‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 21 sur 56 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Si les chefs-d'œuvre de l'esprit, tels que l'épopée de Turold, ne peuvent être les produits des forces inconscientes collectives, mais doiveirt leur naissance à la pensée de puissantes individuahtés, elles plongent néanmoins, dans le miheu où elles apparaissent, de profondes racines. La Chanson de Roland n'échappe pas à cette loi. Elle n'est nullement cette collection de chants populaires, nés à diverses époques, pendant une durée de trois siècles, qu'aurait arrangée quelque rcmanieur de talent. Elle est une œuvre individuelle,dont l'unité de conception et de composition éclate aux yeux. Mais ellen'enapasmoinsavecle siècle des Croisades des liens indéniables. Seule, l'étude de la genèse lùstorique de cette épopée

LA DATE, LA PATRIE, l' AUTEUR DU POÈME 487

peut donner la clef des problèmes qu'elle a soulevés, et dont on a si longtemps cherché, comme à tâtons, la solution. Par une heureuse intuition, A. Luchaire et .1. Bédier avaient entrevu vaguement à cet égard la vérité. Il fallait par une démonstration approfondie arriver à l'établir. C'est l'objet de notre travail.

L'origine principale, la plus importante de toutes les sources d'inspiration du poème deTuroId doit être cherchée, comme nous l'avons démontré, dans les événements des Croisades d'Espagne et dans l'impression profonde qu'elles ont exercée sur l'esprit de toute une génération, celle de la seconde moitié du xi" siècle et du premier tiers du xii«. Ces expéditions saintes, poursuivies aux portes mêmes de la France, avec une continuité que ne soupçonnaient pas les historiens modernes, avec une ardeur et un enthousiasme égal à ceux des Croisades d'Orient, ont mis en lumière, pour la première fois, la valeur de l'idéal religieux et chevaleresque de notre race. Il ne leur a manqué, pour être mieux connues et mieux appréciées, que le prestige qui appartenait aux pays du Levant et que le talent des chroniqueurs, qui racontèrent les événements des guerres d'Asie-Mineure et de Syrie. Mais, au moment où elles se produisirent, bien avant qu'eussent commencé les « passages » d'outremer, elles eurent un retentissement, dont l'écho ne s'est affaibli que par suite de l'éloignement des temps et de l'absence de panég^'ristes dignes d'elles.Barbastro, Alcoraz, Valtierra, Tudela, ÎMartorell, Saragosse, Cutanda furent à cette époque des noms de victoires, tout aussi dignes d'être conservées dans la mémoire des hommes, que Nicée, Dorylée, Héraclée, Antioche, Jérusalem, Ascalon. Seuls, leur ont fait défaut le prestige des souvenirs antiques et la magie des paysages de F Orient. C'est cependant au spectacle de ces Croisades d'Espagne, œuvres grandioses de nos clercs et de nos moines, de nos barons et de nos chevahers, par lesquelles s'affirma pour la première fois la mission chrétienne et l'idéal chevaleresque de la France, que s'éveilla le génie d'un grand poète. C'est sur ce sol de la région de l'Ebre, dont Turold a connu si bien la physionomie et jusqu'aux plus humbles bourgades, dans ce pays plein du souvenir des victoires françaises, où tout rappelait la France, où pullulaient les établissements religieux et civils français, que le trouvère a le premier compris le rôle de la nation française, et senti le premier s'éveiller l'idée d'une patrie commune, au milieu de la variété des nationalités provinciales.

