ÉTABLIR EN CE LIEU
C'était un gi-and malheur pour Bossuel, d'avoir à se rétracter sur un tel point : mais il voyait que l'argument tiré de Libère était insoutenable. Il l'est au point que les centuriateurs de Magdebourg n'ont pas osé condamner ce Pape , et que même ils l'ont absous.
« Libère, dit saint Alhanase, cité mot pour mot par « les centuriateurs, vaincu par les souffrances d'un exil « de deux ans et par la menace du supplice, a souscrit * enfin à la condamnation qu'on lui demandait ; mais « c'est la violence qui a tout fait , et l'aversion de Libère « pour l'hérésie n'est pas plus douteuse que son opinion « en faveur d'Athanase ; c'est le sentiment qu'il auraij
(l)Liv. IX,chap. XXXIV.
(2)Tom. n. Pièces jusliOc. du IV*liv., p. 390.
« manifesté s'il eût été libre ^ » SaJnt Allianase termine par celte phrase remarquable : « La violence prouve « bien la volonté de celui qui fait trembler, mais nullement « celle de celui qui tremble^. » Maxime décisive dans ce cas.
Les centui'iateurs citent avec la même exactitude d'au*très écrivains , qui se montrent moins favorables à Libère , sans nier cependant les souffrances de Vexil. Mais les historiens de Magdebourg penchent évidemment vers l'opinion de saint Athanase. Il paraît, disent-ils, que tout ce qu'on a raconté de la souscription de Libère , ne tombe nullement sur le dogme arien , mais seulement sur la condamnation d'Jthanase^. Que sa langue ait prononcé dans ce cas plutôt que sa conscience ^ comme Va dit Cicéron dans une occasion semblable , c'est ce qui ne semble pas douteux. Ce qii'il y a de certain, c'est que Libère ne cessa de professer la foi de Nicée^.
Qnel spectacle que celui de Bossuet, accusateur d'un Pape excusé par l'élite du calvinisme ! Qui pourrait ne
(1) Liberîum post exactum in exilio biennium, inflexum minisque morlis
ad subscriplionem contra Athanasium induclum fuisse Verùm illud
fpsum et eorum violentiam et Liberii in hœresim odium et suura pro Albanasio snffragium, quùm liberos affeclus haberpt, salis coarguit.
(2) Quœ enim per lormenla contra priorem ejus senlentiam extorta snnt, eo jam non meluenlium, sed cogenlium Tolunlales habendee sunt.
(3) Quanquàm hœc de subscriplione in Athanasium ad quam Libéria^ impulsus sit, non de consensu in dogmale cum Arianis dici Tidenlnr.
(4) Linguà eum snperscripsisse magis quàm mente, quod de juramento cujcsdam Cicero dixil, omninô videlur, quemadmodùm et Atbanasins eum pxcasavil. Constantem ccriè in professione fidei Nlcœnœ mansisse indicat. (Cenluriœ ecciesiasticaî Ilistoriœ per aliqnos slndiosos et pios Tiros in urbe Jïogdeburgicâ, et Basileœ per Joannem Oporinnm, 1562. Cent. IV, c. X, pag. 128ï;)
pas applaudir aux sentimenis qu'il ccmfiait à son secrétaire?
Le plan de mon ouvrage ne me permettant point les détails, je m'abstiens d'examiner si le passage de saint Âtlianase , que je viens de citer , est suspect en quelques points ; si la chute de Libère peut être niée purement et simplement, comme un fait controuvé^ ; si, dans la supposition contraire, Libère souscrivit la première ou la deuxième formule de Sirmium. Je me bornerai à citer quelques lignes du docte archevêque Mansi , collecteur des conciles ; elles prouveront peut-être à quelques esprits préoccupés ,
Qu'il est quelque bon sens aux bords de l'Ilalie.
« Supposons que Libère eût formellement souscrit à
« i'arianisme (ce qu'il n'accorde point), parla-t-il dans
M cette occasion comme Pape, ex cathedi'âP Quels conci-
« les assembla-t-il préalablement pour examiner la ques-
« tion? S'il n'en convoqua point , quels docteurs appe-
« la-t-il à lui? Quelles congrégations institua-t-il pour
« définir le dogme? Quelles supplications publiques et
« solennelles indicpia-t-ilpour invoquer l'assistance de l'Es-
« prit-Saint? S'il n'a pas rempli ces préliminaires , il n'a
« plus enseigné comme maître et docteur de tous les fi-
« dèles. Nous cessons de reconnaître , et que Bossue l
« le sache bien , nous cessons , dis-je , de reconnaître le
« Pontife romain comme infaillible^. »
(1) Quelques savanls-ont cru pouvoir soutenir celle opinion. Voy. Diseert. sur le Pape Lihèrc, dans laquelle on fait voir qu'il n'est pas tombé. Paris, chez Lemesle, 1726, iii-12. — Francisci Anlonii Zachariœ. P. S. Dissertatio de commenlitio Liberii lapsu. In Tbe». ihcol. VcDi 17fi2 , in-4, lom. II, p. 580 et seq.
