‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 22 sur 83 · SUR QUELQUES TEXTES DE BOSSUET · texte numérisé non relu

SUR QUELQUES TEXTES DE BOSSUET

Des raisonnements aussi décisifs, des témoignages aussi précis, ne pouvaient échapper à rcxcellent esprit de Bossuet ; mais il avait des ménagements à garder ; et pour nccorder ce qu'il devait à sa conscience avec ce qu'il croyait devoir à d'aulres considérations , il s'attacha de toutes ses forces à la célèbre et vainc distinction du siège et de la personne.

Tous les Pontifes romains ensemble , dit- il , doivent être considérés comme la seule personne de saint Pierre , continuée, dans laquelle la foi ne saurait jamais manquer; que si elle vient à trébucher ou à tomber même chez quelquesuns* , on ne saurait dire néanmoins qu^clle tombe jamais ENTIÈREMENT ^ , puisqii'elle doit se relever bientôt ; et nous croyons fermement que jamais il n'en arrivera autrement dans toute la suite des Souverains Pontifes , et jusqu'à la consommation des siècles.

Quelles toiles d'araignées! quelles subtilités indignes de Bossuetî C'est à peu près comme s'il avait dit que tous les empereurs romains doivent 4tre considérés comme la

(1) Que veut dire quelques-uns , s'il n'y a qu'une personne? et comment de plusieurs personnes faillibles peut-il résulter une seule personne infaillible ?

(2) Accipiendi romani Pontifices tanquam una pcrsona Pelri , in qnà KCNQUAM fides Pelri deficiat , atque ut in aliqcibls vacillet aut concidat , non tamen deGcit in totom quaî slalim reviclura sit, nec porrô aliter ad consummalionem usque ssculi in totà Ponlificum successione eventuriini esse cerlâ fide credimus. (Bossuet , Defensio.eic. tom. II , p. 191.)

Il n'y a pas un mot, dans toutes ces phrases de Bossuet, qui exprime quelque chose de prëcis. Que signifie <rcéitcAer? Que signifie guc/gucsuns? Que signifie entièrement? Que signifie bientôt?

personne tVJuguslCi continuée ; que si la sagesse cl liaimanitc ont paru quelquefois trébucher sur ce trône dans la personnes Je quelques-uns , tels que Tibère , Néron , Caligula , etc, , on ne saurait dire néanmoins qu''eUes aient jamais manqué entièkement , puisqu'elles devaient ressusciter bientôt dans celles des Àntonin , des Trajan , etc.

Bossact , cependant , avait trop de génie et de droiture, ()Our ignoier celte relation d'essence, qui rattache l'idéa de souveraineté à celle d'unité , et pour ne pas sentir qri'ii est impossible de déplacer l'infaillibilité sans l'anéantir. Il se voyait donc obligé de recourir, à la suite de Vigor , de Dupia , de Noël Alexandre et d'autres , à la distinction du siège et de la personne , et de soutenir Vindèfcctibilité en liiant r infaillibilité K C'est l'idée qu'il avait déjà présentée avec tant d'habileté , dans son immortel sermon sur l'unité^. C'est tout ce qu'on peut dire sans doute; mais la conscience seule avec elle-même repousse ces subtilités , ou plutôt elle n'y comprend rien.

Un orateur ecclésiastique , qui a rassemblé avec beaucoup de science , de travail et de goût une foule de passages précieux relatifs à la sainte tradition, a remarqué l'on

(1) <e Que contre la coulume de tous leurs pr(?decesseurs , un ou deux « Souverains Pontifes, ou par violence ou par surprise , n'aient pas assez « constamment soutenu , ou assez pleinement expliqué la doctrine de lu <t foi.... Un vaisseau qui fend les eaux , n'y laisse pas moins de vestiges « de son passage. » (Serm. sur l'unité , 1er point.) — 0 grand homme ! par quel texte, par quel exemple, par quel raisonnement dlablissez-vous ces subiilcs dislinclioEB ? La fui n'a pas tant d'esprit. La vérité est Sîm|de , et (l'alord on la seul.

(2) De là vient encore que dans (ont ce sermon , il évite eonslammcnt (le nommer le Pape ou le Souverain Pontife. C'est toujours le ^'ainl-Siége , le Siège de saint Pierre, l'Eglise romaine. Rien de tout cela n'est vibible; et néanmoins , foule souvciaioete' qui n'est pas visible , n'existe pas. C'est un être de raijua.

à propos guc h âistinclion entre les différentes maniera d'indiquer le chef de V Eglise, n'est qu'un subterfuge imaginé par les novateurs, en vue de séparer V épouse de V époux....

