SOUTENUES COMME PRINCES TEMPORELS
C'est une chose extrêmement r^^marquable, mais nullement ou pas assez remarquée, que jamais les Papes ne se sont servis de l'immense pouvoir dont ils sont en possession pour agrandir leur état. Qu'y avait-il de plus naturel, par exemple, et de plus tentalif pour la nature humaine, que de se réserver une portion des provinces conquises par les Sarrasins, et qu'ils donnaient au premier occupant pour repousser le Croissant qui ne cessait de s'avancer? Cependant jamais ils ne l'ont fait, pas môme à l'égard des terres qui les touchaient, comme le royaume des Deux-Siciles, sur lequel ils avaient des droits incontestables, au moins selon les idées d'alors, et pour lequel néanmoins ils se contentèrent d'une vaine suzeraineté, qui finit bientôt par la haquenée, tribut léger et purement nominal, que le mauvais goût du siècle leur dispute encore.
Les Papes ont pu faire trop valoir, dans le temps, cette suzeraineté universelle^ qu'une opinion non moins universelle ne leur disputait point. Ils ont pu exiger des hommages, imposer des taxes trop arbitrairement si l'on veut ; je n'ai nul intérêt d'examiner ici ces différents points. Mais toujours il demeurera vrai qu'ils n'ont jamais cherché ni saisi l'occasion d'augmenter leurs états aux dépens de la justice , tandis qu'auc.ine autre souveraineté temporelle
n'cdiappa à cet anaihèmc, ei (|uc dans ce moment même, avec toute notre philosophie, notre civilisation et nos beaux livres, il n'y a peut-être pas une puissance européenne en état de justifier toutes ses possessions, devant Dieu et la raison.
Je lis dans les Lettres sur l'histoire, que les Papes ont quelquefois profité de leur puissance temporelle pour augmenter leurs propriétés *.
Mais le ternie de quelquefois est vague ; celui de puissance temporelle l'est aussi, et celui de propriété encore davantage : j'attends donc qu'il me soit expliqué quand et comment les Papes ont employé leur puissance spirituelle ou leurs moyens politiques pour étendre leurs états aux dépens d'un propriétaire légitime.
En attendant que ce propriétaire dépouillé se présente, nous n'observerons point sans admiration, que parmi tous les Papes qui ont régné, dans le temps de leur plus grande influence, il n'y ait pas eu un usurpateur^, et qu'alors même qu'ils faisaient valoir leur suzeraineté sur tel ou tel état, ils s'en soient toujours prévalus pour le donner, non pour le retenir.
Considérés même comme simples souverains, les Papes sont encore remarquables sous ce point de vue. Jules II, par exemple, fit sans doute une guerre mortelle aux Vénitiens ; mais c'était pour avoir les villes usurpées par la république.
Ce point est un de ceux sur lequel j'invoquerai avec confiance ce coup d'œil général qui doit déterminer le jugement des hommes sensés. Les Papes régnent depuis le IX® siècle au moins : or, à compter de ce temps, on ne
(l)Espril de l'hisloire, kUre XL. Faris, Nyon, iS03. in-8, lom. îî, p. 399. '■*
trouvera dans aucune dynastie souveraine plus de re<?pect pour le territoire d'autrui, et moins d'envie d'augmenter le sien.
Comme princes temporels, les Papes égalent ou surpassent en puissance plusieurs têtes couronnées d'Europe. Qu'on examine les histoires des différents pays, on verra en général une politique toute différente de celle des Papes. Pourquoi ceux-ci n'auraient-ils pas agi politiquement comme ïcs autres? Cependant on ne voit point de leur côté celle îendance à s'agrandir qui forme le caractère disiinclif et général de toute souveraineté.
Jules II, que je citais tout à l'heure, est, si ma mémoire ne me trompe point, le seul Pape qui ait acquis un territoire par les règles ordinaires du droit public, en vertu d'un traité qui terminait une guerre ^. Il se fit céder ainsi le duché de Parme; mais cette acquisition, quoique non coupable , choquait cependant le caractère pontifical : elle échappa bientôt au Saint-Siège. A lui seul est réservé l'honneur de ne posséder aujourd'hui que ce qu'il possédait il y a dix siècles- On ne trouve ici ni traités, ni combats, ni intrigues, ni usurpations ; en remontant on arrive toujours à une donation. Pépin, Charlemagne, Louis, Loihaire, Henri Otlon, la comtesse Mathilde, formèrent cet état temporel des Papes, si précieux pour le christianisme : mais la force des choses l'avait commencé, et cette opération cachée est un des spectacles les plus curieux de l'histoire.
