‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 20 sur 56 · CHAPITRE TROISIl'ME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIl'ME

Le Pays d'origine et le Nom de l'Auteur de la Chan&on de

Roland; essai de précisions sur sa personnalité.

On peut induire aussi, soit du texte même de la Chanson de Roland, soit de rares documents, quelques données positives sur le pays d'origine et la personnalité du trouvère. Sur le premier point, les opinions diffèrent. Suivant G. Paris, un premier poète aurait composé en Bretagne française, au ix<^ et au x'' siècle, un poème original, fondé sur des chants lyrico-épiques. Puis, d'autres rapsodes auraient élaboré une œuvre nouvelle qu'ils remanièrent à la cour des comtes d'Anjou. Enfm, un dernier remanieur aurait donné à l'épopée, vers la date de 1080-90,la forme définitive qui nous a été conservée par le ma-

(1) C'est ce qu'on peut induire des mentions du poème. Voir ci-dessus, livre III, cil. m et iv, et livre I", ch. iv-v.

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nuscrit d'Oxford. Le célèbre romaniste donne comme preuves de l'origine bretonne-française de la Chanson le fait que, d'après le récit d'Eginhard, le héros de Roncevaux avait gouverné la Marche de Bretagne ; ensuite la tradition qui fait de Roland un Breton, si l'on en croit l'éditeur du Roman d'Aqiiin, Joùon des Longrais; enfin la difïusion du nom de Roland en Bretagne et les souvenirs laissés par le nom de ce preux dans le folklore breton. Au contraire, Paris refuse de reconnaître l'origine normande du trouvère. Il va jusqu'à dénier aux Normands lafaculté épique, pour leur refuser toute participation à l'élaboration de la Chanson de Roland ; « Les Normands, dit-il, sont restés en général étrangers à toutela formation de notre épopée,ilsn'oiit fait que la divulguer, que la répandre. » En résumé, les auteurs de la Chanson de Roland seraient d'abord des aèdes sortis du peuple, ensuite un trouvère de Bretagne française, finalement un ou plusieurs Français de la Loire (d'Anjou probablement), simples rapsodes(l).De cet ensemble fragile de prétendues preuves, échafaudé par Paris, il ne reste à peu près rien. Si le Roland historique a été incontestablement comte de la Marche de Bretagne, de ce fait on ne peut rien induire de certain, ni sur l'origine du trouvère auteur de la Chanson de Roland,m sur le berceau de l'épopée. On a vu de plus que le nom de Roland est partout répandu en France à l'époque de Turold, bien qu'il se rencontre souvent en Bretagne et aussi en Normandie. Les traditions et les légendes du folklore n'ont aucune valeur pour prouver l'origine d'un poète épique et fixer la naissance de son œuvre, d'autant que celles qu'invoquent Joûon des Longrais et Paris sont trop vagues et dénuées à un tel point de données chronologiques qu'on n'en peut rien inférer de précis ni de sûr. Si, dans le royaume même, les Normands ont montré parfois,jusqu'enl204,un certainesprit particulariste, il n'en a pas été de même hors de France. Pendant les Croisades, notamment, ils ont été, tout autant que les Français de France, les représentants du patriotisme français. Enfin, soutenir que les Normands

(1) Voir notamment la thèse résumée par G. Paris dans Romania.Xl, 407, 409 : <i L'Anjou et la France ne sont pas éloignées de la Marche de Bretagne et forment la région où la plus belle de nos chansons de geste est née, s'est modifiée à plusieurs reprises et a subi sa dernière forme. ». Il l'oppose à la Chanson du pèlerinage de Charlcmagne à Jérusalem, celle-ci certainement composée dans l'Ilè-de-France (Poésie au Moyen Age, p. 149). — Dans son Manuel (p. 61), ii assure que l'auteur du remaniement est « un Français de France, qui a su élever son œuvre en lui donnant une inspiration nationale et royale, sous Philippe I"^' ». « La première origine de ce poème paraît devoir être recherchée dans la partie occidentale de la Keustrie, dans cette .Marche de Bretagne, dont Roland était comte, et qui peutêtre comprenait aussi l'Avranchin»; mais les Normands ne l'ont pas créé. (Mélanges, éd. Roques, I, 74.)

•tfif) DU NOUVEAU SUR l.A CHANSON DE ROLAND

n'ont pas la tête épique semble un paradoxe difrieile à admettre, si l'on songe que la Normandie est le pays de Richard le Pèlerin, l'auteur de la Chanson d'Anlioche, de Garnier de Pont Saint- Maxencc, l'auteur du Marlt/re de Saint-Thomas, de Béroul, et aussi de Thomas, les auteurs de Tristan et d' Isenit, et enfin de Pierre Corneille, celui de nos poètes dramatiques, dont l'œuvre donne le plus la sensation de l'épopée.

Aussi bien, la presque totalité des romanistes a-t-elle admis au contraire que le trouvère de la Chanson de Roland était Xormand. C'est l'opinion de L. Gautier, de Morf (1), de G. Baist (2), de Suchier, de W. Tavernier, de Dumesnil (3). Quelques-uns, L. Gautier (4), Suchier (5) et Tavernier (6), précisant même davantage, lui assignent pour berceau la Basse-Normandie et spécialement l'AvTanchin. Telle est aussi notre opinion, que nous essaierons d'appuyer par des arguments plus serrés qu'on ne l'a fait jusqu'ici. Remarquons d'abord qu'on a presque toujours mal posé la question, lorsqu'on s'est demandé en quelle province le trouvère avait écrit son poème. En effet, un trouvère n'est pas un auteur à la mode contemporaine, sédentaire en général, qui compose son œuvre dans le silence du cabinet. Le trouvère a pu commencer son poème, le continuer, l'achever en divers lieux ou pays, aussi bien en France que dans l'Espagne du Nord. A la question ainsi posée, on ne peut donner de réponse. Tout ce qu'on peut conjecturer, c'est le pays où s'est produite la naissance, où s'est passée la jeunesse de Turold et où s'est écoulée une partie de sa vie, celle des années de formation qui déterminent une existence.

Une première preuve de l'origine norràande de l'auteur de la Chanson de Roland peut se tirer des aptitudes épiques que l'esprit d'aventure et de conquête avait fait naître chez les Normands : « Ils ont écrit, dit Taine, les premiers la Chanson de Roland (ce que Paris conteste) ; par-dessus celle-là, ils en accumulent une multitude sur Charlemagne et ses pairs, Arthur et Merlin, Grecs et Romains, le roi Henri, Gui de Warwick, tout prince et tout peuple. Leurs trouvères comme leurs chevaliers pénètrent partout (7). » Partout leur curiosité, leur imagination agile et voyageuse a su tirer jiarti des sujets les plus variés, satisfaire par

(l)Morf, Die Rom. Lit. und Sprachcn. 1909,p.l-4. —(2) Baist. V<ir..p.214. — (3) Dumesnil. p. 78; — Ronmnia.l, 113; — Le Héricher,/6id.. c. r. de son ouvrage, X, 362; . — L. Gautier, Ch. de Rnland. p. XVI ; voir aussi P Meyer, ibid., VII, 469. —(4) L. Gautier, ibid., I, p. XLIX ; II. 18. —(5) Suchier, op. ci7.,p. XVI. — (6) Tavernier, Vorg.,p. 26. — (7) Taine, Hist. LUI. Anglaise, I, 79.

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la clarté et l'éloquence de leurs récits la curiosité insatiable de leurs auditoires. Déjà, comme le grand Corneille, ils ont si bien le sens épique qu'ils grandissent les sujets et les héros qu'ils mettent en scène.

A leur tour, les philologues sont venus affirmer que le texte du manuscrit d'Oxford est écrit en majeure part dans le dialecte normand, sans aucun mélange de la langue anglo-normande, avec diverses traces seulement des dialectes français. Suchier, de son côté, a démontré que certaines formes linguistiques, comme le mot dcus employé au nominatif, décelaient l'origine normande du poète et du poème, car cette forme ne se rencontre qu'en Normandie et n'y apparaît pas avant le xii^ siècle. De plus, le soin que met le poète à ne jamais faire rimer ou à ne jamais réunir, dans la même assonance, les voyelles e -\- i, o -{- i, et ui, indique une provenance normande, spéciale même à la Basse-Normandie, remarque dont G. Paris a dû admettre l'exactitude (1). Laissant aux philologues le soin d'apprécier la valeur de l'argument linguistique, nous ferons surtout valoir la portée des arguments historiques.