(2) Sed ità non cgit; non dofinivil ex cathedra, non Jocgit lanquam om-
Orsî est cncoi-e plus précis et plus ex.îgcftnt'. Un grand nombre de témoignages semblables se montrent dans les livres italiens, sed Grœcis incognita qui sua tanlùm mirantur.
Le seul Pape qui puisse donner des doutes légitimes, moins à raison de ses torts , qu'à raison de la condamnation qu'il a soulferîe , c'est Honorius. Que signifie cependant la condamnation d'un homme et d'un Souverain Pontife, prononcée quarante-deux ans après sa mort? Un de ces malheureux sophistes , qui déshonorèrent trop souvent le trône patriarcal de Constantinople, un fléau de l'Eglise et du sens commun ; Sergius , en un mot , patriarche de C. P. , s'avisa de demander , au commencement du VIP siècle. s'i7 y yvait deux volontés en Jésus-Christ? Déterminé pour la négative , il consulta le Pape Honorius en paroles ambiguës. Le Pape , qui n'aperçut pas le piège, crut qu'il s'agissait de deux volontés humaines ; c'est-àdire de la double loi qui afflige notre malheureuse nature, et qui certainement était parfaitement étrangère au Sauveur. Honorius, d'ailleurs, outrant peut-être les maximes générales du Saint-Siège, qui redoute par-dessus tout les nouvelles questions et les décisions précipitées , désirait qu'on ne parlât point de deux volontés, et il écrivit dans ce sens à Sei'gius, en quoi il put se donner un de ces torts qu'on pourrait appeler administratifs ; car s'il manqua dans cette occasion , il ne manqua qu'aux lois du gouvernement et de la prudence. Il calcula mal si l'on veut , il ne vit pas les suites funestes des moyens économi-
nium fidelium magisler ac doclor. Ubi verô ila non se gerat, sciai Bosstiet, romanum Ponlifîcem infi;llibilem à nobis non agnosci. Voy. la not» de Mansi, dans l'ouvrage cild, p. 588.
(1) Orsi, tom. I, lib. ÎII, caj). XXYf, p. 118,
qiies qu'il cnil pouvoir employer; mais dans tout cela on ne voit aucune déroijalion au dogme, aucune erreur ihcologique. Qu'IIonorius ait entendu la question dans le sens supposé , c'est ce qui est démontré d'aboi'd par le témoignage exprès et irrécusable de l'homme même dont il avait employé la plume pour écrire sa lettre à Sergius : je veux parler de l'abbé Jean Sympon , lequel , trois a ns seulement après la mort d'IIonorius , écrivait à l'empereur Constantin , fils d'Héraclius : « Quand nous parlâmes « d'une seule volonté dans le Seigneur , nous n'avions « point en vue sa double nature , mais son humanité seule. « Sergius , en eflèt , ayant soutenu qu'il y avait en Jésus- « Christ deux volontés contraires, nous dîmes qu'on ne « pouvait reconnaître en lui ces deux volontés, savoir celle « de la chair et celle de V esprit , comme nous les avons u nous-mêmes depuis le péché ^ »
Et qu'y a-t-il de plus décisif que ces mots d'Honorius lui-même cités par saint Maxime : « Il n'y a qu'une vo- « lonté en Jésus-Christ , puisque 5a«s doute la divinité « s'était revêtue de notre nature , mais non de notre pé- « cîié , et qu'ainsi toutes les pensées charnelles lui étaient « demeurées étrangères ^.
Si les lettres d'Honorius avaient réellement contenu le venin du monoihélisme , comment imaginer que Sergius , qui avait pris son parti , ne se fût pas hâté de donner à ces écrits toute la publicité imaginable? Cependant c'est ce qu'il ne fit point. Il cacha au contraire les lettres (ou
(1) Voy. Car. Saidagna Theolog. dngm. polem. in-8, 1810. Torn. !, Conirov. IX, tn Append. de Honorto, n. 305, p. 293.