Il n'y a pas en Europe de souveraineté plus justifiable, s'il est permis de s'exprimer ainsi, que celle des Souverains
(1) Et même encore, d'après une observation faite à Rome, on pourrait contester cette exception unique; Jules II n'ayant fait que revendiquer ieî droits légitimes du Saint-Siège sur le duché de Parme, droits qui dérivaient incontestablement des libe'ralités de Pépin ou de celles ée la coratcss«
IU«li"id«. "
romifes. Elle est comme la loi divine, fusiificata in semcl" i'psd*. Mais ce qu'il y a de vcrilablement étonnant, c'est (le voir les Papes devenir souverains sans s'en apercevoir, et même, à parler exactement, malgré euK. Une loi invisible élevait le siège de Rome, et l'on peut dire que le Chef de l'Eglise universelle naquit souverain. De l'échafaud des martyrs, il monta sur un trône qu'on n'apercevait pas d'abord, mais qui se consolidait insensiblement comme toutes les grandes choses, et qui s'annonçait dès son premier âge par je ne sais quelle atmosphère de grandeur qui l'environaait, sans aucune cause humaine assignable. Le Ponlife romain avait besoin des richesses, et les richesses afiluaier.! ; il avait besoin d'éclat, et je ne sais quelle splendeur extraordinaire parlait du trône de saint Pierre, au point que déjà dans le IV° siècle l'un des plus grands seigneurs de Rome, préfet de la ville, disait en se jouant, au rapport de saint Jérôme : « Promettez-moi de me faire Evoque de Ro- « me^ et tout de suite je me ferai chrétien ^. » Celui qui parlerait ici d'avidité religieuse^ d'avarice^ d'influence sacerdotale, prouverait qu'il est au niveau de son siècle , mais tout à fait an-dessous du sujet. Comment peut-on concevoir ujie souveraineté sans richesses? Ces deux idées sont une contradiction manifeste. Les richesses de l'Eglise romaine étant donc le signe de sa dignité et l'instrument nécessaire de son action légitime , elles furent l'œuvre de la Providence qui les marqua dès l'origine du sceau de h légitimité. On les voit, et l'on ne sait d'où elles viennent ;
(1) [Ps. xvin, 10.]
(2) Zaccaria. Anti-Febrnn. Vindic, Tom. ÏV, dissert. IX , cap. Ilï. p. 33. [MiscraLilis Prœtexlaius, qui designatus consul est morfuus, lionio sacrilèges el idoloruin cullor, solcbat liidciis bealo papsB Damaso dicere :
Facile me Bomanœ urbit Ejnscopum , et ero prolinus chrisliamis. S. Hieron, Episl. XXXVii!, edit. MarliauaY.]
on les voit, cl personne ne se plaint. C'est le respect, c'est l'amour, c'est la pieté, c'est la foi qui les ont accumulcos. De là ces vastes patrimoines qui ont tant exercé la plume des savants. Saint Grégoire, à la fin du VF siècle, en possédait vingt-trois en Italie, et dans les îles de la Méditerranée^ en lUyrie, en Dalmatie , en Allemagne et dans les Gaules *. La juridiction des Papes sur ces patrimoines porte un caractère singulier qu'on ne saisit pas aisément à travers les ténèbres de cette histoire , mais qui s'élève néanmoins visiblement au-dessus de la simple propriété. On voit les Papes envoyer des officiers, donner des ordres et se faire obéir au loin, sans qu'il soit possible de donner un nom à cette suprématie dont en effet la Providence n'avait point encore prononcé le nom.
Dans Rome , encore païenne, le Pontife romain gênait déjà les Césars. Il n'était que leur sujet ; ils avaient tout pouvoir contre lui , il n'en avait pas le moindre contre eux : cependant ils ne pouvaient tenir à côté de lui. On lisait sur son front le caractère d'un sacerdoce si éminenl , que V empereur , qui portait parmi ses titres celui de S021verain Pontife , le souffrait dans Rome avec plus dHmpatience qu'il ne souffrait dans les armées un César qui lui disputait Vempire ^. Une main cachée les chassait de la ville éternelle pour la donner au chef de V Eglise éternelle. Peut-être que , dans l'esprit de Constantin , un commen-
(1) Voy. la dissertation de l'abbë Cenni à la fin du livre du cardinal Orsi, Délia origine del dominio e delta sovranità de'rom. Ponte fici sovra gli tlati loro temporalmente soggelli. Roma, Pagliarini, in-12, 1754, p. 306 à 309. Le patrimoine appelé' des Alpes Cotliennes, (fiait immense ; il contenait Gênes et toute la côte maritime jusqu'aux frontières de France. Voyez les autorités. Ib.