Tout d'abord, il convient d'observer que si le poète a une prédilection marquée pour l'Anjou et l'Ile-de-France, celle qu'il manifeste à l'égard de la Normandie n'est pas moins vive. Le cri de guerre que Turold prête à Roland et à Rabel est celui-là même que jetaient les Normands, Dieu aide (Deus adjuva), d'après Orderic Vital (2). AU vos Deus, s'écrie Roland (vers 1865) ; damnes Deus nos ait, s'écrie Rabel (vers 3358), et tous deux peuvent, sans qu'on s'en étonne, pousser le cri de guerre des Normands, puisque leurs prototypes sont en totalité ou en partie des Normands. Seule, parmi les provinces de l'Empire chrétien de Charlemagne, la Normandie reçoit un éloge qui montre en Turold toute la fierté du Normand (3). Elle est <' Xorniendie la franche » (vers 2324), car au Moyen Age la Normandie se flattait d'être plus encore que le pays de « sapicnce » le paj'S de la liberté, l'un des premiers où le servage avait disparu et où il n'y avait guère plus que des hommes Ubres (4). Qu'on lise dans la Chanson de Roland ce tableau des caractères de la bravoure normande :

(1) L. Gautier. I, p.LXX. — Suchier, BiM« Norman.. I, p. XL.— G. Paris, Romania. XI, 405, 407. De même le fait que li? poète n'emploie pas àl'assonance les mots comme piz, lit (lectum), huit, nuit:, c[ui se retrouve aussi dans Etienne de Fougères, sembleindiquer pour le poète une origine restreinte à l'Avranchin. en tout cas normande. — (2) Orderic, livre X. 22 (éd. Le Prévost, IV, 3411. — (3) L Gautier dans Hist. Litl. Fr. de P. de Julleville, 1,192. — Dumesnil, 79. — (4) L. Dclisle, Les classes agric. en Normandie, livre I*' (ouvrage non cité par ces auteurs, qui confirme notre précision).

Ja pur mûrir cil n'erent recreanz.

Suz ciel n'ad gent ki plus poissent en camp (vers 3048, 3049).

On y verra ressortir, en traits sobres, toute la fierté d'une race qui venait de déployer sur les champs de bataille du monde occidental et oriental les merveilles de son courage, fait de sang-froid, de résolution et d'audace. Et qu'on rapproche ces deux éloges du discours où Guillaume le Conquérant, d'après Ordcric Vital, constate l'esprit d'indépendance de ses sujets, leur sens de l'ordre et de la justice, leur ténacité et leur vaillance : « Immuables dans les plus grandes difTicultés, ils l'emportent sur tous les peuples en bravoure et n'ont de répit qu'ils ne les aient vaincus (1). »

On ne saurait lire la Chanson de Roland sans être frappé de l'orgueil qui y éclate au sujet des conquêtes ou du rôle militaire et politique des Normands, au temps des Croisades. Les expéditions dont se glorifie Roland et dont Blancandrins fait honneur à Charlcmagne sont, pour la plupart, celles que les Normands ont faites au cours du xi« et du xii^ siècle.

Merveilus hom est Charles (dit le Sarrasin),

Ki cunquist Puille e trtstute Calabre !

Vers Engletere passai il la mer salse,

Ad oes seint Ferre en cunquist le chevage (vers 370 et sq.).

Et Roland lui-même, énumêrant les conquêtes qu'il a faites pour l'Empereur, cite à côté de la Bavière et de la Provence, qui n'ont assurément rien à voir avec les expéditions normandes, à peu près tous les pays qui ont été réellement conquis ou qui ont été convoités à cette époque par l'entreprenante race normande (2). Comme Roland et Charlemagne dans l'épopée de Turold. les princes normands ont su, entre 1060 et 1120, sinon soumettre, du moins rallier à leurs desseins les Etats féodaux de l'Ouest. D'abord en lutte avec les princes de la maison d'Anjou, ils sont parvenus, au temps d'Henri I^r Beauclerc, par des alliances de famille, depuis 1105 jusqu'en 1127, à les associer à leur fortune, et cette politique a été couronnée par le mariage de Geoffroi le Bel avec VEmperess Mathilde (3). Ils ont disputé le Maine (4) aux Angevins ; ils l'ont même occupé à trois reprises en 1064, en 1085, en 1110, et ils ont ainsi préparé son annexion définitive, survenue

(1) Orderic Vital, III, 243, 288, 474 ; — Guill. de Jumiègcs : « A cette époque,la coutume desNormands fui de mettre toujours les ennemis en fuite, cl de ne jamais leur tourner le dos. » (fi. //. de Fr., X, 189 c). — (2) Cli. de Roland, vers 2322 (jo l'en cunquis e Anjou).— (3) Ordenc \ital, IV, 210. 306 439, 498. — (4) Ch. de Roland, vers 2323, « si l'en cunquis... le Maine ».

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plus tard lors de l'avènement des Plantagenets (1). Alain II, comte duc de Bretagne, a reçu le duché breton en fief de Guillaume le Conquérant, et Conan III, son successeur, vaincu, a dû reconnaître avant 1066 la loi des Normands; dès 1084, Alain P"ergent se décide à faire hommage au duc de Normandie ; des alliances matrimoniales font de ce prince et de son fils Conan IV les feudataires dociles et fidèles d'Henri I^r Beauclerc (2). La Bretagne j)cut donc passer pour conquise, ainsi que le dit Roland (vers 2322). Si les Normands n'ont point conquis l'Aquitaine ni le Poitou (vers 2323, 2325), leurs ducs ont été souvent les alliés des princes Aquitains ; il s'est même produit en 1100 un événement qu'Orderic Vital a connu, que Turold a pu connaître, et qui lui aurait permis de placer ce grand Etat féodal parmi les conquêtes normandes (vers 2323). Guilhen VII le Troubadour ofirit alors en effet à Guillaume le Roux, duc de Normandie et roi d'Angleterre, de lui engager son duché d'Aquitaine. Guillaume accepta et réunit une grosse armée pour occuper le Poitou ; il annonçait tout haut qu'il célébrerait la Noël à Poitiers, lorsqu'il fut assassiné le 2 août 1100. Le projet resta sans exécution (3). Les Normands n'ont pas été les maîtres de la Flandre, mais le poète, par orgueil national, a pu placer l'Etat flamand dans la dépendance de son pays (vers 2328), puisque Henri I^'' Beauclerc a triomphé du comte Baudouin VII lorsque ce dernier a voulu soutenir la cause du fils de Courteheuse, Guillaume Cliton. Baudouin fut blessé grièvement, quand il tenta d'envahir la Normandie (1118) et il alla mourir à Aumale (juin 1119). La politique normande triomphe alors. Le nouveau comte, Charles le Danois, vient en 1124 à la cour d'Henri I'^'' à Rouen, et, après lui, c'est le candidat soutenu par les Normands, Thierri d'Alsace, époux de SybUle d'Anjou, qui devient comte de Flandre (1128) (4).

Dans la strophe fameuse du héros de Roncevaux résonne surtout l'écho des grandes entreprises extérieures des Normands. Les Normands ont conquis ces terres insulaires de l'Ouest qu'énumère fièrement le poète par la bouche de Roland (vers 2331, 2332) :

.To l'en cunquis e Escoce, e Vales, Irlande. E Engletere, que il tenait sa cambre.

L'expéd'tion merveilleuse de 1066 et cette bataille d'Hastings-

(1) Orderic Vital. III, 332 ; IV, 37. 38, 44, 51, 99,225. 230, 235, 294, 306, 307; Flichc. 188, 194, 230,298 ; Halphen, 137, 188. — Latouche, Le comté du Maine au XI» siècle, 1Q12. — (2) Chr. de Toiiraine, p. p. Salmon, II, 55-56 ; Orderic Vital, II, 117, 118, 196, 239, 259, 260, 290, 292 ; IV, 302- 308 : Fliche,194, 196, 271,274 ; — A.Lucliaire. H de Fr., U\ 300.— (3) Orderic Vital, IV, 80, note 1, 86. — (4) Orderic Vital, IV, 291, 315, 316, 483, 484.