(2) Quia profectô à divinifale assnmpta est nalara noslra, tion cuipa.... absque carnalibus voluntalibus. (Extrait de la LeUre de saint Maxime, ad Marinwn preshylerum. Voy. Jac. Sirmondi, Soc. Jcsupresb. Opéra vuria, in-fol ex lymg. regid, loiu. III. Paris, 1696, fag. Mi.)
la lettre) d'IIonorius pendant la vie de ce Pontife , qui vécut encore deux ans , ce qu'il faut bien remarquer. Mais d'abord après la mort d'Honorius, arrivée en 638 , le patriarche de C. P. ne se gêna plus, et publia son exposition ou ecthèse, si fameuse dans l'Histoire ecclésiastique de cette époque : toutrifois , ce qui est encore Irès-remarcjuable, il ne cita point les lettres d'Honorius. Pendant les quarante-deux ans qui suivirent la mort de ce Pontife , jamais les monothélites ne parlèrent de la seconde de ces lettres? c^est qu'elle n'était pas faite. Pyrrhus même , dans la fameuse dispute avec saint Maxime , n'ose pas soutenir qn'IIononus eût imposé le silence sur une ou deux opérations. II se borne à dire vaguement que ce Pape avait approuvé le sentiment de Sergius sur une volonté unique. L'empereur Héraclius se disculpant , l'an 641 , auprès du Pape Jean IV, de la part qu'il avait prise à l'affaire du monothélisme, garde encore le silence sur ces lettres, ainsi que l'empereur Constant II , dans son apologie adressée en 619, au Pape Martin, au sujet du type, autre folie impériale de cette époque. Or j comment imaginer encore que ces discussions^ et tant d'autres du même genre ^ n'eussent amené aucun appel public aux décisions d'Honorius^ si on les avait regardées alors comme infecices de l'héi'ésie monotliélique ?
ajoutons que si ce Pontife avait gardé le silence après que Sergius se fut déclaré, on pourrait sans doute argumenter de ce silence et le regarder comme un commentaire coupable de ses lettres ; mais il ne cessa au contraire, tant qu'il vécut, de s'élever contre Sergius , de le menacer et de le condamner. Saint Maxime de C. P. est encore un illustre témoin sur ce fait intéressant. On doit rire, dit-il, ou pour mieux dire on doit pleurer à la vue de ces malheureux (Sergius et Pyrrhus), qui osent citer di
nu
prétendues décisions favorables à l'impie ecihèsc^ essayer de placer dans leurs ramjs le grand Ilonorius , et se parer aux yeux du monde de l'autorité d'un homme éminent dans la cause de la Religion.... Qui donc a pu inspirer tant d'audace à ces faussaires? Quel homme pieux et orthodoxe , guel Evcque , quelle Eglise ne les a pas conjurés d'abandonner l'hérésie ; mais surtout que n'a pas fait le DIVIN Ilonorius^ !
Voilà, il faut l'avouer, un singulier hérétique !
Et le Pape saint Martin , mort en 6oÔ , dit encore dans sa lettre à Arnaud d'Utrecht : Le Saint-Siège n'a cessé de les exhorter ( Sei^gius et Pyrrlius ) , de les avertir , de les reprendre , de les menacer , pour les ramener d la vérité qu'ils avaient trahie "'^.
Or , la chronologie prouve qu'il ne peut s'agir ici que d'Honorius, puisque Sergius ne lui survécut que deux mois , et qu'après la mort d'Honorius le Siège pontifical vaqua pendant dix-neuf mois.
xVvant d'écrire au Pape, Sergius écrivait à Cyrusd'A-
(1) Quœ hos (iMonothelilas) ?wn rogaviS Ecclesia, etc.; quid autein et DiviNus ilonorius? (S. Max. Mari. Episl. ad Pelrum illustrem apud Sirin. ubî suprà, p. 489.)
On a besoin d'une grand^ alleuiion pour lire celle lellre dont nous n'avons qu'une liaduclion latine faite par un Grec qui ne sarait pas le latin. Non-seulement la phrase latine est extrêmement embarrassée, mais le traducteur se permet de plus de fabriquer des mots pour se mettre à l'aise comme dans cette phrase, par exemple : iVec adversùs aposlolicam sedmi mentiri pigrilati sunt, où le verbe pigrilari est évidemment employé pour rendre celui d'oxysiv, dont l'équivalent latin ne se présentait point à l'esprit ilu traducteur. Il ignorait probablement pigror qui est cependant latin. Pigrilor, au reste, ou pigrito, est demeuré dans la basse btiuilé. [Dt Imit. Christi. Lib. I, cap. XXV, n. 8.)
(2) Joh. Domin. Mansi tac. concil. nov. et ampliss Colleclio. Flcteiitiœ, 1764, in-fol, tom. X, p. llSô.
î'iO lexandrie « que pour le bien de la paix il jxaraissait util* a de garder le silence sur les deux volontés , à cause du « danger alternaiif d'ébranler le dogme des deux natu- « res, en supposant une seule volonté , ou d'établir deux « volontés opposées en Jésus-Christ , si l'on professait « deux volontés \ »
Mais oii serait la contradiction, s'il ne s'agissait pas d'une double volonté humaine ? 11 paraît donc évident que la question ne s'était engagée d'abord que sur la volonté humaine , et qu'il ne s'agissait que de savoir si le Sauveur , en se revêtant de notre nature , s'était soumis à cette double loi , qui est la peine du crime primitif et le tourment de notre vie.