(2) Bossuel, Lettre paslor. sur la commun, pascale, N. IV, tx Cyp. episl. LI ad Ànl.
cemonl de foi et de rcspecisemela à la gone dont je paile ; mni.i je ne doulo pas un inslanl que ce seuliiueiit ii'ail indue sur la délerminalion qu'il pril de transporter le siège de l'ompirc , beaucoup plus que tous les motifs politiques qu'on lui prête : ainsi s'accomplissait h décret du Très-Haut ^. Lu même enceinte ne pouvait renfermer l'empereur et le Ponlife. Constantin céda Rome au Pape. La conscience du genre humain qui est infaillible ne l'entendit pas autrement, et de là naquit la fable de la donation, qui est très-vraie. L'antiquité, qui aime assez voir et toucher tout , fil bientôt de Yahandon ( qu'elle n'aurait pas même su nommer ) une donation dans les formes. Elle la vil écrite sur le parchemin et déposée sur l'autel de saint Pierre. Les modernes crient à la fausseté j et c'est l'innocence même qui racontait ainsi ses pensées ^. Il n'y a donc rien de si vrai que la donation de Constantin. De ce moment on sent que les empereurs ne sont plus chez eux à Piome. Ils ressemblent à des étrangers qui de temps eu temps viennent y loger avec permission. Mais voici qui est pliis étonnant encore : Odoacre avec ses Kérules vient meure fin à l'empire d'Occident, en 475; bientôt après les Hérules disparaissent devant les Goths , et ceux-ci à leur tour cèdent la place aux Lombards , qui s'emparent du royaume d'Italie. Quelle force , pendant plus de trois siècles, empêchait tous les princes de fixer d'une manière
(1) Iliade, I, 5.
(2) Ne voyait-elle pas aussi un Ange qui effrayait Attila devant saint Le'on ? Nous n'y voyons, nous aulics moJfrncs, que l'ascendant iu Pontife ; mais comment poindre un ascendant ? Sans la langufe pittoresque des hommes du Ve siècle, cVn était fait d'un clirf-d'cpuvrc de Raphaël; au règle, nous sommes tous d'accord sur le prodige. Un ascendant qui arrè'o Ailila est bien aussi surnaturel qu'un Ange ; et qui sait même si ce scnl iouxchoàes*
1«2 sUibleleur tiôiiii à Rome? Quel bras les repoussait à Milan, à Pavie, à Ravcnnc , etc. ? C'était la donatiun qui agissait sans cesse j et qui partait de trop haut pour n'être pas /exécutée.
C'est un point qui ne saurait être contesté , que les Papes ne cessèrent de travailler pour maintenir aux empereurs grecs ce qui leur restait de l'Italie contre les Goths^ les Hérules et les Lombards. Ils ne négligeaient rien pour inspirer le courage aux exarques et la fidélité aux peuples ; ils conjuraient sans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l'Italie ; mais que pouvait-on obtenir de ces misérables princes ? Non-seulement ils ne pouvaient rien faire pour Tltalie, mais ils la trahissaient systématiquement, parce qu'ayant des traités avec les barbares qui les menaçaient du côté de Constantinopîe , ils n'osaient pas les inquiéter en Italie. L'état de ces belles contrées ne peut se décrire et fait encore pitié dans l'histoire. Désolée par les barbares , abandonnée par ses souverains , l'Italie ne savait plus à qui elle appartenait , et ses peuples étaient réduits au désespoir. Au milieu de ces grandes calamitéy , les Papes étaient le refuge unique des malheureux ; sans le vouloir et par la force seule des circonstances, les Papes étaient substitués à l'empereur , et tous les yeux se tournaient de leur côté. Italiens^ Hérules, Lombards , Français , tous étaient d'accord sur ce point. Saint Grégoire disait déjà de son temps : Quiconque arrive à la place que f occupe est accablé par les affaires , au point de douter souvent s'il est prince ou Pontife *•
(d) Hoc in loco quisquis paslor dicilur, curis exterioritns graTÎler occnpatur, ità utstepè incerlum sil utrùm pastoris officium an terreni proci-iis «yal. Lib. 1, epist. 25, al. 24, ad Joh. episc. G. P. et est. orient. Pair. r"Or*i, dan» le livre cité, prcf. p. xiï.
Eu plusieurs endroits de ses lettres , on le voit faire le i'6\e d'un administrateur souverain. Il envoie , par exemple , un gouverneur à Nepi , avec injonction au peuple de lui obéir comme au Souverain Ponliie lui-même : ailleurs il dépêche un tribun à Naples , chargé de la garde de cette grande ville ^. On pourrait citer un grand nombre d'exemples pareils. De tous côtés on s'adressait au Pape; toutes les affaires lui étaient portées : insensiblement enfin , et sans savoir comment , il était devenu en Italie , par rapport à l'empereur grec , ce que le maire du palais était en France à l'égard du roi titulaire.