Sunhif, orgueil des Normands (1), ont laissé ici visiblement leur trace. Par un anachronisme voulu, le trouvère a mis sous le haut patronage de Charlcmagne l'exploit capital de Guillaume le Conquérant. Il en a, avec sa précision coutumière, marqué les résultats. D'une part, l'Angleterre est devenue vassale du Saint-Siège, qui avait encouragé l'entreprise, envoyé à Guillaume l'étendard de Saint-Pierre avec un cheveu de l'apôtre, et aidé au succès des envahisseurs, en excommuniant Harold. Le duc de Normandie avait reçu la couronne royale à Westminster des mains des légats du pape, et Rome, depuis lors, revendiquait le tribut annuel et l'hommage, signes de sa suzeraineté (2). En 1113, Pascal II réclamait âprement ce denier de Saint-Pierre (.3), auquel le poète fait allusion .

Ad oes seint Pcrre en cunquist le chevage (4j.

De plus, Guillaume avait pu disposer en maître du royaume anglo-saxon conquis, en distribuer les domaines à ses fidèles du continent, et faire dresser l'inventaire complet de ses possessions dans l'île (le Domesday-book), avant 1086. Rien n'est plus juste que le vers du poète. L'Angleterre était devenue dans la réalité le domaine particulier du conquérant, sa « cambre », suivant l'énergique expression du trouvère.

Maîtres de l'Angleterre, les Normands n'avaient pas tardé à vouloir réaliser l'unité britannique, en soumettant à leur suzeraineté le reste de l'archipel. De 1088 à 1150, la dynast'e issue du Conquérant, surtout heureuse au temps d'Henri l", soutient contre le; Celtes de Galles une lutte, où la discipline et la ténacité normandes finissent par l'emporter. La presqu'île est cernée par une série de châteaux-forts et de fiefs normands. Henri II recueillera les fruits de cet effort, en soumettant définitivement les Gallois (5), mais l'œuvre est déjà amorcée, au temps de Turold. Plus avancée encore est, avant 1120, la pénétration des Normands en Ecosse, où Henri 1^^, par un coup de maître, brise l'hostihlé antérieure des Ecossais, en épousant Mathilde, fille de ]\Ialcolm III, le roi de l'Etat septentrional de la Grande-Bretagne, et en faisant

(1) Freeman, H islonj oj the norman conqiiesl of Enqland.5\o]. in-S". 3" éd.. Oxford, 1880; — Fliche,197 209. — (2) Orderic Vital, II. 122. 179; — Eadmer {H.de Fr., XI,193).— G.deMalmesburv.p. 299 ; — G. Baist,Z. f.rom. Phil.. XII (1892), 510. — (3) Lettre à l'cvèquc de ■\Vorcester,Mignc,f. i.,CLIX, 120. — (4) Ch. de Rol.,\eTS 373. —(5) Orderic Vital. II. 119, 183; III, 240, 280, 283, 289 ; rV,493.— Cuil. de Malmesburv.éd. Stubbs,n.477. — G. de Jumièges, livre VIII. ch.xxxi, Mgiie, P. L., CXLIX, col. 899.— Wace, Roman du Rou, vers 11, 471 et sq.

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épouser à Alexandre I«'', fils de Malcolra, une de ses filles naturelles. Depuis cette date, pendant près de deux siècles, l'Ecosse fera figure d'Etat vassal (1) du royaume normand. Enfin, c'est encore au temps de Turold que l'Irlande, refuge des ennemis des Normands, commence à tomber sous la domination des compatriotes du trouvère. Un Normand, originaire de cette Basse-Normandie qui a été la patrie du poète, Arnoul de Mont.;ommery, vers 1100, tente la conquête de lîle sœur ; il a épousé la fille du roi du pays Lafracoth. C'est le commencement de cette série d'expéditions aventureuses qui, en 60 ans, livreront l'Irlande entière à Henri II, auquel il échut de recueillir la moisson semée par la génération antérieure (2).

Le thème des conquêtes normandes remphssait d'une telle fierté la race normande, qu'un autre écrivain, Raoul deCaen, les énumère aussi, et, comme le trouvère, les passe successivement en re\'ue, depuis la Manche jusqu'àla ^léditerranèe.Turold n'a garde en effet d'oublier cette magnifique expansion des Normands, qui fait ressembler leur histoire au xi'^ et au xii» siècle à un roman d'aventures, supérieur en grandeur aux exploits tant vantés des conçuî's/arfors. Au lieu de races à demi désarmées, les conquérants normands avaient eu eneffet à vaincre les représentants de civihsalions souvent plus avancées que la leur, les Byzantins et les Sarrasins. Si, dans l'évocation de la conquête de la Lombardie (vers 2326), survit le souvenir delà destruction du royaume des Lombards par Charlemagne, il n'est pas impossible qu'il n'y ait aussi celui de l'occupation du duché de Bénévent et de la principauté de Salerne, qu'on désignait encore au xi^ et au xii*^ siècle sous le nom deLongobarcUe, parce, que c'étaient d'anciens duchés lombards(3). Or, ces pays avaient été conquis par les Normands, qui s'étaient contentés d'admettre la suzeraineté du Saint-Siège sur ces régions, pendant la seconde moitié du xi« siècle. Les Normands n'avaient point à coup sûr conquis « trestute Romaine » (vers 2326), mais ils avaient en fait étendu leur influence sur les Etats pontificaux, lorsqu'ils avaient conclu avec Nicolas II le pacte de Melfi (1059), assumé la protection du Saint-Siège, reçu d'Alexandre II la bénédiction pontificale et l'étendard bJni ; lorsque l'un d'eux, Guillaume de Montreuil, était devenu capitaine général (gonfalonier) de l'armée du pape (1060-1072), et lorsque Robert Guiscard avait arraché Grégoire VII aux griffes aUe-

(1) Hoveden.éd. Stubbs, I. 136. — Oïderic Vital. II. 185, 349 ; III, 130, 394, 399 : IV. 95, 96, 400, 403. — (2) Orderic Vital, II, 90,179, 198; IV, 26, 171, 178, 179, 189, 193. — (3) Gesla, éd. Hagenmever, p. 119.

mandes pour l'emmener àSalernc (1085). Ilsavaient ensuite placé un de leurs sujets, Didier, abbé du Mont Cassin, sur le siège de Saint-Pierre (1), avant l'avènement d'Urbain II, et celle sorte de protectorat normand sur Tltalic centrale devait se maintenir près d'un siècle, non sans inquiéter la papauté, mais aussi en lui servant de rempart contre les ambitions du Saint-Kmpire.

On sait la prodigieuse fortune des Normands en Italie méridionale. Elle est aussi évoquée dans les vers de i'urold ; c'est l'épopée de Robert Guiscard cl de Roger qu'il résume dans la fameuse strophe où Blancandrins montre Charlemagne maître de « Piiille e Ireslule Calabre» (vers 371), régions où le grand Empereur n'avait, en réalité jamais possédé un pouce de terre. Les vrais conquérants, c'étaient encore ces Normands, « qui dévoraient la terre », suivant l'expression d'une chronique bénédictine, tt qui, de 1047 à 1060, sous les ordres de (iuiscard, avaient occupé Tarente, Reggio, puis, de 1073 à 1078, poussé leurs conquêtes vers la côte occidentale, vers Amalfi et Naples et finalement avaient conquis la Sicile (1062-1072). Guiscard portait le titre de duc de Fouille, que ses successeurs réunirent à celui de comte de Sicile, et c'est en effet la possession de la côte orientale de l'Italie, avec ses fertiles plaines du sud, qui avait été, avant l'annexion de l'île sicilienne, le point de départ de la fortune des Normands. Fouille et Calabre avaient été les assises fondamentales de l'Etat normand italien (2).

Enfin, si Charlemagne n'avait jamais rêvé la conquête de l'Erapired'Oricnt, c'est ce rêve que les Normands ont caressé pendant plus d'un siècle, et Turold ne fait qu'anticiper lorscju'il leur en attribue la réalisation. Ils n'ont pas « eu la fiance de Costcnti noble» (vers 2329), mais il s'en est fallu de peu qu'ils en aient recueilli l'héritage. Déjà, au temps de Turold, ces précurseurs de Vltalia irredenta et du poète d'Annunzio veulent faire de Vamarissima, de l'Adriatique, un lac italo-normand, jettent les yeux sur Corfou, l'île qui en commande l'accès, sur l'Epire, sur Durazzo et Vailona, qui en sont les sentinelles continentales à l'ouest. Depuis Guiscard, qui a épousé la fille de l'Empereur grec, Constantin, jusqu'à Boémond, jusqu'à Roger II, le grand roi des Deux-Siciles, jusqu'à Guillaume II le Bon, ils n'ont cessé de se présenter en rivaux des Commcne. Au temps même de Turold, leurs projets sont connus et mettent en alarme le Basileus. Guiscard est mort au siège de

(1) O. Delarc, Les \nrmands en Italie, 1883: — F. Chalamlon. Les \ormands dans les Deux-Siciles, 2 vol. in-S", 1907; — Luchairc H. de Fr., II, 90, 93. — (2) Mêmes sources.