Les partisans du schisme et de l'erreur ont voulu don~

ner le change en transportant ce qui regarde leur juge et le centre visible de l'unité à des noms abstraits , etc. ^.

C'est le bon sens en personne qui s'exprime ainsi ; mais, à s'en tenir même à l'idée de Bossuel, je voudrais lui faire un argument ad hominem ; je lui dirais : Si le Pontife abstrait est infaillible , et s'il ne peut broncher dans la personne d'un individu, sans se relever avec une telle prestesse qu^on ne saurait dire qu'il est tombé ; pourquoi ce grand appareil de concile œcuménique, de corps épîscopal ^ de consentement de l'Eglise? Laissez relever le Pape , c'est l'ajfaire d'une minute. S'il pouvait se tromper pendant le temps seulement nécessaire pour convoquer im concile œcuménique, ou pour s'assurer du consentement de l'Eglise universelle, la comparaison du vaisseau clocherait un peu'^.

La philosophie de noire siècle a souvent tourné en ridicule ces réalistes du XII® siècle , qui soutenaient l'existence et la réalité des universaux, et qui ensanglantèrent plus d'une fois l'école dans leurs combats avec les nominaux , pour savoir si c'était l'homme ou l'humanité qui étudiait la dialectique, et qui donnait ou recevait des gourmades : mais ces réalistes qui accordaient l'existence aux universaux , avaient au moins l'extrême bonté de ne pas l'ôîer aux individus. En soutenant , par exemple , la réalité de l'éléphant abstrait, j.ainais ils ne l'ont chargé de nous four

(1) Principes de la doctrine catholique, în-8, p. 235. L'estimable jiuleur qui u'est point anonyme pour moi, évite de nommer personne, à tause sans doute de la puissance des noms et des préjuges qui l'euviionr paient ; mais on Toit assez de qui il croyait avoir à se p'uiudrc.

(2) Sup. p. 85, note î.

nir l'ivoire; toujours ils nous onl permis de la demander aux éléplianls palpaljles , que nous avions sous la main.

Les théologiens réalistes dont je parle sont plus hardis; ils dépouillent les individus dos attributs dont ils parent Vuniversd ; ils admettent la souveraineté d'une dynastie , dont aucun membre n'est souverain.

Rien eependa)it n'est plus contraire que cette théorie au système divin (s'il est permis de s'exprimer ainsi), qui se manifeste daus l'ensemble de la Religion. Dieu qui nous a faits ce que nous sommes , Dieu qui nous a soumis au temps et à la matière, ne nous a pas livrés aux idées abstraites et aux chimères de l'imagination. Il a rendu son Eglise visible, afin que celui qui ne veut pas la voir, soit inexcusable ; sa grâce même , il l'a attachée à des signes sensibles. Qu'y a-t-il de plus divin que la rémission des péchés? Dieu , cependant, a voulu, pour ainsi dire , la matérialiser en faveur de l'homme. Le fanatisme ou l'enthousiasme ne sauraient se tromper eux-mêmes, en se fiant aux mouvements intérieurs ; il faut au coupable un tribunal, un juge et des paroles. La clémence divine doit être sensible pour lai , comme la justice d'un tribunal humam.

Comment donc pourrait-on croire que sur le point fondamental Dieu ait dérogé à ses lois les plus évidentes, les plus générales , les plus humaines? 11 est bien aisé de dire : // a plu au Saint-Esprit et à nous. Le quaker dit aussi qu'<7 a V Esprit, et les puritains de Cromwel le disaient de même. Ceux qui parlent au nom de l'Esprit-Saint, doiventle montrer ; la colombe mystique ne vient point se reposer sur une pierre fantastique ; ce n'est pas ce qu'elle nous a promis.

Que si quelques grands hommes ont consenti à se placer dans les rangs des inventeurs d'une dangereuse chimère , nous ne dérogerons point au respect qui leur est dû , en observant qu'ils ne peuvent déroger à la vérité.

Il y a, d'ailleurs, un caractère bien honorable pour eux , qui les discerna à jamais de leurs Irislcs collègues c'est que ceu\-ci ne posent un principe faux qu'en faveur de la révolte; au lieu que les autres, entraînés par des accidents Immains (je ne saurais pas dire autrement) à soutenir le principe , refusent néanmoins d'en tirer les conséquences , et ne savent pas désobéir.

On ne saurait croire, du reste, dans quels embarras se jettent les partisans de lu puissance abstraite, afin de lui donner la réalité dont elle a besoin pour agir. Le mot d'Eglise figure dans leurs écrits , comme celui de nation dans ceux des révolutionnaires français.