Et cependant les idées d'usurpation étaient si étrangères aux Papes , qu'une année seulement avant l'arrivée de Pépin en Italie, Etienne II conjurait encore le plus méprisable de ces princes ( Léon l'Isaurien ) de prêter l'oreille aux remontrances qu'il n'avait cessé de lui adresser pour l'engager à venir au secours de l'Italie ^.
On est assez communément porté à croire que les Papes passèrent subitement de l'état particulier à celui de souverain , et qu'ils durent tout aux Carlovingicns. Rien cependant ne serait plus faux que cette idée. Avant ces fameuses donations qui honorèrent la France plus que le Saint- Siège, quoique peut-être elle n'en soit pas assez persuadée, les Papes étaient souverains de fait , et le titre seul leur manquait.
Grégoire II écrivait à l'empereur Léon : « L'Occident « entier a les yeux tournés sur notre humilité;.,, il nous a regarde comme l'arbitre et le modérateur de la tran-
(1) Lib. Il, epist. Xî, al. VIII adNepes. îbid. pag. \x.
(2) Deprerans imperialem clcmcntiam utjuxlà id quodetsitpiùs scripseral, cum exercilu ad tuendas lias IlL-iia> parles uiodis omnibus advenirel, elc. CViiasL le biblioth. cilû dan$ la dissert. (ieCcnni, ibid. p. 203.)
Ui • quillilé publique.... Si vous osiez en faire l'essai , vous « le trouveriez prêt à se porter même où vous êtes pour y « venger les injures de vos sujets d^ Orient. »
Zachai'ie , qui occupa le siège poniifical de 741 à 752, envoie une ambassade à Racbis , roi des Lombards , et stipule avec lui une paix de vingt ans^ en vertu de laquelle toute V Italie fut tranquille,
Grégoire II , en 726, envoie des ambassadeurs à Charles Martel^ et traite avec lui de prince à prince ^
Lorsque le Pape Etienne se rendit en France , Pépin vint à sa rencontre avec toute sa famille et lui rendit les honneurs souverains ; les fils du roi se prosternèrent devant *e Pontife. Quel Évêque, quel Patriarche de la chr. lienté aurait oser prétendre à de telles distinctions ? En un mot, les Papes étaient maîtres absolus , souverains de fait , ou , pour s'exprimer exactement , souverains forcés , avanî toutes les libéralités carlovingiennes ; et pendant ce temps même , ils ne cessaient encore , jusqu'à Constantin Copronjine , de dater leurs diplômes par les années des empereurs , les exhortant sans relâche à défendre l'Italie, à respecter l'opinion des peuples , à laisser les consciences en paix ; mais les empereurs n'écoutaient rien , et la dernière heure élail arrivée. Les peuples d'Italie , poussés au désespoir , ne prirent conseil que d'eux-mêm.es. Abandonnés par leurs maîtres , décliirés par les barbares , ils se choisirent des chefs et se donnèrent des lois. Les Papes devenus ducs de Rome , par le fait et par le droit , ne pouvant plus résister aux peuples qui se jetaient dans leurs bras , et ne sachant plus comment les défendie con-
(1) On peut voir tous ces fails d^laîMés dansl'ouvrag? du cardinal Orsi qui a épuisé la malière. Je ne puis insisler ijue sur les veillés géuéraies e! sur les traits les plus ma.-quanlSi
tre les Darbares , tournèreiil enfin les yeux sur les princes français.
Tout le reste est connu. Que dire après Baronius, Pagi, !e Coinle , Marca , Thomassiu , Muralori ;, Orsi , et tant d'autres qui n'ont rien oublié pour mettre cette grande époque de l'iiisloire dans tout son jour ? J'observerai seulement deux choses suivant le plan que je me suis tracé :
1° L'idée de la souveraineté pontificale antérieure aux donations carlovingieunes était si universelle et si incontestable j que Pépin , avant d'attaquer Astolphe , lui envoya plusieurs ambassadeurs pour l'engager à rétablir la paix et à restituer les propriétés de la sainte Eglise de Dieu et de la république romaine ; et le Pape de son côté conjurait le roi lombard , par ses ambassadeurs , de restituer de bonne volonté et sans effusion de sang les propriétés de la sainte Eglise de Dieu et de la république des Romains ^ ; et dans la fonieuse charte Ego Ludovicus , Louis le Débonnaire énonce que Pépin et Charlemagne avaient depuis longtemps , 'par un acte de donation , restitué Vexarchat au bienheureux Apôtre et aux Papes '^.