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Durazzo, et deux fois Boémond a tenté de mettre la main sur l'Epire, sur la fameuse via Egnalia qui mène à Salonique, sur la route de Byzance. Déjà la conquête d'Antiochc, revendiquée par les Grecs et passée aux mains de la famille de Boemond, peut passer, au commencement du xii« siècle, pour une nouvelle étape des Normands d'Italie sur le chemin de Constantinople (1). Ces ambitions étaient partagées par les Normands de France, dont les cadets allaient faire fortune dans les Dcux-Siciles, cueillir fiefs, abbayes, évêchés, héritières, colons et sujets. La complaisance que le trouvère, comme l'ont fait Raoul de Caen (2) et Serlon de Bayeux (3), a mise à rappeler ces conquêtes est une preuve manifeste de son origine normande.

Non moins probante est la prédilection qu'il montre à l'égard de sa chère Normandie, lorsqu'il compose la galerie des personnages de son épopée. Normands et Bretons, leurs vassaux, forment deux des « eschieles », des corps d'armée de Charlemagne. Ce sont des ducs normands, Richard le Vieux et son « neveu » Henri (Henri l" Beauclerc vraisemblablement), qui commandent les troupes normandes, alors que les autres corps ont souvent pour chefs des barons venus d'autres provinces de l'Empire. Il semble que le poète ait voulu ainsi marquer l'esprit de jalouse indépendance des Normands (4). A côté de Richard et d'Henri il a mis un autre grand seigneur normand, Rabel. Les deux figures féminines, si touchantes, qui apparaissent dans le poème, sont celles de deux grandes dames normandes ou apparentées à des familles normandes, Ada de Roucy ou Adèle de Blois et Juliane de Laigle, mère de ^Marguerite du Perche, reine de Navarre. De même que le poète n'a pas oubhé ses protecteurs, il a décoché les fiéches légères de son ironie à rencontre de quelques seigneurs normands, les Grantmesnil (Grandonie) et les Turgis, en accolant leurs noms à ceux d'émirs musulmans (5). Enfin, beaucoup de traits qui distinguent les héros du poème, Roland et Olivier, semblent provenir, en partie du moins, de personnages normands, et Gautier de l'Hum est certainement un Normand (6). Ajoutons que le poème de Turold a dû sa propagation avant tout à des Normands. Les premières mentions précises qu'on en possède proviennent d'écrivains normands, Orderic Vital, Guillaume de IMalmesbury,

(1) Orderic Vital, 11,89, 170-174. — Chalandon, op. cil., et du même auteur, Alexis Comment', 1900, in-8". — (2) Gesta Tancredi (H. Occ.Cr., III, 662). — (3) De capta Bajocensium civitate (1105), dans Wright, The anglosaxon satirical poets... of llie xii cenlury. II (1872), p. 244. — (4) Voir cidessus livre III, cil. m et iv. — (5) Ibid., eh. iv. — (6) Ci-dessus, livre III, ch. IX.

Raoul de Caen (1). C'est un scribe anglo-normand, celui d'Oxford, qui nous en a laissé la plus ancienne copie (1170). Ce sont probablement les Normands qui l'ont répandu si rapidement en Italie, sur la grande route des pèlerinages, comme l'atteste l'inscription de Xepi (2). C'est à des princesses normandes établies en Allemagne qu'est due, selon toute apparence, la vogue dont il y jouit. Mathilde, fille d'Henri I<^f Beauclerc, femme de l'empereur Henri V, a probablement apporté avec elle, comme le faisaient les grandes dames normandes, le goût des œuvTes de l'esprit français, qui enchantèrent la grossière Germanie. S'il est vrai que le curé Conrad a composé sa traduction allemande de l'épopée de Turold entre 1131 et 113G, comme on l'a cru longtemps, c'est probablement que ce chef-d'œuvre avait été apporté en Allemagne par la fiére petite cour normande de la princesse, qui gardait en l-'ranconic la nostalgie de la France. Si, au contraire, on admet avec Grimm, et avec la critique plus récente, que le Ruolandsliel a été composé postérieurement, c'est-à-dire après 1166, il convient de se souvenir qu'une autre Normande, JMathilde, la fille d'Aliénor, cette reine de l'intelligence, et d'Henri H, ce Mécène du xii« siècle, a exercé en Allemagne une semblable royauté, à la cour de son époux, le fameux Henri le Lion, duc de Bavière, de Saxe et de Brunswick (1168-1195) (.3).

Le patriotisme normand de Turold subordonné a son IDÉAL français. — TuFold cst douc originaire de Normandie, mais son patriotisme normand, sous l'influence de cet esprit des croisades et delà chevalerie qui anime son œuvre, n'a rien du particularisme étroit d'un André de Coutances et de ses pareils, dont Gaston Paris a tracé la piquante silhouette (4). Le trouvère a assez vécu en dehors de sa province, fréquenté dans tant de cours féodales françaises, vu de trop près l'union que la communauté de dangers et de gloires créait entre les combattants, pour ne pas concevoir au-dessus du renom de la patrie normande celui de la patrie française. Ainsi que l'observent les historiens des croisades, en Espagne comme en Orient, les noms de Provençaux, d'Aquitains, de Bourguignons, de Normands étaient les prénoms, le nom defamille était déjà celui de Français(5). Et c'est pour avoir été le premier à exprimer, en des vers immortels, cette union detous les Français de France, que Turold a mérité d'être le premier de nos grands poètes nationaux. Point n'est besoin de soutenir,

(1) Ci-dessus livre IV, ch. i. — (2) Ibid. — (3) Voir ci-dessous. — (4) G Paris, Mélanges, éd. Roques, I, p. 99-100. — (5) Voir ci-dessus livre III, cil. n

LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUH DU POÈME 475

comme le fait G. Paris (1), que seul un poète issu des provinces soumises directement à la suzeraineté capétienne a pu être animé de pareils sentiments, pour admettre qu'un Normand ait pu s'élever par le spectacle du grand œuvre de nos Croisés, par le penchant naturel d'une grande âme, par la clairvoyance d'un grand esprit, à la notion de la France une et indivisible. Celle-ci était en effet présente au cœur de tous ses enfants, au milieu même des périls qu'ils affrontaient, pour soutenir son honneur et sa gloire et pour sauver tout ce que le Moyen Age désignait sous le nom de pris, plus cher aux âmes bien nées que la vie même. La beauté de l'œuvre accomplie par ces FYançais, chez lesquels s'effaçaient les divergences provinciales, a fait du trouvère normand le héraut enthousiaste, non seulement de sa Normandie, mais encore de toute la « dulce » France.

L'auteur de ia Chanson de Roland et la Basse-Normandie;ses relations .wec l'Avkanchin. — CeNormand, qui est en même temps si Français, semble être né ou avoir vécu ses années de formation en Basse-Normandie. Les philologues, comme on l'a vu, depuis L. Gautier jusqu'à Suchier, ont relevé dans son œuvre des traces du dialecte particuher à l'Avranchin (2). Les historiens ont remarqué que le poète professe une affection toute spéciale pour la célèbre abbaye du Mont Saint-^Iichel et pour le saint qui en était le patron. On sait comment fut construite, sur le roc de Tombelaine {in Tumhd), au fond du golfe étroit de la péninsule du Cotentin, où s'engouffrent les marées de la Manche, le monastère dédié au saint archange. La légende voulait, qu'à la suite de plusieurs apparitions, l'évêque d'Avranches, saint Aubert (708- 725), eût pris l'initiative des constructions de la première abbaye, qui fut détruite par un incendie au temps du roi Robert (xi« siècle), une première fois, restaurée en 1023, de nouveau brûlée par la foudre au temps de Turold en 1112 (3s Elle renaissait chaque fois plus belle et devenait, grâce aux générosités des ducs de Normandie et de Bretagne, des seigneurs normands et des évêques ou même des souverains étrangers, l'abbaye de la Merveille. Son pèlerinage, l'un des plus fréquentés d'Europ? dès le vii« siècle, attirait les foules ; les Norm^ndi en propageaient la vogue en Itahe et jusqu'en Orient. L?> fête du saint célébrée, non le 29 septembre, comme on pourrait le croire, mais le 16 octobre en Norman- Ci) Ci-dessus, même chapitre. — (2) Voir ci-dessus même chapitre ; ^ Suchier, op. cil., p. XVII, conclut en ce sens, de même que Gautier (C/i. de Roland. I.LXVII; 11,22). — Dumesnil, p. 79 (p. 227). — (3) Orderic Vital, II, 9 ; III, 365-6. — Kalend. .\brincalense (Anal. Liliirg., I, 197.) — Jean d'Avranches (Migne, CXLVII, col. 61) ; Gallia Christ., XI.