Vivifiant par une conception originale le souvenir à demi effacé d'un mince épisode de l'histoire carolingienne, c'est en

I-lspagnc, au bruit de la lutte furieuse engagée avec l'Islam, qu'il plaça le centre du conflit qui mettait aux prises à son époque la Croix avec le Croissant. En même temps lui arrivaient d'Orient les échos des victoires remportées par d'autres croisés sur les tenants de Mahomet. C'estalors que, par une conception géniale, le trouvère eut l'idée de tracer le tableau de cette lutte engagée par la France, mandataire de Dieu, contre les ennemis du Christ, et ([ue, dans une jjuissante synthèse, il groupa sur les champs de bataille de la région de TEbre les forces de la chrétienté d'un côté et celles de la païcnie de l'autre. Une connaissance précise du théâtre géographique de l'action de son épopée, un sens sûr et déUcat des limites de son sujet, une esthétique préoccupée avant tout de l'ordre, de l'harmonie, des proportions, de la clarté, le guidèrent dans la composition de sou œuvre. Le monde musulman et le monde chrétien de son temps y revivent dans leurs traits essentiels. En même temps, à l'aide des données de la légende historique ou monastique, vivifiée par le spectacle de la réalité contemporaine, il formait cette galerie admirable de personnages, dont les principaux représentent chacun l'un des types idéaUsés de la société chevaleresque des Croisades, dont les autres sont les symboles de chacune des nationalités provinciales qui composaient la France. Poète épique d'une puissance incomparable, capable de faire mouvoir les masses et d'ordonner leur action dans une exposition sobre, claire et logique, parvenu aussi bien que nos poètes dramatiques à démêler le jeu des passions et à mettre au premier plan l'un de ces drames de la volonté qui comptent parmi les plus tragiques de l'âme humaine, Turold avait su, avec les éléments que lui offraient les légendes du passé et le tableau mouvant de la vie de son temps, tirer d'un cerveau génial le premier des chefs-d'œuvre de notre littérature.

Le clerc jongleur normand, né à l'ombre de l'abbaye du Mont Saint-]\Iichel, fervent chrétien, esprit cultivé, âme haute, sut observer, soit dans les cours seigneuriales, soit surle sol même oîi s'étaient accompUs tant d'exploits des Croisés, l'épanouissement des vertus de la chevalerie française, des sentiments de l'honneur et du devoir, en même temps que l'éveil du patriotisme national. Il méritait que des mains pieuses cherchent à dégager son nom de l'obscurité, à le mettre en pleine lumière, et à lui donner enfin, au milieu de ce grand siècle des Croisades, la place éminente que méritait son génie. A l'aube de ce xii« siècle, dont la France devrait être aussi fière que la Grèce le fut de celui de Périclès, ou Rome de celui d'Auguste, il faudrait dresser.

comme sur un piédestal qui dominerait le groupe des autres représentants de l'esprit français, le trouvère Turold. Il a su, en effet, le premier, dans une œuvre immortelle, faire vivre et resplendir l'âme de la France chevaleresque et chrétienne, missionnaire de l'idéal et de la civiUsation nouvelle, dont notre patrie a été l'ardent et l'incomparable foyer.

Documents.

A. — Sources littéraires

I. Editions de la Chanson de Roland. — F. Michçl (1830, in-S»; 2« édit., 1869); Géniii (Impr. Kat., in-4°, 1850); Ed. Boehmer (Paris 1872, in-18) ; Ph. Mûller, Gottingen (1" éd., 1851 ; 2«, 1863; 3«, 1878). — D'Avril (traduction, 1865, 1866, 3« éd., in-18) ; Koclbin?, 1871; L. Gautier (2 vnl. in-4". 1872 ; in-18, 12 éditions ; extraits, 24" édition, 1899); Petit de Ju]le^^lle(in-l 8,1878) ; L. Clédat (1887); Hémon (1890); G. Paris (Extraits, in-18, 7 éditions, 1887- 1903) ; Crescini (in-S», 1896. Turin) ; Stengel (l'« édit., 1878, dernière, Leipzig, 1900, in-8°) : Grobcr (in-8'>, 1908); Geddes (Xew- York, 1906) ; J. Bédier (in-18, 1922).