Imagine-t-on un oubli plus complet des empereurs grecs , une confession plus claire et plus explicite de la souveraineté romaine?
Lorsque les armes françaises eurent ensuite écrasé les Lombards et rétabli le Pape dans^tous ses droits, on vit
(1) Ut paciGcè sine ullà sanguinis effusione, propria S. Bei Ecclesiœ et rcipublicaî rom. keddant jura. Et plus haut, restitcenda jura. Orsi, ibid. , chap. VIï, p. 94, d'après Anasiase le bibliothécaire.
(2) Exarchalum quem Pipinus rex et gecitor noster Carolus.
imperalor, B. Pelro et prœdecessoribus Tcslris jàm dudùm per donalionis paginam kestitoerlnt. C&tle pièce est impriine'e tout au long dans la nouvelle édition des Annabsdu cardinal Earonius, tom. Xïïî, p. 627. (Orsi, ibid.,can. X, p. 20Î.)
arriver en France les ambassadeurs de l'emporcur grec qui venaient se plaindre, et « d'uti air incivil, proposer Œ à Pépin de rendre ses conquêtes. » La cour de France se moqua d'eux , et avec grande raison. Le cardinal Orsi accumule ici les autorités les plus graves pour établir que les Papes se conduisirent dans cette occasion selon toutes les règles de la morale et du droit public. Je ne répéterai point ce qui a été dit par ce docte écrivain, qu'on est libre de consultera II ne paraît pas d'ailleiu's qu'il y ail des doutes sur ce point.
2° Les savants que j'ai cités plus haut , ont employé beaucoup d'érudition et de dialectique pour caractériser avec exactitude le genre de souveraineté que les empereurs français établirent à Piome , après l'expulsion des Grecs et des Lombards. Les monuments semblent assez souvent se contrarier, et cela doit être. Tantôt c'est le Pape qui commande à Rome , et tantôt c'est l'empereur. C'est que la souveraineté conservait beaucoup de cette mine ambiguë que nous lui avons reconnue avant l'arrivée des Carlovingiens. L'empereur de C. P. la possédait de droit; les Papes , loin de la leur disputer, les exhortaient à la défendre. lis prêchaient de la meilleure foi l'obéissance aux peuples, et cependant ils faisaient tout. Après le grand établissement opéré par les Français , le Pape et les Piomains , accoutumés à celte espèce de gouvernement qui avait précédé, laissaient aller volontiers les afl'aires sur le même pied. Ils se prêîaienl même d'autant plus aisément à cette forme d'administration , qu'elle était soutenue par la reconnaissance, par l'attachement et par la saine politique. Au milieu du bouleversement général qui marque cette triste mais intéressante époque
(!) Orsi, iOid. ;ap. Vif, p. tOi et seqq.
de l'histoire, l'immense qa;mlité do Lrignnds que suppose un tel ordre de choses , le danger des barbares toujours aux portes de Rome , l'esprit républicain qui commençait à s'emparer des tôles italiennes; toutes ces causes réunies, dis-je, rendaient l'intervention des empereurs absolument indispensable dans le gouvernement des Papes. Mais à travers cette espèce d'ondulation , qui semble balancer le pouvoir en sens contraire , il est aisé néanmoins de reconnaître la souveraineté des Papes qui est souvent protégée, quelquefois partagée de fait, mais jamais effacée. Ils font la guerre , ils font la paix ; ils rendent la justice, ils pimissent les crimes ^ ils frappent monnaie, ils reçoivent et envoient des ambassades : le fait môme qu'on a voulu tourner contre eux dépose en leur faveur ; je veux parler de cette dignité de patricc qu'ils avaient conférée à Charîemagne, à Pépin, et peut-être même à Charles Martel ; car ce titre n'exprimait certainement alors que la plus haute dignité dont un homme peut jouir sous UN maître'.