die, était l'une des plus populaires, probablement la plus vénérée des Normands, ([ui avaient dans l'intervention de l'arcliango, protecteur de l'abbaye « du pi'ril de Mer )■, la foi la plus profonde (1). Seul un Normand, et un Normand de l'Avranchin, a pu évoquer dans une épopée, d'une façon aussi frappante, le souvenir de ce saint patron delà Basse-Normandie et du pays d'Avranches. Assurément, le nom de saint Michel était tort connu en dehors de la jjrovince ; Louis VII voulut faire, en 1157, à son sanctuaire, un pèlerinage que les historiens ont noté, et où il était accompagné d'Henri II (2). Après l'auteur de la Chanson de Roland, le géogra- ])he arabe Edrisi évalue les dislances des diverses villes de France, d'après leur éloignement des côtes du Mont Saint-Michel. Mais il faut rajjpeler que la propagation de ce culte fut en grande |)artie l'œuvre des Normands, et, d'autre part, qu'Edrisi écrivait son traité à la cour d'un roi normand, Roger II (vers 1152), à Palerme, probablement, d'après des renseignements recueillis en Normandie (3). G. Paris lui-même, aussi prévenu qu'il soit contre l'origine normande de noire poète, n'hésite pas à reconnaître que la mention du Mont Saint-Michel dans l'épopée de Turold est une présomption très forte en faveur de l'origine normande du trouvère. Toutefois, il estime que ce dernier a pu naître aussi bien en Bretagne française qu'en Avranchin, parce que le culte du saint était aussi populaire dans l'un que dans l'autre j)ays(4). Mais, comme à notre preuve s'en ajoutent d'autres qui montrent l'origine du poète, il n'est guère douteux que l'évocation du culte et de la fête de Saint-Michel en Péril de IMer ne soit un indice de la persistance de l'attachement du trouvère pour le pays d'Avranches. Quelle insistance en effet ne montrc-t-il pas pour mettre la fête du saint au nombre des plus importantes de la France chrétienne, et pour en faire celle que Charlcmagne place au premier rang. C'est en effet le 16 octobre, « al jiir de seint ]\lichel », au jour de cette « mult halte jesle », que l'Empereur tiendra sa cour à Aix-la-Chapelle, en vue de célébrer la conversion et la soumission de Marsile, l'achèvement de la conquête de l'Espagne et le triomphe de la chrétienté sur les Sarrasins (vers 36, 37, 53). Lorsque le héros normand, qui est aussi le héros français par excellence, Roland, rend le dernier soupir, la terre tremble et la nature prend pour ainsi dire le deuil du mort, du Mont Saint-Michel jusqu'à Sens (vers 1427, 1428). C'est enfin le saint du pays d'A-

(1) Gautier, p. LXVIII-IX; II, llS-119. De plus, voir le Cart'inédil du MonI Saint-Michel. — Sur la vogue de ce culte à la fin du xi" siècle, Robert le Moine (H. Occ. Cr., 111,733). —(2) Robert de Torigni, Delisle, I, 314. — (3) Edrisi, Géogr., trad. Jaubert, II, 350-3G4. — (4) G Paris, Homa- /ii(7, XI, 405-407.

LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUR DU POÈME 477

vranchin que Dieu lui-même envoie pour recueillir l'âme du preux mourant et pour l'emporter en paradis.

Deus tramist sun angle Chérubin,

E seinl Michel [qu'om cleimet] del Péril (vers 2393-9 1).

Ce qui achève de démontrer que le poète était originaire de l'Avranchin, c'est enfin, parmi les personnages de son épopée, la présence de ce fidèle vassal auquel il donne un rôle si considérable et sur lequel il insiste avec tant de soin. Pourquoi le trouvère aurait-il attribué à Gautier del Hum un rôle semblable (1), s'il n'était né ou n'avait vécu lui-même non loin de cette paroisse de Poilley, auprès de cette terre ou de ce fief de l'Hum, dont nous avons retrouvé la situation et indiqué les détenteurs. C'est là, à l'ombre tutélaire de l'abbaye de la ^Merveille, auprès de cette terre qui lui rappelait sans doute les souvenirs de son enfance et de sa jeunesse, que l'auteur de la Chanson de Roland a dû recevoir ces impressions premières qui ne s'efïacent jamais de la mémoire des hommes, et qui, jusqu'à leur dernier jour, font revivre à leurs yeux les paysages, les têtes, les scènes familières, les noms des notables du pays natal. Il est donc étabU, autant que le permettent la pénurie des documents et le recul de ce passé lointain, qu'on doit la Chanson de Roland à un clerc lettré, probablement jongleur récitant, familier des cours seigneuriales, d'origine normande, et vraisemblablement né en Avranchin, dans la région oîi l'abbaye du ^lont Saint-^Iichcl exerçait sa suzeraineté, au voisinage du fief de l'Hum et de la paroisse de Poilley.

Le nom du poète de la Chanson de Roland, Turold ; hypothèses A son sujet. — L'identité de ce poète a donné lieu à bien des hypothèses. On semble d'accord pour admettre qu'il se nommait Turoldus (Turold), comme il a pris soin de nous l'apprendre à la fin de son épopée :

Ci fait la geste que Turoldus declinet.

La difficulté qui naît du sens du mot declinet diparaît, si on admet notre hypothèse, à savoir que Turold a été à la fois l'auteur et le récitant de son poème, comme il y en eut tant au xii^ siècle, comme le fut par exemple Garnier de Pont Saint-IMaxence, Normand lui aussi (2). On a objecté que les poètes, de mêmequeles artistes de cette époque, gardaient généralement l'anonymat (3). Le fait est exact le plus souvent pour le xi'= siècle ; il l'est beau-

(1) Ci-dessus, livre III, cli. m. — (2) Voir ci-dessus, li\Te Fv, ch. ii ; et l'ouvragede Faral. — (3) Petit de Julleville, C/i. de Roland, Introd. ,p. XVL

coui) moins pour le xii". A l'époque où Turold écrit, nombre de indiires d'œiwres et de tailleurs d'ymuiges commencent à signer leurs œuvres. Une foule d'écrivains de celte période ont fait connaître leur personnalité, depuis un grand seigneur, tel que Guillien VII, jusqu'à de simples clercs, comme Wace, Benoît de Sainte Maure, Chreslien de Troyes, sans parler de la foule des trouvères et des troubadours. De même que Turold, le poète de Tristan et d'Isciill, Thomas, énonce son nom à la fin de son poème (1). L'auteur de la Chanson de Roland a eu sans doute la fierté légitime de son œuvre et n'a pas voulu que son souvenir pérît tout entier. Sans avoir la vanité naïve du grand Corneille, il a eu la pensée qu'il devait pour le moins transmettre à la postérité ce simple nom roturier.

C'est ce nom presque caché dans le resplendissement triomphal de son épopée au Moyen Age qui a été remis en lumière depuis un siècle. On a tenté de soulever davantage le voile qui couvrait le trouvère et de savoir quel était ce poète génial, dont la vie est aussi obscure que son œuvre est éclatante de lumière. Ce vocable d'origine nordique {thor-olf), comme l'a remarqué G. Baist (2), est surtout très répandu en Normandie, oii encore aujourd'hui, dans la Manche et le Calvados, les Thouroude. Touroudc, Théroude sont légion (3). Il se retrouve aussi dans la Grande Bretagne anglo-saxonne, où Francisque Michel signale en 806 un Thurold, vicomte de Lincoln, et un autre seigneur du même nom sous le règne d'Ethelred (990). Une famille du Lincolnsliire du nom de Therold se serait même perpétuée jusqu'au temps du premier des Stuarts (4).