Dans ces matières si élevées et si subtiles , les idées se touchent et se confondent aisément si l'on n'est pas sur ses gardes. Demaude-t-on , par exemple , sans aucune explication , s'il y a deux volontés en Jésus-Christ ? Il est clair que le catholique peut répondre oui ou non , sans cesser d'êti'e orthodoxe. Oui , si l'on envisage les deux natures unies sans confusion ; non , si l'on n'envisage que la nature humaine exempte, par son auguste association, de la double loi qui nous dégrade : non , s'il s'agit uniquement d'exclure la double volonté humaine ; oui , si l'on veut confesser la double nature de rilomme-Dieu.
Ainsi, ce mot de monothcUsme en lui-même n'exprime point une hérésie ; il faut s'expliquer et montrer quel est le sujet du mot ; s'il se rapporte à l'humanité du Sauveur, il est légitime : s'il se dirige sur la personne théandriqiie , il devient hétérodoxe.
(1) Ce sont les propres paroles de Sergius, dans sa lettre à Honorius. (Àpud Petrum Ballerinum, de vi ac ratione primalûs summorum Pon- (ificum, etc. Yeronœ, 1766, m-4, cap. XV, n. 35, p. 305.)
En réfléchissant sur les paroles de Scrgius , telles qu'on vient de les lire , on se sent porté à croire que , semblable en cela à tous les hérétiques , il ne parlait pas d'un point fixe, et qu'il ne voyait pas clair dans ses propres idées, que la chaleur de la dispute rendit depuis plus nettes et plus déterminées.
Cette même confusion d'idées qu'on remarque dans l'écrit de Sergius , entra dans l'esprit du Pape qui n'était point préparé. Il frémit en apercevant , même d'une manière confuse , le parti que l'esprit grec allait tirer de cette question pour bouleverser de nouveau l'Eglise. Sans prétendre le disculper parfaitement, puisque de grands théologiens pensent qu'il eut tort d'employer dans cette occasion une sagesse trop politique, j'avoue cependant n'être pas fort étonné qu'il ait tâché d'étouffer cette dispute au berceau.
Quoi qu'il en soit , puisque Honorius disait solennellement à Sergius , dans sa seconde lettre produite au V® concile : « Gardez-vous bien de publier que j'aie rien « décidé sur une ou sur deux volontés ^ , » comment peut-il être qîiestion de l'erreur d'Honorius qui n'a rien décidé? Il me semble que pour se tromper il faut affirmer.
Malheureusement, sa prudence le trompa plus qu'il n'eût osé l'imaginer. La question s'envenimant tous les jours davantage à mesure que l'hérésie se déployait , on commença à parler mal d'Honorius et de ses lettres. Enfin , quarante-deux ans après sa mort , on les produit dans les XIP et XIII® sessions du VP concile , et sans aucun
(1) Non nos oportet unam wl duas operaliones defîsiestes prœdicare, (Baller. loco cilato, n. 35, p. 308.) ïl serait inutile de faire remarquer la tournure grecque de ces expressions traduites d'une traduelion. Les originaux latius les plus précieux ont péri. Les (îrecs ont écrit ce qu'ils c«t voulu.
préliminaire ni défense préalable, Honorius est anaihénialise, du moins d'après les actes tels qu'ils nous sont parvenus. Cependant lorsqu'un tribunal condamne un homme à mort , c'est l'usage qu'il dise pomquoi. Si Honorius avait vécu à l'époque du Vi" concile, on l'aurait cité, il aurait comparu , il aurait exposé en sa faveur les raisons que nous employons aujourd'hui , et bien d'autres encore que la malice du temps et celle des hommes ont supprimées Mais, que dis-je ? il serait venu lui-même présider le concile ; il eût dit aux Evoques si désireux de venger sur un Pontife romain les taches hideuses du siège patriarcal de Constantinople : « Mes frères , Dieu vous « abandonne sans doute , puisque vous osez juger le Chef « de l'Eglise, qui est établi pour vous juger vous-mêmes. « Je n'ai pas besoin de votre asseralîlée pour condamner « le monothélisme. Que pourrez-vous dire que je n'aie « pas dit? Mes décisions suffisent à l'Eglise. Je dissous le « concile en me retirant. »
Honorius , comme on l'a vu , ne cessa ) jusqu'à son dernier soupir , de professer, d'enseigner, de défendre la vérité ; d'exhorter , de menacer , de reprendi'e ces mêmes monolliélites dont on voudrait nous faire croire qu'il avait embrassé les opinions : Honorius , dans sa seconde lettre même (prenons-la mot à mot pour authentique), exprime le dogme d'une manière qui a forcé l'approbation de Bossuet * . Honorius mourut en possession de son siège
(1) Honorii verba orlhodoxa maxime videri. (Bossuel , lib, VIL al. SU, Defens. e. XXII.)
