‹ Du nouveau sur la Chanson de RolandChapitre 3 sur 56 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'état des recherches relatives à la genèse de la Chanson

de Roland. La théorie des Cantilènes. L'Œuvre récente

de J. Bédier.

Retirée de l'oubli depuis moins d'un siècle, la Chanson de Roland a provoqué, depuis soixante-dix ans, l'admiration des lettrés. Les recherches des romanistes ont tendu, sans y réussir entièrement, à percer le mystère de ses origines. Ils ont émis des théories sur l'inspiration qui a présidé à son éclosion. Ils ont tenté de déterminer la part de la réalité et de la fiction qui y est contenuCj en même temps qu'ils s'efforçaient à dissiper l'obscurité qui enveloppe encore la personnalité de l'auteur de ce chef-d'œuvre de notre poésie épique. Une multitude de travaux ont été consacrés en France, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, même en Amérique, à élucider les questions qui se rattachent à ce poème. Des trésors d'érudition ont été prodigués sans qu'on soit parvenu à donner une solution à tous ces problèmes.

Après les tâtonnements qui suivirent la découverte du manuscrit d'Oxford, où est contenu le texte le plus ancien du poème, l'école des grands romanistes, dont Gaston Paris, Pio Rajna,

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Léon (iaulicr, Longnon étaient les chefs éminents, rendit à l'élude de la Chanson de Roland les services les plus signalés. Elle en fixa la forme et la grammaire ; elle en montra les beautés littéraires ; elle lui rendit sa place parmi les œuvres cajjitales, dont peut s'enorgueillir l'esprit français. Mais, sur le fond même du poème, sur les sources de son inspiration, sur la méthode de composition, sur la personnalité de l'auteur et sur la date même de la publication de son œuvre, cette école fut égarée par l'esprit de système et par les aventureuses ou nuageuses théories de l'érudition germanique. De puissants esprits, des maîtres, tels que Renan et Gaston Paris, se laissèrent décevoir par ces mirages. Pour eux le poème de Turold était né du travail collectif de l'imagination populaire. Ce travail aurait eu pour fondement historique les rares notions qui avaient survécu au sujet de la défaite de l'arrièrc-garde de Charlemagne à Ronccvaux. Elles auraient servi de cadre fragile à l'élaboration d'une foule de légendes, qui se seraient lentement formées, autour de personnages réels du viii<',du ix'' et du x^ siècle. Une série de chants populaires, les canlilènes, aurait été ainsi composée pendant trois cents ans. C'est à la fin du xi<= siècle, qu'un travail de juxtaposition, de fusion, d'élimination, dû à une individualité puissante, aurait donné naissance à la Chanson de Roland.

Ces théories passées au crible d'une critique pénétrante, servie par une méthode rigoureuse, se sont écroulées sous les arguments du célèbre auteur des Légendes Epiques, J. Bédier, Dans cet ouvrage magistral, qu'un juge autorisé, F. Lot, a appelé « l'œuvre maîtresse la plus parfaite qu'ait suscitée le Moyen Age » (1), pour la première fois, on a vu un romani.ste rompu aux procédés de la méthode historique, en même temps qu'à ceux de l'analyse littéraire, mettre en œu\Te toutes les ressources d'une érudition variée et profonde, d'un sens esthétique sûr et fin, pour montrer que les œuvres épiques plongent leurs vraies racines, non dans un passé mort, mais dans le passé récent, où leurs auteurs pouvaient trouver les véritables éléments de la vie qui anime leurs œuvres. Il a osé le premier exprimer cette idée originale et féconde, que les chansons de geste ont été le reflet, non de la société du haut Moyen Age mérovingien ou carolingien, mais celui de la société féodale et chevaleresque, non des expéditions du viii* ou du ix" siècle, mais de celles du xi« et du commencement du xii«. Il a prouvé que celles qui ont choisi l'Espagne pour cadre,

(1) F. Lot, Compte rendu des Légendes épiques, liomania, XLII (1913), 595-598.

telles que la Chanson de Roland, la première en date de toutes, n'ont emprunté à la légende de Charlcmagne qu'un petit nombre de faits et de noms déformés, amplifiés ou embellis par les légendes monastiques, nées dans les principaux sanctuaires placés sur les routes des grands pèlerinages, et notamment dans ceux de Vézelay, de Saint-Gilles, de Saint-Romain de Blaye, de Saint-Seurin de Bordeaux, de Saint-Jean de Sorde et de Roncevaux, qui jalonnaient le chemin de Compostelle. Il a indiqué la voie dans laquelle il faut s'engager désormais, si l'on veut élucider les problèmes qu'il a laissés en suspens, ceux de l'inspiration historique, de la réalité ou de la fantaisie du cadre géographique, de la méthode de composition et de la détermination de la personnalité de ra,uteur de la Chanson de Roland. Pour emprunter à l'auteur des Légendes épiques quelques-unes des formules claires où il excelle, si l'on veut comprendre une chanson de geste, comme celle-là, ce n'est pas le viu^ ou le ix<^ siècle, c'est « le xi^ et le xii« qu'il faut interroger ». L'œuvre du poète de génie qui a immortalisé Charlemagne et ses pairs ne s'explique que par la collaboration de son temps, que par les faits psychologiques qui suscitèrent dans la même période la « Chanson de Roland, les Croisades d'Espagne et de Terre-Saifl/e». Idée profonde qu'un grand historien, Luchaire, avait déjà entrevue (1), que J. Bédier a mis en une nouvelle lumière (2) et dont il reste à donner la démonstration fondée sur les documents eux-mêmes. C'est pour la fournir qu'ont été entreprises les recherches^ dont on va trouver ici l'exposé et les conclusions.

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