Les Turold normands. Turold, abbé de Peterborough, Turold, ABBÉ de Coulombs ; Turold, évèque de B.vveux. — A l'époque où l'on croyait que la Chanson de Roland avait été composée avant 10G6 ou avant 1080, on a pensé que l'auteur de l'épopée était un abbé normand, Turold, bénédictin de Fécamp, lils de l'ancien précepteur de Guillaume le Conquérant, auquel ce roi donna (1069) l'abbaye dePétcrborough,après celle deMalmesbury, et qui mourut en 1098. C'est la thèse que Génin a soutenue (5). Elle n'a plus guère aujourd'hui de défenseurs. Le seul fait que le poèmeestpostérieurà 1100 suffit à la ruiner complètement, sans

(1) Romania, XIV, 405 ; — Crescini, XXIV,632: — Dumesnil, op. cit., 89; — Ck-dat {H. L. Fr., de Petit de Julleville, I, 280). — (2) G. Baist, Variai.. 231-32. — (3) L. Gautier, Ch. de Roland, Inlrod..l, p. VII-VIII ; LXVII; — Dumesni!, 78. — (4) F. Michel. Cli. de Roland, p. V et VI. — (5) Génin, Ch de Roland, Inlrod., p. LXXV-LXXXIII ; Gautier, LXV ; Dumesnil, 79.

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compter qu'il faudrait autre chose qu'une similitude de nom, pour attribuer à l'abbé de Peterborough la paternité de notre poème. On en peut dire autant du mystérieux Turold, dont le nom apparaît sur la tapisserie de Baveux, œuvre dont la date ne paraît pas être antérieure au xii« siècle (1). A la fin du xi^ siècle, et dans le premier quart du xii^, on rencontre dans les cartulaires nombre de Turold. Il y en a dans le pays Chartrain, où les documents mentionnent divers individus de ce nom appartenant aux diverses catégories sociales. Le savant auteur de l'étude sur les Ecoles de Chartres au Moyen Age, l'abbé Clerval, a même supposé que le poète de la Chanson de Roland était Turold, abbé de Cou/onifts, monastère bénédictin de la région chartraine (2). Mais ici encore la seule preuve donnée est l'homonymie, et elle est insuffisante. En Normandie, pendant cette même période, le fils d'un certain Torulfus, Richard, concède à l'abbaye de Saint-Evroult l'église de Damblainville, quïl dote de biens détachés de son patrimoine (3). En 1107, il est question, dans le cartulaire de cette abbaye, d'un Turold, père d'Onfroi de Vielles (4). Dans une charte concédée par Raoul de Conches (fin du xi<^ siècle) apparaît comme témoin Gilbert, fils de Turold (5), à côté de Gautier de Chaumont et de Guillaume de Pacy. Le fief de ce Gilbert, filius Turoldi, est mentionné dans une charte d'Henri pr (1113)(6). Un grand seigneur normand, Roger de Beaumont, avait pour aïeul un Téroude (7). Dans le rôle des morts dû à Vital de Savigni (auteur qui n'existait plus en 1122), est nommé aussi un Turold (8). Un autre apparaît dans la région voisine de Rouen; c'est le père d'un moine de la Trinité du ilont. Le cartulaire de cette abbaye indique encore six autres Turold, dont un chevaUer, seigneur de Drincourt dans le pays de Bray, et un chambellan de la comtesse Guinnor (9). On connaît encore sous ce nom un connétable de Bayeux(lO). Enfin, en Terre Sainte même, on voit paraître (1101) un vicomte Turold, qui figure comme témoin du célèbre prince de Galilée, Tancrède, dans une charte de ce dernier, datée d'Antioche (11). Toutes les conditions apparaissent parmi ces Touroude,

(1) De La Rue, Essais hisl. sur les bardes et jongleurs normands. Caen, 1834, 11,57 — Marignan. La tapisserie de Bageiix. 1902.Sau\age; — B" Ec. Ch.. 1921. —(2) CIer\al, p. 231.- Le Cart. Saint-Père de Chartres indique d'autres Turold (Migne, CLV, coL 296, 302), éd. Gucrard. — (3) Cari" Sainl-Evroull (éd. d'Orderic, p. p. Le Prévost, V, 188, 191). — (4) Orderic Vital, II, 14. — (5) Ibid.,\, 181. —(6) Ibid., V, 198.— (7) Ibid., III, 339. — (8) Mem. Antiq. \orm.. 2' série, V, 235. — (9) Cari' Sainte-Trinité du Mont, p. p. Guérard (cart. Saint-Bertin), 424, 429, 436, 441,444, 446-49,453; — Drincourt est aujourd'hui Neuchâtel-en-Brai, Le Prévost, Notes sur l'Eure, 30. — (10) Lanore.B'.iîc. Cft., p.86. —(11) Rôhriclit, Regesta, p. 5.- Riant, B. Occ. Crois., v. 59.

depuis d'Ile d'humbles agents jusqu'à celle des chevaliers, des barons et des clercs.

L'érudit allemand W. Tavernier s'est attaché à l'une de ces personnalités, dans laquelle il a crû reconnaître l'auteur de la Chanson de. Roland.C'est un évoque de Baveux, Turold, dont il a reconstitué la biographie avec une patience méritoire, dans une monogra])hie très étudiée (1). Ce personnage avait été installé par Guillaume le Roux sur le siège épiscopal du Bessin, où il resta de 1097 à 1104 ; il paraît être né entre 1055 et 1060. Il perdit son évêché à la suite d'un conllit entre la Curie romaine et Henri I'"'' Beauclerc en 1104.Corrcspondant de Saint-Anselme et d'Hildebert de Lavardin, dont il fut l'ami, mentionné avec éloge par les papes Pascal II et Honorius II, il paraît avoir prolongé sa vie jusqu'en 1130, à l'abbaye du Bec en Haute-Xormandie,où il avait trouvé une retraite après sa déposition. Pour identifier ce pieux théologien avec le trouvère de la Chanson de Roland il n'y a d'autres preuves que l'homonymie. Tavernicr,qui en a senti l'insufTisance, a échafaudé une série d'hypothèses, dont aucune ne soutient l'examen. II a fait figurer l'ex-évêque de Bayeux à cette assemblée de Chartres, où Boémond, qui venait d'épouser Constance, fille de Philippe 1er, chercha à intéresser la chevalerie française à ses ambitions, dissimulées sous le prétexte de la Croisade (1106). ^lais le savant allemand a cru à tort que la genèse de la Chanson de Roland était uniquement hée aux péripéties des Croisades d'Orient. Il a pris pour l'élément principal de cette genèse la guerre sainte orientale, qui n'en est que l'élément accessoire, et il n'a même pas soupçonné que c'est dans l'Espagne du Nord que le trouvère a conçu l'idée géniale, recueilli les impressions profondes,reçu le choc divin, qui ont déterminé la composition de son épopée. La Chanson de Roland ne doit rien à l'assemblée de Chartres, et l'argument principal qu'allègue Tavernier s'évanouit. Le savant philologue suppose également, sans autre preuve que la mention des divers lieux énumérés dans le poème, une série de voyages qu'aurait exécutés l'évêque Turold. La supposition est d'autant plus invraisemblable que ce prélat aurait pu difficilement abandonner son diocèse, pour se livrera ces pérégrinations, pendant son épiscopat, et qu'elles lui étaient encore plus difficiles, sans contrevenir à la clôture monastique, lorsqu'il fut devenu moine à cette abbaye du Bec, qu'il ne paraît guère d'ailleurs avoir quittée jusqu'à sa

(1) Tavernier, Vorff., p. 193, 198, noies; Beilriigc ziir Bolandsforschung, Z. /./r.Spr., XXXVIII, 117 et sq. ; XXXIX, 1.33, ISG (Turold, évèquc. et Turold, moine); Turoldiis. die Ilochzeil in Chartres and Rolandsepos,ibid.,'Shl, 101, 491 — Sur cet évèque, Callia CIv., XI, 300 (C-dition 1874).