[ Les lignes qui suivent, ont été supprimées par l'auteur, dans l'édition de 1821 : Jamais homme dans l'univers no fut aussi maître de sa plume. On croirait, au premier coup d'œil, pouvoir traduire en français. L'expression d' Honorius semble très-orthodoxe. Mais l'on se tromperait. Bossuet n'a jas dit maxime orlhodoxa videri , roâià orlhodoxa maximi
el de sa digniié, sans avoir jamais , depuis sa malhcui-euse correspondance avec Sergius , écrit une ligne ni proféré une parole que l'histoire ait marquée comme suspecte. Sa cendre tranquille reposa avec honneur au Vatican ; ses images continuèrent de briller dans l'Eglise , et son nom dans les diptyques sacres. Un saint martyr, qui est sur nos autels , l'appela peu de temps après sa mort homme divin. Dans le VIIF concile général tenu à C. P. , les Pères , c'est-à-dire l'Orient tout entier, préside par le Patriarche de C. P., professent solennellement qu'il n'était pas permis d'oublier les promesses faites à Pierre par le Sauveur, et dont la vérité était confirmée par V expérience , puisque la foi catholique avait toujours subsisté sans tache , et que la pure doctrine avait été hsvariable- MENT enseignée sur le Siège apostolique^ .
Depuis l'affaire d'Honorius , et dans toutes les occasions possibles , dont celle que je viens de citer est une des plus remarquables, jamais les Papes n'ont cessé de s'attribuer cette louange et de la recevoir des autres.
Après cela, j'avoue ne plus rien comprendre à la condamnation d'Honorius. Si quelques Papes ses successeurs, Léon II, par exemple, ont paru ne pas s'élever contre les héllénismes de Constantinople , il faut louer leur bonne
videri. Le maxime frappe sur videri, et non sur ortkodoxa. Qu'on essaie de rendre celle finesse en français. Il faudpait pouvoir dire : L'expression d'Honorius très semble orthodoxe. La vërilé entraîne le grand homme qu. très semble lui résister un peu.]
(1) Hœc quae dicta sunt rerum probantur effectibus, quia in scde aposlolicà est semper calhoUca servata religio etsanctè celebrala doctrina. (Aot. I, Syn.)
Vid. Nat. Alexandri dissertatio de Pholiano schismate et VIII Sya. C. P. in Thesaui'o llieologico. Ycniutiis, i^oi, in-4, lom. li, § XUI, p Gj7.
foi , leur modestie , leur prudence surloiu ; mais loul et qu'ils ont pu dire dans ce sens n'a rien de dogmatique , et les faits demeurent ce qu'ils sont.
Tout bien considéré, la justification d'Honoriiis m'embarrasse bien moins qu'une autre; mais je neveux point soulever la poussière , et m'exposer au risque de cacher les chemins.
Si les Papes avaient souvent donné prise sur eux par des décisions seulement hasardées , je ne serais point étonné d'entendre traiter le pour et le contre de la question, et même j'approuverais beaucoup que dans le doute nous prissions parti pour la négative, car les arguments douteux ne sont pas faits pour nous. Mais les Papes , au contraire , n'ayant cessé pendant dix-huit siècles de prononcer sur toutes sortes de questions avec une prudence et une justesse vraiment miraculeuses , en ce que leurs décisions se sont invariablement montrées indépendantes du caractère moral et des passions de l'oi-acle qui est un homme , un petit nombre de faits équivoques ne sauraient plus être adm.is contre les Papes , sans violer toutes les lois de la probabilité , qui sont cependant les reines du monde.
Lorsqu'une certaine puissance , de quelque ordre qu'elle soit, a toujours agi d'une manière donnée^ s'il se présente un très-petit nombre de cas oii elle ait paru déroger à sa loi , on ne doit point admettre d'anomalies , avant d'avoir essayé de plier ces phénomènes à la règle générale : et quand il n'y aurait pas moyen d'éclaircir parfaitement le problème, il n'en faudrait jamais conclure que notre ignorance.