Je crains de me laisser entraîner ; cependant je ne dis que ce qui est rigoureusement nécessaire pour mettre dans tout son jour un point des plus intéressants de l'histoire. La souveraineté , de sa nature, ressemble au Nil ; elle cache sa tête. Celle des Papes seule déroge à la loi universelle. Tous les éléments en ont été mis à découvert , afin qu'elle soit visible à tous les yeux , et vincat cùm, judicaiur. Il n'y a rien de si évidemment juste dans son origine
(1) Palriciî dicti i!lo seculo et siiperloriLiis, qui provîncias cum euraniâ aucloritale, sub priiicipum impcrio adminislrubanl. (Marca, de Concord. iacerd. et imp. 1. 12.) ?,Iarca donne ici la formule du serment que prêtait te patrice ; et le cardinal Orsi l'a copiée, eh. II, p. 23. Il est remarquable \a'k la suite de celle cérémonie, le palrice recevait le manteau royal et le jiadème.' (.\iantum et aurcum ciiculum in capile.} Tbid, p. 27.-
que celle souveraînelé exlraordinalre. L'incapacité, I( bassesse^ la férocité des souverains qui la précédèrent ; l'insupportable tyrannie exercée sur les biens, les personnes et la conscience des peuples ; l'abandon formel de ces mêmes peuples livrés sans défense à d'impitoyables barbares ; le cri de l'Occident qui abdique l'ancien maître ; la nouvelle souveraineté qui s'élève , s'avajice et se substitue à l'ancienne sans secousse , sans révolte , sans effusion de sang , poussée par une force cachée, inexplicable, invincible, et jurant foi et fidélité jusqu'au dernier instant à la faible et méprisable puissance qu'elle allait remplacer ; le droit de conquête enfin obtenu et solennellement cédé par l'un des plus grands hommes qui ait existé, par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom , et que la voix du genre humain l'a proclamé grandeur au lieu de grand : tels sont les titres des Papes, et l'histoire ne présente rien de semblable.
Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s'en distingue encore d'une manière éminente, en ce qu'elle ne présente point dans sa durée , comme je l'observais plus haut, cette soif inextinguible d'accroissement territorial qui caractérise toutes les autres. En effet , ni par la puissance spirituelle, dont elle fit jadis un si grand usage, ni par la puissance temporelle dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force, on ne la voit jamais tendre à l'agrandissement de ses états par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu'après avoir tenu compte de toutes les faiblesses humaines , il n'en reste pas moins dans l'esprit de tout sage observateur l'idée d'une puissance évidemment assisfée.
Sur les gueri'es soutenues par les Papes , il faut avant
ÎS9 ton! bien CKplîqîior In moi de pulsmnce tempc.rcJlr . \\ est équivoque, comme je l'ai dit plus haut; et en cncî il exprime chez les écrivains français,- tantôt Taction exe: céesurlc temporel des princes en vertu du pouvoir spi rituel , et tantôt le pouvoir temporel, qui appartient au Pape comme souverain , et qui l'assimile parfaitement à tous les autres.
Je parlerai ailleurs des guerres que l'opinion a pu meitrcàîa charge de la puissance spirituelle. Quant à celles que les Papes ont soutenues comme simples souverains , il semble qu'on a tout dit en observant qu'ils avaient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes ; car nul prince ne saurait avoir droit de la faire injustement, et tout prince a (froî7 de la faire justement. Il plut aux Vénitiens, par exemple, d'enlever quelques villes au Pape Jules II, ou du moins de les retenir contre toutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife , l'une des plus grandes têles qui aientrégné, les en fit cruellement repentir. Ce fut une guerre comme une autre, une affaire temporelle de prince à prince , et parfaitement étrangère à l'histoire ecclésiastique. D'où viendrait donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre? Depuis quand un souverain doit-il se laisser dépouiller de ses étals sans opposer de résistance? Ce serait une thèse toute nouvelle et bien propre surtout à donnei' des encouragements au brigandage , qui n'en a pas besoin.
Sans doute c'est un très-grand mal que les Papes soient forcés de faire la guerre : sans doute encore Jules II , qui s'est trouvé soiis ma plume, fut trop guerrier ; cependant l'équité l'absout jusqu'à un point qu'il n'est pas aisé de déterminer. « Jules, dit l'abbé de Feller, laissa échapper « le sublime de sa place ; il ne vit pas ce que voient si « bien aujourd'hui ses sages successeurs^ que le Pontife
« romain est le p^re commun, et qu'il doit être l'arbilro « de lu paix, non le flambeau de la guerre^ »
Oui, lorsque la chose est possible ; mais dans ces sortes de cas la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S'il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Père commun ? Doit-il se borner à bénir les canons pointés contrelui? Lorsque Buonaparte envahit les états de l'Eglise, Pie VI lui opposa une armée : Impar congrcssus Jchilli! Cependant il maintint l'honneur de la souveraineté, et l'on vit flotter ses drapeaux. Mais si d'autres princes avaient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint-Père, le plus violent ennemi du Saint-Siège eût-il osé blâmer celte guerre et condamner chez les sujets du Pape ces mômes efïorts qui auraient illustré tous les autres hommes de l'univers?
Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle pacifique qui convient à leur caractère sublime, me paraissent donc hors de propos, iî moins qu'il ne fût question de guerres ofl"ensives et injustes ; ce qui, je crois, ne s'est pas vu, ou s'est vu du moins assez rarement pour que mes propositions générales n'en soient nullement ébranlées.