LA DATF, LA PATRIE, l'aUTKLH DU POÈMK 481

mort. Quant au pèlerinage que l'évèque Turold aurait fait à Compostelle en passant par la Catalogne et la vallée de IT^brc (1), nous en avons montré l'impossibilité à la date (1107) où Tavernier le place (2). Supposer, d'autre part, qu'un évèque ait pu se livrer aux occupations d'un trouvère, c'est encore une hypothèse en contradiction avec tout ce que nous savons du milieu où vécut Turold. Qu'un prélat, tel que Baudri de Dol, JMarbode ou Hildebert composât des poèmes latins à la façon des humanistes, rien n'était plus naturel. Qu'il se Uvrât aux grands travaux d'un historien et d'un théologien rien n'était plus commun. Mais qu'il rivalisât avec des clercs jongleurs pour écrire des chansons de geste, ce serait le seul exemple que l'on connaisse d'un pareil fait (.3). Il n'y a donc aucune vraisemblance qui permette d'admettre que l'évèque de Baveux, Turold, soit l'auteur de la Chanson de Roland. Notre hypothèse sur Turold, Normand originaire de l'Avranchin, sur sa condition de clerc récitant, sur ses voyages et son séjour en Espagne. — Du travail auquel nous nous sommes livré il résulte au contraire que notre grande épopée est due à un clerc jongleur, auteur à la fois et récitant, qui possède une culture religieuse, liturgique et classique, sinon profonde, du moins assez étendue en surface. Ce clerc est, autant que les probabiUtés permettent de se rapprocher de la certitude, presque certainement originaire de la Basse-Normandie et spécialement de l'Avranchin, où se trouvent le fief de l'Hum et l'abbaye du Mont Saint-^lichel (4). Son nom, celui de Turold, apparaît précisément, au milieu du xii<^ siècle, non loin de ceux des feudataires nobles de l'abbaye, les seigneurs de l'Hum, parmi ceux des censitaires roturiers des moines. En 1159, un certain Toroldiis est mentionné dans un rôle concernant des reconnaissances de rentes foncières dues à l'abbaye du î\lont Saint-Michel (5). Cette mention n'autorise pas à établir un hen entre le trouvère Turold et le censitaire Turold, mais elle prouve que ce nom était connu dans la mouvance de la fameuse abbaye normande, où se trouve presque certainement le berceau du poète. Il est probable que notre trouvère mena la vie errante des clercs jongleurs, auteurs et récitateurs de gestes, qu'il conserva en même temps la gravité et la foi profonde puisée dans l'éducation de sa jeunesse. N'y a-t-il pas en

(1) Tavernier, Turold in Spanien. Z. f. fr. Spr.. 1912.138-151. — (2) Voir ci-dessus, livre IV. — (3) Voir l'ouvrage de Faral. — (4) Voir ci-dessus, chap. IV, et livre III, ch. m. Le Cart« du Mont Saint-Michel, fol. 35 . 78 et sq. (xi= siècle') nomme plusieurs Tonilfiis. Turulfiis (nom voisin de Turold). dans la suite d'.\lain de Bretagne et de Robert de Mortain (notamment en 1085). — (5) Cart« du Mont Saint-Michel (état de censitaires), fol. 115.

effet une inducUon à tirer de la similitude de nom de ce prévôt des moines de labbaye du Mont Saint-Michel, Turpin,qui vivait au temps de Turold (1), avecle nom du fougueux et pieux archevêque, compagnon daimes des preux de Honcevaux ? Peut-être faut-il voir dans ce prévôt le premier éducateur du trouvère.

Le silence des cartulaires de Basse-Normandie prouve que Turold ne fut pas un clerc bénéficier résident, ou même lié à quelque monastère normand. Mais le ton grave et l'enthousiasme mystique qui se remarquent dans son poème montrent qu'il resta attaché à l'Eglise, malgré sa profession de trouvère. Comme Garnier de Pont Saint-Maxencc (2), il a pu trouver auprès des prélats et des abbés encouragement et réconfort, tellement son œuvre était propre à propager cet esprit de croisade, que les papes et les évêques, aussi bien que les moines, s'efforçaient de stimuler par tous les moyens. Il semble en même temps avoir eu l'humeur voyageuse, lui qui vante l'expérience due aux hasards de la route (3), Il se peut qu'il ait été l'hôte successif de cours seigneuriales multiples, d'abord de celles de Normandie, de Séez ou d'Argentan, aussi bien que de Caen, puis de celle de Chartres, surtout de celle d'Angers. On peut, à certains indices, se l'imaginer auprès des seigneurs de l'Ile-de-France, surtout auprès de l'évêque de Laon, Barthélémi de Jura, de la maison de Roucy, peut-être à Reims où vivait le souvenir des archevêques de cette même maison, les Ebles et les Manassès, successeurs du contemporain de Charlemagne, Turpin. Peut-être Iraversa-t-il ces cours champenoises et bourguignonnes, dauphinoises provençales, languedociennes,gasconnes, béarnaises, dont on perçoit les échos dans ses vers. Il n'y a rien de hasardeux à croire qu'il a, comme presque tous ses contemporains, visité les centres célèbres de pèlerinages, qu'il a peut-être suivi les bandes de pèlerins ou de chevaliers en route vers les sanctuaires ou les champs de bataille de l'Espagne. On n'en saurait guère douter lorsqu'on trouve consignées dans la Chanson de Roland les légendes relatives à Girart de Roussillon, le fondateur de Vézelay, à Ogier, le pieux chevalier de Saint-Faron de Jleaux, les traditions chères aux abbayes de Saint-Gilles en Languedoc, de Saint-Romain de Blaye, de Saint-Seurin de Bordeaux, en Aquitaine et en Gascogne (4). On a des exemples de clercs, voire même de chanoines, qui accompagnaient ainsi les armées aux croisades, eu leur récitant les cantilènes, destinées à

(1) Voirci-dessus. livre III ch. m. — (2) Voir ù ce sujcirouvragc de Faral. — (3) Cil. de Roland, vers 2524 » nntll ad apris ki bien conuisl ahan », et strophe linale. — (4) Voir ci-dessus, livre IIJ, ch. m et iv ; livre IV.cU. ii.

LA DATE, LA PATRIE, l'aUTEUR DU POÈME 483

exalter le sentiment religieux et chevaleresque, œuvre pieuse que l'Eglise considérait avec une sympathie méritée (1).

Enfin, autant que la certitude puisse exister en histoire, cette science conjecturale, il est certain qu'un auteur aussi informé des événements des croisades d'Espagne, aussi familier avec les routes et les régions du bassin de l'Ebre que le poète de la Chanson de Roland, n'a pu acquérir cette précision extraordinaire de connaissances, qu'en visitant les pays où il a placé le théâtre de son épopée et même qu'en y faisant un assez-long séjour. Des inductions que nous avons groupées il semble résulter, sans presque aucun doute, que le poète, familier de Rotrou de Perche, Normand comme lui et allié de cette maison de Roucy, qui a\'ait tant de liens avec les souverains et les familles aristocratique? de France et de l'Espagne du Nord, a dû accompagner son protecteur et probablement sa protectnce, Marguerite, reine de NavaiTe, fille de Juliane de Laigle, au delà des monts. Comment aurait-il pu en elïet connaître aussi bien ces chemins de l'Ebre aux Pyrénées, cette vallée de Cize et d'Aspe, cette terre de Pine, le Sobrarbe avec ses sanctuaires vénérés, berceau de la nationaUté aragonaise, ces plaines ondulées du diocèse de Barbastro, avec le puy de Peraltilla, les fiefs de Sébil et de Berbegal, le château-fort de Napal, ces vallées de l'Ebre et du Sègre, où se trouvaient Balaguer et les Monegros, cette splendide capitale de Marsile,Saragosse, ce boulevard de la frontière, Daroca, s'il n'avait vécu dans un pays, où l'histoire récente et les détails de ces événements lui étaient familiers ? Comment enfin, en cette Espagne du Nord, alors toute peuplée de souvenirs français, parcourue par des chevaliers français, gascons, aquitains, languedociens, normands, où la plupart des prélats étaient d'origine française, où l'esprit de Cluny animait les monastères, où dans les \illes vivait un peuple d'habitants immigrés de France,le trouvère n'eût-il pas trouvé lair, l'esprit, le doux langage du pays natal ? C'est surtout ce coin de terre normande, formé par l'apanage de Rotrou de Perche et de Marguerite de Laigle, reine de Navarre, où vécurent tant de chevaliers et de clercs normands, c'est cette nouvelle Normandie des bords de l'Ebre, du Quelles et derArga,que la Chanson de Roland évoque d'une manière saisissante. Le poète en connaît les plus petites forteresses, granclies par le souvenir récent des luttes épiques de ses chers Normands : Tudela, Valtien-a.Cortes, devant les murs de laquelle il assied le camp de Charlemagne, Tôrtoles,

(1) Voir l'ouvrage de Faral.