C'est donc un rôle bien indigne d'un catholique , homme du monde môme , que celui d'écrire contre ce magnifique et divin privilège de la chaire de saint Pierro
Quant au piclre qui se pciniel un tel abus de l'es >îit et de rérudilion, il est aveugle, et même si je ne mo trompe infiniment , il déroge à son caractère. Celui-là même, sans dislincîiou d'état^ qui balancerait sur la llicoric , devrait toujours reconnaître la vérité du fait , et convenir que le Souverain Pontife ne s'est jamais trompé ; il devrait au moins pencher de cœur vers cette croyance , au lieu de s'abaisser jusqu'aux ergoteries de collège pour l'ébranler. On dirait , en lisant certains écrivains de ce genre , qu'ils défendent un droit personnel contre un usurpateur étranger, tandis qu'il s'agit d'un privilège également plausible et favorable , inestimable don fait à la famille universelle autant qu'au père commun.
En traitant l'aflaire d'Honorius, je n'ai pas touché du tout à la grande question de la falsification des actes du VP concile , que des auteurs respectables ont cependant regardée comme prouvée. Après en avoir dit assez pour satisfaire tout esprit droit et équitable , je ne suis point obligé de dire tout ce qui peut être dit ; j'ajouterai seulement sur les écritures anciennes et modernes quelques réflexions que je ne crois pas absolument inutiles.
Parmi les mystères de la parole , si nombreux et si profonds, on peut distinguer celui d'une correspondance inexplicable entre chaque langue et les caractères destinés à les représenter par l'écriture. Cette analogie est telle, que le moindre changement dans le style d'une langue est tout de suite annoncé par un changement dans l'écriture , quoique la nécessité de ce changement ne se fasse nullement sentir à la raison. Examinons notre langue en particulier : l'écriture d'Amyot diffère de celle de Fénelon autant que le style de ces deux écrivains. Chaque siècle est rcconnaissable à son écriture.
parro que los bng'ios cliangcaicnt ; mais quand elles deviennent slationnaires, récriture le devient ausssi : celK^ du XVIF siècle , par exemple , nous appartient encore , sauf quelques petites variations , dont les causes du même genre ne sont pas toujours perceptibles ; o'estainsi quela France, s'étant laissé pénétrer , dans le dernier siècle, par l'esprit anglais , tout de suite on put reconnaître dans l'écriture des Français plusieurs formes anglaises.
La correspondance mystérieuse entre les langues et les signes de l'écriture est telle, que si une langue balbutie, l'écriture balbutiera de même; que si la langue est vague, embarrassée et d'une syntaxe difficile, l'écriture manquera de même , et proportionnellement , d'élégance et de clarté.
Ce que je dis ici ne doit cependant s'entendre que de l'écriture cursive, celle des inscriptions ayant toujours été soustraite à l'arbitraire et au changement; mais celleci , par cette raison même , n'a point de caractère relatif à la personne qui l'employa. Ce sont des figures de géométrie qu'on ne saurait contrefaire, puisqu'elles sont les mêmes pour tout le monde.
Les auteurs de la traduction du Nouveau Testament, appelé de Mons, remarquent dans leur avertissement préliminaire : Que les langues modernes sont infiniment plus claires et plus déterminées que les langues antiques*. Rien n'est plus incontestable. Je ne parle pas des langues orientales, qui sont de véritables énigmes; mais le grec et le latin même justifient la vérité de celte observation.
Or, par une conséquence nécessaire, V écriture moderne est plus clairs et plus déterminée que Vancicnne. Je
(1) Mons, chez Migeot ; (Roiira , chez Virc-t.) 1673 , in-8, Avcri. p. iij.
ne dis pas que chaque homme n'cûl scn écriture ou r,n main particulière ' , mais clic était beaucoup moins caractérisée et moins exclusive que de nos jours. Elle se rapprochait davantage des formes lapidaires qui ne changent point; en sorte que ce que nous appelons si à propos caractère , ce je ne sais quoi qui distingue une écriture de l'autre, était bien moins frappant pour les anciens qu'il ne l'est devenu pour les yeux modernes. Un ancien qui recevait une lettre de son meilleur ami , pouvait n'être pas bien sûr à l'inspection seule de cette écriture, si la lettre était de cet ami. De là l'importance du s<:eau qui surpassait de beaucoup celle du chirographe ou celle de l'apposition du nom ^ , que les anciens au reste ne plaçaient jamais à la fin de leurs lettres.
Le Latin qui disait, fai signé cette lettre, voulait dire qu'il y avait apposé son sceau : la même expression, parmi nous , signifie que nous y avons apposé notre nom , d'où résulte l'aulhenticité ^.
De cette supériorité du signe ou du sceau sur le chirographe naquit l'usage qui nous paraît aujourd'hui si extraordinaire, d'écrire des lettres au nom d'une personne absente qui l'ignorait. Il suffisait d'avoir le sceau de
(1) Sîgnum requirent aul manum : dices iis me propler custodias ea Tilasse. Cic. ad Alt., XI, 2.