Le caractère, il faut encore le dire, ne saurait jamais être totalement effacé chez les hommes. La nature est bien la maîtresse de mettre dans la tête et dans le cœur d'un Pape le génie et l'ascendant d'un Gustave-Adolphe ou d'un Frédéric II. Que les chances de l'élection portent sur le trône pontifical un Cardinal de Richelieu , difficilement il s'y tiendra tranquille. Il faudra qu'il s'agite , il faudra qu'il montre ce qu'il est : souvent il sera roi sans être Pontife, et rarement même il obtiendra de lui d'être Pontife sans être roi. Néanmoins dansées occasions même, à travers
(i) Fellcr, Dicl. liisl. arl. Jules II.
les élans de la souveraineté, on pourra sentir le Poniife. Prenons, par exemple, ce même Jules II, celui de tous les Papes , si je ne me trompe , qu: semble avoir donné 1(3 plus de prise à la cpilique sur l'article de la guerre, et comparons-le avec Louis XII , puisque l'histoire nous les présente dans une position absolument semblable, l'un au siège de la Mirandole, l'autre au siège de Peschiera , pendant la ligue de Cambrai. « Le bon roi, le père du « peuple, honnêle homme chez lui* ^ ne se piqua pas de « faire usage envers la garnison de Peschiera de ses « maximes sur la clémence ^. Tous les habitants furent pas- « ses au fil de l'épée ; le gouverneur André Riva et son « illsfurent pendus sur les murs "*. »
Voyez au contraire Jules II au siège de la Mirandole; il accoixla sans doute plusieurs choses à sou caractère moral , et son entrée par la brèche ne fut pas extrêmement pontificale; mais au moment où le canon eut fait silence, il n'eut plus d'ennemis , et l'historien anglais du pontiûeat de Léon X nous a conservé quelques vers latins où le poëte dit élégamment à ce Pape guerrier : « A peine la guerre « est déclarée que vous êtes vainqueur; mais chez vous le « pardon est aussi prompt que la victoire. Combattre , « vaincre et pardonner , pour vous c'est une même chose.
(1) Voltaire, Essai sur les mœurs, etc. tom. III, chap. CXll. Ce Irait malicieux mëiile attention. Je ne vante point la cuirasse de Jules II, quoique celle de Ximenès ait mërild quelque louange; mais je dis qu'avant de i''\\v contre la politique de Jules II, il faut bien examiner celle qu'il fol oblige de combattre. Les puissances du second ordre font ce qu'elles peuvent. On les juge ensuite comme si elles avaient fait ce quelics ont voulu. ]1 n'y a rien de si commun et de si injuste.
(2) Hist. de la ligue de Cambrai, liv. I, c. XXV.
(3) Life and Pontificale of Léo ihe Icuth, by M. William Roscoc. Lonioi\. M Oiecry. iu-S,, 1805, tom. il, chap. Vlil, p. G8
Î92 « Un jour nous donna la guerro; îe lendemain la vit finir, a et voire colère ne dura pas plus que la guerre. Ce noiii « de Jules porte avec lui quelque chose de divin ; il laisse « douter si la valeur l'emporte sur la clémence ' .»
Bologne avait insulté Jules II à l'excès : elle était allée jusqu'à fondre les statues de ce Pontife allier ; et cependant après qu'elle eut été obligée de se rendre à discrétion , il se contenta de menacer et d'exiger quelques amendes ; et bientôt Léon X^ alors cardinal , ayant été nommé légat dans cette ville , tout demeura tranquille ^ . Sous la main de Maximilien , et même du bon Louis XII , Bologne n'en aurait pas été quitte à si bon marché.
Qu'on lise l'histoire avec attention, comme sans préjugé, et l'on sera frappé de cette différence , même chez les Papes les moins Papes ^ s'il est permis de s'exprimer ainsi. Du reste , tous ensemble , comme princes , ont eu les mêmes droits que les autres princes, et il n'est pas permis de leur faire des reproches sur leurs opérations politiques , quand même ils auraient eu le malheur de ne pas faire mieux que leurs augustes collègues. Mais si l'on remarque , au sujet de la guerre en particulier , qu'ils l'ont faite moins que les autres princes, qu'ils l'ont faite avec plus d'humanité, qu'ils ne l'ont jamais recherchée ni provoquée , et que du moment où les princes , par je ne sais quelle conveulion ta-
(i) Vix bcllum indictum est quùm vincis, Dec ciliùs vis Vincere quàm parcas : hœc tria agis pariter. Una dédit bellum, bellum lux sustuliî iina,
Nec libi quàm bellum lougior ira fuit.
