INCONVÉNIENTS DE LA SOUVERAINETÉ
Quoique la souveraineté n'ait pas d'intérêt plus grand et plus général que celui d'être juste , et quoique les cas où elle est tentée de ne l'être pas, soient sans comparaison moins nombreux que les autres, cependant ils le sont malheureusement beaucoup ; et le caractère particulier de certains souverains peut augmenter ces inconvénients, au point que, pour les trouver supportables, il n'y a guère d'autre moven que de les comparer à ceux qui auraient lieu, si îe souveram n'exisiait pas.
Il était donc impossible que les hommes ne fissent pas de temps en temps quelques efforts pour se mettre à l'abri des excès de cetfe énorme prérogative ; mais sur ce point, l'univers s'est partagé en deux systèmes d'une diversité tranchante.
La race audacieuse de Japhetri'a cessée s'il est permis de s'exprimer ainsi , de graviter vers ce qu'on appelle la liberté, c'est-à-dire vers cet état où le gouvernant est aussi peu gouvernant , et le gouverné aussi peu gouvermé qu'il est possible. Toujours en garde contre ses maîtres , tantôt l'Européen les a chassés, et tantôt il leur a op-
(!) [Au,!ax lapeli genus. îîorat, î. Od. ÏIT, 27.]
pose (les lois. Il a tout tcnlé , il a épuisé loiUcs les formes imaginables de gouvernement, pour se passer de maîtres , ou pour restreindre leur puissance.
L'immense postérité de Sem et de Cham a pris une autre roule. Depuis les temps primitifs jusqu'à ceux que nous voyons, toujours elle a dit à un homme : Faites tout ce que vous voudrez, et lorsque nous serons las, non?, vous égorgerons.
Du reste , elle n'a jamais pu ni voulu comprendre ce que c'est qu'une république; elle n'entend rien à la balance des pouvoirs , à tous ces privilèges , à toutes ces lois fondamentales dont nous sommes si fiers. Chez elle l'homme le plus riche et le plus maître de ses actions, le possesseur d'une immense fortune mobilière, absolument libre de la transporter où il voudrait , sûr d'ailleurs d'une protection parfaite sur le sol européen , et voyant déjà arriver à lui le cordon ou le poignard , les préfère cependant au malheur de mourir d'ennui au milieu de nous.
Personne sans doute n'imaginera de conseiller à l'Europe le droit public , si court et si cbir , de l'Asie et de l'Afriqae; mais puisque le pouvoir chez elle est toujours craint , discuté , attaqué ou transporté ; puisqu'il n'y a rien de si insupportable à notre orgueil que le gouvernement despotique , le plus grand problème européen est donc de savoir : Conimeyit on peut restreindre le pouvoir souverain sans le détruire^
On a bientôt dit : « Il faut des lois fondamentales , il faut une constitution. » Mais qui les établira , ces lois fondamentales , et qui les fera exécuter? le corps ou lindividu qui en aurait la force , serait souverain , puisqu'il serait plus fort que le souverain ; de sorte que , par l'acte même de l'établissement , il le détrônerait. Si la loi constitutionnelle est une concession du souverain , la question
recommence. Qui empochera un de ses successeurs de la violer? 11 faut que le droit de résistance soit allribuc à un corps ou à un individu j autrement il ne peut être exerce que par la révolte , remède terrible , pire que tous les maux.
D'ailleurs, on ne voit pas que les nombreuses tentatives faites pour restreindre le pouvoir souverain , aient jamais réussi d'une manière propre à donner l'envie de les imiter. L'Angleterre seule, favorisée par l'Océan qui l'entoure, et par un caractère national qui se prêle à ces expériences , a pu faire quelque chose dans ce genre ; mais sa constitution n'a point encore subi l'épreuve du temps ; et déjà même cet édifice fameux qui nous fait lire dans le fronton , m. dclxxxviii , semble chanceler sur ses fondements encore humides. Les lois civiles et criminelles de cette nation ne sont point supérieures à celles des autres. Le droit de se taxer elle-même , acheté par des flots de sang , ne lui a valu que le privilège d'être la nation la plus imposée de l'univers. Un certain esprit soldatesque , qui est la gangrène de la liberté , menace assez visiblement la constitution anglaise ; je passe volontiers sous silence d'autres symptômes. Qu'arrivera-t-ii ? je l'ignore ; mais quand les choses tourneraient comme je le désire, un exemple isolé de l'histoire prouverait peu en faveur des monarchies constitutionnelles, d'autant que l'expérience universelle est contraire à cet exemple unique.
Une grande et puissante nation vient de faire sous nos yeux le plus grand effort vers la liberlé, qui ait jamais été fait dans le monde : qu'a-l-elle obtenu? Elle s'est couverte de ridicule et de honte pour mettre enfin sur le trône un gendarme corse à la place d'un roi français ; et chez le peuple , la servitude , à la place de l'obéissance. Elle est tombée ensuite dans l'abîme de l'immiliation ; et
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n'ayant échappe à l'anéamisscmcnt politique que par nr miracle qu'elle n'avait pas droit d'attendre, elle s'amuse, sous le joug des étrangers * , à lire sa charte qui ne fait honneur qu'à son roi , et sur laquelle d'ailleurs le temps n'a pu s'expliquer.