Je laisse à part les hommes obscurs , dont l'embarras n'embarrasse pas; mais qu'on lise, dans les nouveaux Opuscules de Fleury , la conversation intéressante de Bossuet et de l'Evêque de Tournay ( Choiseul-Praslin ) (lui nous a été conservée par Féneîon * ; on y verra comment l'Evêque de Tournay pressait Bossuet , et le conduisait par force de Vindèfectibilité à V infaillibilité. Mais le grand homme avait résolu de ne choquer personne , et c'est dans ce système invariablement suivi , que se trouve l'origine de ces angoisses pénibles , qui versèrent tant d'amertume sur ses derniers jours.

Il faut avoir le courage d'avouer qu'il est un peu fatigant avec ses canons auxquels il revient toujours.

Nos anciens docteurs , dit-il, ont tous reconnu d' une menu voix dans la chaire de saint Pierre (il se garde bien de dire dans la personne du Souverain Pontife ) la plénitude de la puissance apostolique. C'est un point décidé et résolu. Fort bien, voilà le dogme. Mais, continue-t-i!;, ils demandent souiement qu'elle soit réglée dans son exercice par les canons^,

(l)Nouv. Opusc. de Fleury. Paris, 1807, iu-12, p. 140 et 199. (2) Scrm, sur l'uniié, lie poiat.

Mais premièrement, les docteurs de Paris n'ont pas plus de droit que d'autres d'exiger telle ou telle chose du Pape ; ils sont sujets comme d'autres, et obliges comme d'autres de respecter ses décisions souveraines. Ils sont ce que sont tous les docteurs du monde catholique.

A qui en veut d'ailleurs Bossuet, et que signifie cette I esti'iction , mais ils demandent , etc. P Depuis quand les Papes ont-ils prétendu gouverner sans lois? Le plus frénétique ennemi du Saint-Siège n'oserait pas nier , l'histoire à la maifli , que sur aucun trône de l'univers il ait existé , compensation faite , plus de sagesse , plus de vertu et plus de science que sur celui des Souverains Pontifes * . Pourquoi donc n'aurait-on pas autant et plus de confiance en cette souveraineté qu'en toutes les autres , qui n'ont jamais prétendu gouverner sans lois ?

Mais , dira-t-on sans doute , si le Pape venait à abuser de son pouvoir? C est avec cette objecdon puérile qu'on embrouille la question et les consciences.

Et si la souvsraiiietô temporelle abusait de son pouvoir, que ferait-on? C'est absolument la même question. On se

(1) « Le Pape est ordiniiremenl un homme de grund savoir el de grande « vertu, parvenu à la maturité de l'âge et de l'expérience, qui a rarement « ou vanité ou plaisir à satisfaire aux dépens de son peuple , et n'est émet barrasse ni de femme, ni d'enfants, ni de maîtresse. » (Addisson, Suppl. aux voyages de Misson, p. 12G.

Et Gibbon convient, avec la même bonne foi, que « si l'on calcule de « sang-froid les avanlages et les défauts du gouvernement ecclésiastique, « on peut le louer dans son état actuel , comme une administration o douce, décente et paisible , qui n'a pas à craindre les dangers d'une « minorité ou la fougue d'un jeune prince ; qui n'est point minée par e le luxe, et qui est affranchie des malheurs de la guerre. « (De la Dccad. tom. XIII, chap. LXX, p. 210. Ces deux textes peuvcnî lenir h'eu de tous les autres, eî ne sauraiLnl être conltcJils par aucun iumme do bonne foi.

crée des monstres pour les combaltrc. Lorsque l'autorité commande , il n'y a que trois partis à prendre : l'obéissance , la représentation et la révolte , qui se nomme /;tresie dans l'ordre spirituel , et révolution dans l'ordre tem-t porel. Une assez belle expérience vient de nous apprendre que les plus grands maux résultant de l'obéissance n'égalent pas la millième partie de ceux qui résultent de la révolte. 11 y a d'ailleurs des raisons particulières en faveur du gouvernement des Papes. Comment veut-on que des hommes sages , prudents , réservés , expérimentés, par nature et par nécessité, abusent du pouvoir spirituel, au point de causer des maux incurables? Les représentations sages et mesurées arrêteraient toujours les Papes , qui auraient le malheur de se tromper. Nous venons d'entendre un protestant estimable avouer franchement qu'un recours juste, fait aux Papes, et cependant méprisé par eux, était un phénomène inconnu dans l'histoire. Bossuet, proclamant la même vérité dans une occasion solennelle , confesse qu'il y a toujours eu quelque chose de paternel dans le Saint-Siège ^ .