(2) msce signum. Plaut. Bacch. IV 19 ; IV, 9, G2. Le personnage ihëâtral ne dit point : « Reconnaissez la signature, mais reconnaissez le signe ou le sceau. »
(3) La langue française, si remarquable par l'étonnante propriélé des eispressions, emploie le mot cachet, émane de cacher, parce que le sceau, parmi nous est destiné à cacher le contenu d'une lellre, et non à l'authentiquer ; el lorsque nous le oignons à la signature ou au chirographe pour perfectionner l'aulhenticilé (ce qui n'a jamais lieu dans les simples lettres), il ne s'appelle plus cachet, et jamais il ne suffit seiil à l'authenticité.
celle personne , (jne l'amitié confiait sans difficutlé : Cïcéron fournil une foule d'exemples de ce genre ^ Souvent aussi il ajoute dans ses lettres : Ceci est de ma main^; comme si son meilleur ami avait pu en douter. Ailleurs il dit ù ce même ami : « J'ai cru reconnaître dans votfe let- « tre la main d'Alexis^; » et Biutus écrivant de soa camp de Verceil à ce môme Cicéron , lui dit : « Lisez « d'abord la dépêche ci-jointe que j'adresse au sénat, et a faites-y les changements que vous jugerez convena- « blés*. » Ainsi un général qui fait la guerre , charge son ami d'altérer ou de refaire une dépêche oflîcielle qu'il adresse à son souverain ! Ceci est plaisant dans nos idées î mais ne voyons ici que la possibilité matérielle de la chose.
Cicéron ayant ouvert honnêtement une lettre de Quintus son frère, où il croyait trouver d'affreux secrets, la fait tenir à son ami , et lui dit : «Envoyez-la à son adresse , si « vous le jugez à propos. Elle est ouverte , mais il n'y « a pas de mal : Pomponia votre sœur (femme de « Quintus ) a bien sans doute le cachet de son mari^. »
Je n'ai rien à dire sur la morale de cette aimable fa
(1) Tu vellm, et Basilo, et quibus prœlereà videbilur, etiara Servilio conscribas, ut tibi videbilur, meo noraine. Ad Alt. XI, 5. XII, d9. Quod Hueras quibus pulas opus esse curas dandas, facis commode. Ibid. XI, 7. Item. XI, 8, 12, etc., etc.
(2) Hoc manu meà. XIIÏ, 28, etc.
(3) In luis quoque epislolis Alexin videor cognoscere. XVI, i5. Alexis était rafiVanchi et le secrétaire de confiance d'Atlicus ; et Cicéron ne connaissait pas moins cette écriture que celle de son ami.
(4) Ad senatum quas litteras misi velim priùs perlegas, et si qua tibi videbuntur commutes. Brutus Ciceroni fam. XI, 19.
(5) Quas (litteras) si pulabis ilii ipsi utile esse reddi, reddes ; nil me iœdet : nam quod rcsignalœ sunt, habct, opiner, ejus signura Pomponia, Ad Alt. Xi. 9.
mille : tenons-nous-on au fait. Il ne s'agissait, comme on voit, ni de caractère, ni de signature; dans notre sensée brigandage révoltant, qui ne faisait point de mal, s'exécutait sans difficulté, au moyen d'une simple empreinte.
Celte empreinte au reste, ou ce sceau, était d'une telle importance que le fabricateur d'un cachet faux était puni parla loi Cornélia sur le faux testamentaire, comme s'il avait contrefait une signature^ ; et rien n'était plus juste , puisqi'.e du sceau seul résultait l'authenticité.
Saint Paul qui employait la main d'un secrétaire pour écrire ses Epîtres canoniques, ajoutait cependant quelques lignes de sa main , et jamais il ne manquait d'en avertir , en écrivant comme Cicéron : Ceci est de ma main, quoiqu'il écrivît à des personnes^ dont il était parfaitement connu et avec qui il avait vécu. Il emploie cette formule même en adressant à son ami Philémon la plus tendra, la plus touchante, la plus parfaite de toutes les recommandations qui aient jamais été écrites^ ; et certes l'on ne peut douter que Philémon ne connût l'écriture de son saint ami autant qu'elle pouvait être connue.
La deuxième Epître aux Thessaloniciens présente une de ces attestations plus curieuses que les autres. Nos ira-
(1) Leg. 30, dig. de loge Corn, de fais. On voit que par ce nom de cachet faux (signcm adclterisum) il faut entendre tout cachet gravé pour celui qui n'avait pas le droit de s'en servir, et dans la vue de commettre un faux ; de manière que le graveur antique était tenu à peu près aux mêmes précautions imposées au serrurier moderne auquel un inconnu commande une clef. Si Ton ne veut pas l'entendre ainsi, je ne comprends pas trop ce que c'est qu'un sceau contrefait. Peut-oa le faire sans le eont refaire?