Le dogme catholique , comme tout le monde sait, proscrit toute espèce de révolte sans distinction; et pour défendre ce dogme , nos docteurs disent d'assez bonnes raisons , philosophiques même , et poliliques.
Le protestantisme , au contraire , partant de la souveraineté du peuple , dogme qu'il a transporté de la religion dans la politique , ne voit , dans le système de la non-résistance , que le dernier avilissement de l'homme. Le docteur Beattie peut être cité comme un représentant de tout son parti. Il appelle le système catholique de la non-résistance, une doclrine détestable. Il avance queThomme, lorsqu'il s'agit de résister à la souveraineté , doit se déterminer par les sentiments intérieurs d'un certain instinct' moral dont il a la conscience en lui-même , et qu'on a tort de confondre avec la chaleur du sang et des esprits vitaux ^. Il reproche à son fameux compatriote , le docteur Barkeley , d'avoir méconnu celte puissance intérieure, et d'avoir cru que l'homme , en sa qualité d'être raisonnahle , doit .se laisser diriger par les préceptes d'une sage et impartiale raison *.
(1) Je rappelle au lecteur que jVcrivais ceci en 1817.
(2) Those inslincliTe sentiments of moraiity were of meu are conscioaj ascribing them to blood and spirits, or to éducation and habit. (Beallie, on Truth. Pari. II, chap. XII, p. 408. London, in-8.) Je n'ai jamais vu tant de mots employés pour c'xprimer l'orgueil.
(3) En effet, c'est un grand blasphème. (Asserliug ihat ihe conduct of ralional beings is tobe directed not by ihose instinctive sentiments, but by ibe dictâtes of sober and impartial reason.) Bealtie, ihid. On voit ici bien clairement celle chaleur de sang, que l'orgueil appelle inslinn moral, elt.
J^admire fort ces belles maximes ; miiis elles ont le défaut de ne fournir aucune lumière à l'esprit pour se décider dans les occasions difficiles^ où les théories sont absolument Inutiles. Lorsqu'on a décidé (je l'accorde par supposition) qu'on a droit de résister à la puissance souveraine, et de la faire rentrer dans ses limites, on n'a rien fait encore , puisqu'il reste à savoir quand on peut exercer ce droit , et quels hommes ont celui de l'exercer.
Les plus ardents fauteurs du droit de résistance conviennent (et qui pourrait en douter?) qu'il ne saurait être justifié que par la tyrannie. Mais qu'est-ce que la tyrannie? Un seul acte, s'il est atroce, peut-il porter ce nom ? s'il en faut plus d'un, combien en faut-il , et de quel genre ? Quel pouvoir dans l'état a le droit de décider que le cas de résistance est arrivé ? si le tribunal préexiste , il était donc déjà portion de la souveraineté , et en agissant sur l'autre portion , il l'anéantit ; s'il ne préexiste pas , par quel tribunal ce tribunal serait-il établi? Peut-on d'ailleurs exercer un droit , même juste , même incontestable, sans mettre dans la balance les inconvénients qui peuvent en résulter ? L'histoire n'a qu'un cri , pour nous apprendre que les révolutions commencées par les hommes les plus sages , sont toujours terminées par les fous ; que les auteurs en sont toujours les victimes , et que les efforts des peuples pour créer ou accroître leur liberté , finissent presque toujours par leur donner des fers. On ne voit qu'abîmes de tous côtés.
Mais, dirait-on, voulez-vous donc démuseler le tigre, et vous réduire à l'obéissance passive? Eh bien! voici ce que fera le roi : « Il prendra vos enfants pour conôriire «c ses chariots ; il s'en fera des gens de cheval et les M fera conduire devant son char ; il en fera des officiers « et des soldais; il prendra les uns pour labourer ses
1G3 « champs ci recueillir ses blés, elles autres pour lui fa- * briquer des armes. Il fera de vos filles des parfu- 1 meuses , des cuisinières et des boulangères h son usage ; « il prendra pour lui et les siens ce qu'il y a de meilleur « dans vos champs , dans vos vignes et dans vos vergers, « et se fera payer la dîme de vos blés et de vos raisins « pour avoir de quoi récompenser ses eunuques et ses « domestiques. Il prendra vos serviteurs, vos servantes, « vos jeimes gens les plus robustes et vos bêles de somme « pour les faire travailler ensemble à son profit; il pren- « dra aussi la dîme de vos troupeaux , et vous serez ses « esclaves^. »
Je n'ai jamais dit que le pouvoir absolu n'entraîne de grands inconvénients sous quelque forme qu'il existe dans le monde. Je le reconnais au contraire expressément, et ne pense nullement à les atténuer ; je dis seulement qu'on se trouve placé entre deux abîmes.