II. Chansons de geste et textes littéraires. — Aimeri de Narbonne, édition Demaison( Société anc. textes français), 1887. 2 vol. in-S». — La prise de Cordres et de Sébille. chanson de geste du xiii* siècle, éd. O. Deususianu, in-S", 1896. — Le siège de Barljastro, chanson de geste (analyse, Hist. Litt. Fr., XX-706 et sq.). — La Chanson d'Antioche (par Richard le Pèlerin), éd. P. Paris, 2 vol. in-8", 1846. — Fragments d'une chanson d'Antioche en provençal, p. p. P. Meyer (Arc/j. Or£en< /.n/m, IL 467-510). — La Chanson des Chétifs (révision par Graindor de Douai), analyse par P. Paris [Hist. Litt., XXII, 384; XXV, 507). — Poésies de Guilhcn le Troubadour, éd. Jeanroy, 1905,in-12o.— Girart de Roussillon, éd. P.Meyer, 1887, in-8°. —Vie laUne de Girart (Romania, VII, 161-235)".— Chrestomathie du Moyen Age, p. p. E. Langlois, 1888, in-16. — A. Jubinal, Contes, dits'et fabliaux, 1839-12, 2 vol. ih-S». — RecueU (le Fabliaux, p.p. Le Grand d'Aussy, 1781, 5 vol.in-S". — K. Bartsch, Chrestomathie de l'ancien Irançais, 4'= éd., Leipzig. 1880. — K. Bartsch, La langue et la littérature française, textes et glossaire, Paris, 1887. — Bibliotheca Xormannica, Denkmaler der Normannischer Literatur und Sprache, p.p. H. Suchier, I-III, Halle 1879-1885. — La Vie de saint Gilles, poème du xii*" siècle, p.p. G.Pa ris et A. Bos, 1881, in-S". — Le Poème du ("id, éd. Damas-Hinard 1858; F. Janer. 1864, in-8'': Vollmôller. 1879. — Baudri de Bourgueil, Poeinata (Duchesne, IV, 251 : Poème à Adèle de Blois, p.p L. Delisle, Mém. S. Ant. Norm..\Ul, 1873,187 et sq.).— Serlon (de Baveux), analvse de ses poèmes. Xolices et E.vtr. des Mss. p.p, VAcad'des Inscriptions, XI ^ 165-177 (Brial). XXIX'^ 231-362 (Hauréau). — Wright, Satirical poets of twelfth tentury, 11,232-258 — Hildebert de Lavardin, Œuvres (Migne, P.L., CLXXI, d'après l'édiUon Beaugendre ; Noticeset e.vtraits des A/ss., XXVIII, 289-448)

— AdallHTon, Rylliinus saliricus.i'd. Hiickcl. Bibl'^ F. L.P«r(.s,XIII, 82-8(). — Pseiido-Turpin, llisloria Karoli mar/ni et Rhotolandi, éd. F. (Pastels, MontiK-llicr, ISSO. • — I,e Codt-x (le Saint-.Jac-ciues : de miraculis S. Jacobi, livre IV, éd. F. Fila, Paris, 1882, in-S°. — Voyage de (;harlcmagne à .Jérusalem, éd. Koschwitz, Heiflironn, 1H80-83, in-8". — Raoul le Tourlier (106.3, t vers 1120), Poésies et autres œuvres (.Mahillon, Actu S. (). S. B., IV, 2, 390-421 ; .Miracles de saint Benoit, éd. (Certain, 277-356). — llermaiini Laudunensis, Miracula S-'' Mariae Laudunensis (.Migne, P.L., CLVI, 961-1010; A. H. Fr., XII, 261: XIV, 342). — Rouleau funèbre de Vital, abbé de Savigny (t 1122),p.p. L. Delisle {Rouleaux des morts, 281-344).

— Saint Augustin, La Cité de Dieu, éd. Nisard, 1887. in-S".

B. — Collections d'ensemble de sources historiques

Page 1