4iSl UU NOUVEAU SUR LA CHANSON UE HOI.AND

.Moiuiblcs (1), CCS oasis de verdure cl de fraîdieur (jui rient sous le soleil du midi, à l'ombre de leurs vergers, dans la plaine opulente, étendue de Tarazona au grand fleuve et aux portes du chef-lieu de l'apanage de Rolrou.

Guillaume Tuhold et Rcgeh de Sai, clercs étabiis a TuDELA. — Enfin voici que tout à coup se révèle à nos yeux un document,unc charte du cliapilreNotre-DamedeTudela.où, dans cette région sifamilièrcau ])oétede la Chanson de Roland, apparaît la figure d'un clerc, l\'(7W/;HK7'(iro/(/ii.'î, d'origine normande, qui, en 1128, en compagnie d'un de ses compatriotes, délient une ancienne mosquée convertie en église, auprès de la porte de Saragosse, au chef-lieu même du fief du grand seigneur normand, compagnon de guerre d'Alfonse le Batailleur. Cette charte, datée du 22 septembre, est une donation faite en faveur de Hoger de Seis (Sai) et de Guillaume Turold, confrère (consodalis) du premier, par Inigo, doyen-abbé du chapitre Notre-Dame et chapelain du roi d'Aragon. Elle est consentie à titre de concession héréditaire, moyennant le paiement nnnuel à la Saint-Michel, au chapitre, d'une rente de 18 deniers en monnaie de Jaca Les notables de la colonie normande assistent à l'acte et le souscrivent. Ce sont Godefroi d'Argentan, Siefred d'Escures, Cauf de Lisieux, Guillaume Bordet, alcaïde du château et fils de ce Robert Bordet de Culei, qui fut prince de Tarragone. En consignant la date, le rédacteur, qui altère ces noms normands, ne manque pas de rappeler que son roi règne (grâce au concours des Français, pourrions-nous ajouter) de Barbastro jusqu'aux monts d'Oca et jusqu'à JMonréal, près de Daroca, en même ttmps qu'il mentionne la souveraineté du comte de Perche à Tudela (2).

Quel était ce Roger de Sai, clerc compagnon de Turold ? Il est probable qu'il appartenait à cette grande famille normande des Sai, souvent mentionnée dans les cartulaires de Sécz et du Mont Saint-Michel, et dont les membres, les Engelier, les Picot, les Jourdain, les Robert, les Godefroi, les Gilbert, ont été les bienfaiteurs infatigables de ces abbayes, ainsi que de celles de Savigni et d'Aunay. Originaire d'une localité, celle de Sai (Saia, Saiwn, Sadiiim, Sai, Sei) située à une lieue d'Argentan, dont l'église collégiale était à la collation de l'abbaye de Silly-en-Gouffern, ces hauts barons, qui avaient pris part à la conquête de l'Angleterre et qui vivaient dans la familiarité des ducs de Normandie, avaient de nombreux domaines disséminés, depuis la région

(1) Voir ci-dessus, livre I"", cli. iv et v ; livre II, ch. i et ii. — '2) Donalio faiii Sarraceni apud Tutelam (22 sept. 1128), Esp. Sagr., L, n" 8. p. 391".

d'Argentan jusqu'au comté de Mortain et au diocèse de Coulances, où ils détenaient la terre de Gouville, et jusqu'au pays d'Avranches, où leur grand lief, ainsi que leur manoir de ^larigni, éiaient peu éloignés de ceux des Riviers et des seigneursdel'Hum, de même que leur baronnie de Montauban, où se trouvait Hauteville, était aux portes de l'abbaye de Savigni (l).Ce Roger de Sai, qu'on rencontre à Tudela, venait-il de l'abbaye Saint-Martin de Séez, qui fut.au xii^ siècle, en possession d'un prieuré dans la ville espagnole? On ne peut le savoir. Des personnages du nom de Roger figurent bien parmi les témoins des chartes de Séez, mais en général sans désignation d'origine, sauf Roger d'Evreux, qui fut abbé du monastère à la fin du xi" siècle (2). Mais, ce qui est certain, c'est que la mention, après le nom du clerc de Tudela, d'un nom de terre normande, indique bien un personnage de rang aristocratique, comme le sont d'ailleurs tous ceux des témoins qui signent la charte de donation et qui appartiennent à la meilleure noblesse normande de cette région d'Argentan, d'où les Sai étaient précisément originaires.

Le clerc Guillaume Turold, qui accompagne Roger de Sai et qui est son confrère en clèricature (consodalis), n'a au contraire rien qui désigne une extraction noble. Inférer de cette coïncidence de nom que le clerc normand de Tudela est le même que le trouvère clerc, auteur de la Chanson de Roland, c'est évidemment émettre une assertion qui n'offre pas les caractères de la certitude. Mais si l'on observe que le poète connaît bien cette région si limitée de l'Espagne du Nord ; que les notions qu'il donne dans son poème supposent une familiarité peu commune avec le chef-lieu de l'apanage de Rotrou de Perche et avec ses environs ; que l'insistance avec laquelle il a placé dans cette zone les principales conquêtes de Roland et de Charlemagne implique une prédilection spéciale pour ces lieux ; que, de plus, il paraît avoir connu un certain nombre de noms arabes (3), comme il était naturel dans une région où les souvenirs des ^Maures et de leur langue étaient famiUers aux populations ; on ne peut s'empêcher de remarquer que la présence d'un Guillaume Turold à Tudela est pour le moins de nature à légitimer l'hypothèse ici formulée. Il n'y a pas un simple hasard dans le fait de la rési-

(1) Sur les Sai.chartes de 1060 à 1130 dans CoW» MontSaint-MicIelJo]. 36- 38)86,90.95.98,100. -Cart. de Sée-,n» 60,114. 197, 211.-Cart.Sainl Père de Chartres, 602.— Gallia Clir., XI, instr. col. 147, 152, 443 —Ch. Fierville, Etude hist' sur le marqu' de Marigny,Mém. Soc. Acad. Colcntin. I (1875), 82, 88, 147, 149, 165, 176. 177, 178. — (2) Cart. de Séez. n"' 199, 206 (1088- 1101). — Gallia Christ., XI, instr. p. 150. - Orderic Vital, II, 20, 48, 47, 57. — (3) Exemples cités, livre II, ch. i, ii, m, vi.

dence d'un clerc normand en cette partie de l'Espagne et la coexistence, à cette date, d'un trouvère porteur d'un nom semblable, qui a écrit, sous l'impression des croisades franco-espagnoles et des événements dont cette région a été le théûtre, le chef-d'œuvre de l'épopée française. Si l'on supposait qu'il ne nous reste de Chateaubriand qu'un nom, qu'on n'eût conservé à son sujet aucune notion biographique, qu'on n'eût d'autres renseignements sur sa personnalité et sa vie que ceux d'un seul ouvrage, tel que les Natchez, et qu'en un seul document précis on eût la preuve du séjour en Amérique, à Philadelphie, par exemple, dun homonyme du célèbre écrivain, ne pourrions-nous pas admettre qu'entre le Français émigré qui passa quelque temps aux Etats-Unis et l'auteur qui a écrit ce roman célèbre au début du xix<^ siècle, il y avait identité. On peut étabhr une présomption semblable entre l'auteur de la Chanson de Roland, et Guillaume Turold, le clerc normand qui résida à Tudela, fief du normand Uotrou de Perche, en compagnie d'un autre normand, Roger de Sai. Hypothèse sans doute, mais autorisée par une foule d'indices, légitimée pai des preuves directes et indirectes nombreuses, et qui donne la clef de bien des problèmes posés par le poème lui-même. Quelle merveilleuse coïncidence n'y aurait-il pas, en ce cas, entre le séjour, à la même époque, sur le sol de l'Espagne du Nord, sur cette terre abreuvée du sangde nos héros,desdeux plus grands génies qui aient alors fondé la suprématie spirituelle de la France, Guilhen "VU le Troubadour, le vainqueur de Cutanda, le créateur de la poésie lyrique romane, et Guillaume Turold, le clerc trouvère normand, qui chanta, dans la Chanson de Roland, Tépopée de la Croisade, toute vibrante de la foi et de l'héroïsme de nos chevaliers !

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