Un peu plus haut il venait de dire : Comme c'a toujours été la coutume de V Eglise de France de proposer les canons ^ , c'a toujours été la coutume du Saint-Siège d'ecouter volontiers de tels discours.

Mais s'' il y a toujours eu quelque chose de paternel dans le gouvernement du Saint-Siège , et si c'a toujours été sa coutume d'écouter volontiers les Eglises particulières qui lui demandent des canons ^ que signifient donc ces craintes, ces alarmes , ces restrictions , ce fatigant et interaiinablQ appel aux canons?

(1) Sermon sur l'unité, lîe point.

(2) G'esl une distraction, Uâez ues caiiou^.

On ne comprendra jamais parfaitement le sermon si Justement célèbre sm* Vunité de V Eglise , si l'on ne se raf)pclie constamment le problème difliciie que Bossuet s'était proposé dans ce discours. Il voulait établir la doctrine catholique sur la suprématie romaine , sans choquer un auditoire exaspéré, qu'il estimait très-peu, et qu'il croyait trop capable de quelque folie solennelle. On pourrait désirer quelquefois plus de franchise dans ses expressions , si l'on perdait de vue un instant ce but général.

On ne le comprend pas bien, par exemple, lorsqu'il nous dit (IF point) : La puissance qu'il faut reconnaître dans le Sai^it-Siége est si haute et si éminente , si chère et si vénérable à tous les fidèles , qu'il n'y a rien au-dessus que TOUTE r Eglise catholique ensemble?

Voudrait-il nous dire, par hasard, que toute l'EgTise peut se trouver là où le Souverain Pontife ne se trouve pas? II aurait avancé dans ce cas une théorie que son grand nom ne pourrait excuser. Admettez cette théorie insensée , et bienlôivous verrez disparaître l'unité en vertu du sermon sur Vunité. Ce mot d'Eglise séparée de son chef n'a point de sens. C'est le parlement d'Angleterre, m9i7is le roi.

Ce qu'on lit d'abord après sur le saint concile de Pise et sur le saint concile de Constance , explique trop clairement ce qui précède. Ces.! un grand malheur que tant de théologiens français se soient attachés à ce concile de Constance , pour embrouiller les idées les plus claires. Les jurisconsultes romains ont lort bien dît : Les lois ne s'embarrassent que de co qui arrive souvent:, et non de ce qui arrive une fois. Un événement unique dans riiistoire de l'Eglise rendit son chef doLteux pendant quarante ans. On dut faire ce qu'on n'avait jamais fait et ce que peut-être on ne fera jamais. L'empereur assembla les Evêques au nombre de deux cents environ. C'était un conseil et non

un concile. L'assemblée chercha à se dunncr l'autoiiléqu lui manquait , en levant toute inceiiitudo sur la personne du Pape. Elle statua sur la foi : et pourquoi pas? Un concile de province peut statuer sur le dogme ; et si le Saiut- Siége l'approuve , la décision est inébranlable. C'est ce qui est arrivé aux décisions du concile de Constance sur la loi. On a beaucoup répété que le Pape les avait approuvées : et pourquoi pas encore, si elles étaient justes? Les Pères de Constance , quoiqu'ils ne formassent point du tout un concile, n'en étaient pas moins une assemblée infiniment respectable , par le nombre et la qualité des personnes ; mais dans tout ce qu'ils purent faire sans l'intervention du Pape, et même sans qu'il existât un Pape incontestablement reconnu , un curé de campagne , ou sou sacristain même, étaient ihéologiquement aussi infaillibles qu'eux : ce qui n'empêchait poiiit Martin V d'approuver, comme il le fît, tout ce qu'ils avaient fait conciliairement; et par là, le concile de Constance devint œcuménique, comme l'étaient devenus anciennement le second et le cinquième concile général , par l'adhésion des Papes, qui n'y avaient assisté ni par eux ni par leurs légats. 11 faut donc que les personnes qui ne sont pas assez versées dans ces sortes de matières prennent bien garde à ce qu'elles lisent, lorsqu'on leur fait lire que les Papes ont app-rouvé les décisions du concile de Constance. Sans doute ils ont approuvé les décisions poi'tées dans cette assemblée contre les erreurs de Wicleff et de Jean Hus ; mais que le corps épiscopal séparé du Pa^^e , et même en opposition avec le Pape , puisse faire des lois qui obligent le Saint-Siège , et prononcer sur le dogme d'une manière divinement infaillible , cette proposition est un prodige , pour parler la langue de Sossuet, moins contraire peutêtre à la saine théologie ({u'à la saine logique.

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