Hoc nomen divinum aliquid ferl secum, etuirùmsit Mitior anne idem forlior, arabigilur, (Casanova, post expagnalicnem îliranJuIa;. 21 jnn. 1511 ; Jl. Roscop, iiiJ. p. 85.)
(2} Rgscoc, ivUi. chap. îX, p. IIS.
cite qui mérilc quelque attention , semblent s'être accordes à reconnaître la neutralité des Papes , on n'a plus trouvé ceux-ci mêlés dans les intrigues ou opérations guerrières ; on ne saurait disconvenir que , même dians l'ordre politique, ils n'aient maintenu la supériorité qu'on a droit d'attendre de leur caractère religieux. En un mot, il est arrivé quelquefois aux Papes, considérés comme princes temporels, de ne pas se conduire mieux que les autres. C'est lesçul reproche qu'on puisse leur adresser justement ; le reste est calomnie.
Mais ce mot de quelquefois désigne des anomalies qui ne doivent jamais être prises en considération. Quand je dis, par exemple , que les Papes , comme princes temporels , n'ont jamais provoqué la guerre, je n'entends pas répondre de chaque fait de cette longue histoire examinée ligne par ligne; personne n'a droit de l'exiger de moi. Je n'insiste , sans convenir inutilement de rien , je n'insiste, dis-je, que sur le caractère général de la souveraineté pontificale. Pour la juger sainement , il faut regarder d'en haut et ne voir que l'ensemble. Les myopes ne doivent pas lirellustoire : ■Is perdent leur temps.
.Mais qu'il est difficile de juger les Papes sans préjugés ! Le XVP siècle alluma une haine mortelle contre le Pontife ; et l'incrédulité du nôtre , fille aînée de la réforme, ne pouvait manquer d'épouser toutes les passions de sa mère. De celle coalition terrible est née je ne sais quelle antipathie aveugle qui refuse même de se laisser instruire , et qui n'a pas encore cédé , à beaucoup près , au scepticisme universel. En feuilletant les papiers anglais, on demeure frappé d'étonnement à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d'ailleurs très-saines et très-estimables.
A l'époque des fameux débats qui eurent lieu en l'année
tSOo, au parlement d'Angleterre, sur ce qu'on appelait ï émancipation des Catholiques , un membre de la cliambro haute s'exprimait ainsi , dans une séance du mois de mai :
« Je pense , et même je suis certain , que le Pape n'est a qu'une misérable marionnette entre les mains de l'usur- « pateur du trône des Bourbons; qu'il n'ose pas faire le « moindre mouvement sans l'ordre de Napoléon ; et que tt si ce dernier lui demandait une bulle pour animer les « prêtres irlandais à soulever leur troupeau contre le gou- « vernement , il ne la refuserait point au despote* .»
Mais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche, que le Pape, sommé avec tout l'ascendant de la terreur de se prêter aux vues générales de Buonaparle contre les Anglais, répond qu'étant le Père commun de tous les chrétiens^ il ne peut avoir d'ennemis parmi eux "; et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe, et ensuite indirecte contre l'Angleterre, il se laisse outrager, chasser^ emprisonner : il commence enfin ce long martyre qui l'a rendu si recommandable à l'univers entier.
(1) î ihing, nay, Jam corlain tliat the Pope is ihe misérable puppel of ihe usurper of ihethrone of ihe Bourbons, ihathe dare net movebut by Napoleon's comntiand ; and shnuld he order him to influence the Irish priesls to rose their flocks to rébellion, he eould not refuse to obey the despol. (Pariiamentary debates. Vol. IV. London, 1805, in-8. col. 726.)
Ce Ion colérique el insultant a lieu d'e'tonner dans la bouche d'un pair ; car c'est une règle g(^ne'rale, el que je recommande à l'attention particulière de tout Téritabla obserraleur, qu'en Angleterre la haine contre le Pape el le système catholique est en raison inverse de la dignité intrinsèque des personnes. Il y a des exceptions sans doute, mais {teu par rapport à la masse.
(2) Voyez la note du Cardinal secic^laire d'ëtat, dal^e du palais Quirînal, le 19 avril 1808, en rëfonse a celle de M. Le Febvre, chargé des affaires de France.
Maintenani si j'avais l'honneur d'entretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne , qui pense et qui est mcmn certain que le Pape n'est qu'une misérable marionnette aux ordres des brigands qui veulent l'employer , je lui demanderais avec la franchise et les égards qu'on doit à un homme de sa sorte; je lui demanderais, dis-je, non pas ce qu'il pense du Pape , mais ce qu'il pense de lui-même en se rappelant ce discours.