(2) Ego Paulus scripsi med manu, ( P'niicm. 19.)
nu PAPE. 9
ductcurs français la rendent ainsi : Je vous salue ici rJe ma propre main , moi Paul ; c'est lù mon seing dans toutes mes lettres. C'est ainsi que je souscris * . Rien n'est moins exact que cette traduction. Le mot de seing surtout n'est pas tolérable, puisqu'il fait croire au lecteur français, que saint Paul souscrivait à noire manière ; c'est-à-dire qu'il écrivait son nom au bas de ses lettres , ce qui n'est pas vrai du tout. Sans m'appesanlir sur les minuties grammaticales , voici la pensée de saint Paul :
La salutation qui suit est écrite de ma main, de la main de moi , Paul , et c'est à quoi vous reconnaîtrez mes lettres; car c'est ainsi que j'écris toujours.
Ensuite saint Paul trace de sa main cette formide qui termine toutes ses lettres : Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous, comme après avoir employé une main étrangère pour écrire une lettre , nous écrivons de notre main la formule de courtoisie : J'ai T honneur d'être, etc.
Ainsi donc nous voyons clairement l'authenticité attachée au signe ou au sceau , beaucoup plus qu'au caractère dislinctif de l'écriture, qui était fort équivoque chez les anciens; il l'était au point que la loi romaine refusait d'accepter un écrit autographe, comme pièce de comparaison , à moins que l'authenticité n'en fût attestée par des témoins présents à sa rédaction^ .
(1) Saîuiatio med manu Pauli, quod est fignum in omni epîslolâ. ( II. Thess. III, 17.) Commenl a-t-on pu prendre signum (I-^/xtiov^ pour l'apposition d'uc nom, tandis qu'il se rapporte évidemment à toute la salutation qui est doanëe elle-même pour le signe, la margtie ou la formule laractéristique?
(2) Gomparaiiones liUerarnm ex chirographis fieri et aliis instrumentis qust non sunt publiée confecla satis abundèque occasioncm criminis falsifcilis dare, et in judiciis et in contraclibus mauifeslum est. IJeoquc sancie-
De ce vague qui régnait dans les signes cursifs, ainsi que du défaut de morale et de délicatesse sur le respect dû aux écritures , naissait une immense facilité et par conséquent une immense tentation de falsifier les écritures.
Et cette facilité était portée au comble par le matériel même de l'écriture. Car si l'on écrivait sur des tablettes enduites de cire, il ne fallait que tourner le poinçon * , pour effacer , changer , substituer impunément. Que si Ton écrivait sur la peau {in memhranis) c'était pire encore, tant il était aisé de ratisser ou d'effacer. Qu'y a-i-il de plus connu des antiquaires que ces malheureux palimpsestes qui nous attristent encore aujourd'hui , en nous laissant apercevoir des chefs-d'œuvre de l'antiquité effacés et détruits , pour faire place à des légendes ou à des comptes de famille ?
L'imprimerie a rendu absolument impossible de nos jours la falsification de ces actes importants qui intéressent les souverainetés et les nations ; et quant aux actes particuliers même, le chef-d'œuvre d'un faussaire se réduit à une ligne et quelquefois à un mot altéré , supprimé , interposé , etc. La main à la fois la plus coupable et la plus habile se voit paralysée par le genre de notre écriture et surtout encore par notre admirable papier , don remarquable de la Providence , qui réunit par une alliance extraordinaire la durée à la fragilité , qui s'imbibe de la pensée humaine , ne permet point qu'on l'altère sans en laisser des preuves , et ne la laisse échapper qu'en périssant.
mus, etc. (Leg, 20 , Cod. Justin, de ftde insfrumcntorum.) On pru* eonsulter entoie la Novelle XLIX^, chap. II,
(1) Saepè slylura veitas. ([îor.)
Un leslament, un codicile, un contrat quelconque forgé dans son entier , est aujourd'hui un phénomène qu'un vieux magistrat peut n'avoir jamais vu ; chez les anciens c'était un crime vulgaire , comme on peut le voir en parcourant seulement le code Justinicn au titre du faux*.
De ces causes réunies, il résulte que toutes les fois qu'un soupçon de faux charge quelque monument de l'antiquité, en tout ou en partie , il ne faut jamais négliger cette présomption ; mais que si quelque passion violente de vengeance , de haine, d'orgueil national, etc., se trouve dûment atteinte et convaincue d'avoir eu intérêt à la falsification , le soupçon se change en certitude.
Si quelque lecteur était curieux de peser les doutes élevés par quelques écrivains sur l'altération des actes du VP concile général , et des lettres d'Honorius , il ne ferait pas mal, je pense, d'avoir toujours présentes les réflexions que je viens de mettre sous ses yeux. Quant à moi , je n'ai pas le temps de me livrer à l'examen de cette question superflue.