé, tiré de sa l'iche imagination les comtes lignes qu'il a citées, pour
en faire honneur à la mémoire d'un ami disparu. S'il a choisi, de préférence à tout autre, l'article sur le Boscobel, c'est surtout parce que V Essai sur la littérature anglaise commandait ce choix ; c'est aussi parce que l'article, admirablement écrit, était le plus propre à donner une haute idée du talent de Joubert.
Au témoignage de Chateaubriand vient s'ajouter une allusion transparente, à laquelle les délenteurs des papiers du moraliste auraient dû prendre garde. Elle est contenue dans une lettre de Alolé à Joubert : (( Ce samedi, juin 1803. — Je vous renvoie, Monsieur, vos deux livres. Ils m'ont charmé, l'un par les anecdotes qu'il contient, l'autre par la manière dont il est écrit. Le tableau du roi s' endormant dans les airs entre les bras de son ami m a semblé parfait. » Or, ce derni<M' Irait répond tout juste au passage cité par Chateaubriand.
Joubert paraît avoir prêté les deux livres à son jeune ami sans lever, sans soulever, si peu que ce fut, le voile de l'anonyme ; car si l'auteur des deux livres eût été révélé à Mole, l'éloge aurait pris une tournure moins générale, une forme plus directe, — surtout dans une lettre de première et absolue conli dence, où se lisent des déclarations comme celle ci: «Je ne rencontrerai jamais personne de qui j'ailiMidc plus de franchise et à (|ui je trouve plus doux de me confier. »
])'ailleurs, il fallait que le tableau du roi eiidoiiiii dans les airs fût vraiment parfait. Mole n'était pas prodigue d'éloges. A quelques mois de là, Joubert lui même en fit la douloureuse expérience ! Il soumit à son correspondani une lelation des derniers monieiils
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de M^^ de Beaiimont. Voici la suffisante et cruelle réponse de Mole :
(( Je l'aime mieux que celle de Chateaubriand. Mais je ne pense pas que le style dont elle est écrite fût précisément celui qui convînt. Il me semble si orné que je ne le trouve pas naturel. Je crois qu'on ne doit parler de la mort et des derniers devoirs qu'avec simplicité, et que la manière d'exprimer les regrets exclut tout soin exagéré et même toute recher che dans le style... Je ne vous aurais pas cru aussi curieux, aussi amoureux du style, car j'avais remarqué par exemple que les morceaux écrits arec le plus de soin dans mon manuscrit étaient ceux sur lesquels vous vous étiez le moins arrêté!! ! »
Trop déférent aux critiques d'un tout jeune homme, que ni sa trempe d'esprit, ni son caractère calculateur ne mettaient en mesure de prononcer sur les choses de sentiment et d'idéal, Joubert détruisit la relation, pleine des meilleurs souvenirs de sa vie.
Sur la mémoire de M"i« de Beaumont, il avait répandu, à pleines mains, les lis et les fleurs empour prées de sa riche imagination :
Manibus date lilia plenis purpureos spargam flores animamque nepotis his saltem accumulem donis, et fungar inani munere (1).
Mole connaissait il ces beaux vers el ceux qui pré cèdent? Il ne devait pas les aimer.
Toujours est-il que la relation n'a pas été retrouvée, et c'est grand dommage, en vérité.
(r. .Eneid. Lib. VI.
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On peut Tadmettre : lorsque ^[olé daignait qualifierun écrit de a parfait ». il fallait bien que la perfection fût là. et si sensible qu'elle s'imposât à l'admiration des plus froids.
Et maintenant, quels étaient ces deux livres prêtés par Joubert à son jeune ami, au début de leur liaison ? ces deux livres auxquels échu! la fortune rare de charmer M. Mole ?
Le plus intéressant des deux, et précisément celui auquel l'auteur de VEsmi >i)(r la littérature anglahe emprunta quelques lignes, celui auquel Mole appli quait le mot « parfait ». sans aucun doute possible le voilà retrouvé.
Au prix de quelles recherches, j'en ai touché un mot dans la préface de Chateaubriand, i^a femme et ses: amif^.
Avouons-le : elles étaient des mieux prises, les précautions de Joubert pour échapper aux investigations futures, comme pour se dérober (volontairement ou non) au moindre succès présent ! Pas de nom d'auteur ; pas de nom d'imprimeur; une orthographe étrange dans le titre principal : Préri<i historique .<;>//• Crumwel (l),
(1) 11 y a dans VErraiu : « page preniièie et suivantes, Crumwel, lisez Cromwel. » Le volume se eompose du Crnniircl, ])[). 1-1 j2, de l'extrait de VEikôn Basil ikè ou Port ni il du Uni, pp. 153-160 ; de VJJ.rtruit du livre intitulé Boscohcl, pp. llî6-lS(i. et de V.inrcdntp roncerunut iitylord Stuirs, pp. ISIISO. - Epi^iaplif : « un liomme s'esl i'cikoiiIi/'... » Fiossuet — oraison funMjre de la reine d'Anu^lelcire. »