‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 37 sur 83 · CARACTÈRE DISTINCTIF DU POUVOIR EXERCÉ PAR LES PAPES · texte numérisé non relu

CARACTÈRE DISTINCTIF DU POUVOIR EXERCÉ PAR LES PAPES

Les Papes ont lutté quelquefois avec des souverains^ jamais avec la souveraineté. L'acte même par lequel ils déliaient les sujets du serment de fidélité , déclarait la souveraineté inviolable. Les Papes avertissaient les peuples que nul pouvoir humain ne pouvait atteindre le souverain dont l'autorité n'était suspendue que par une puissance toute divine ; de manière que leurs anathèmes , loin de jamais déroger à la rigueur des maximes catholiques sur l'inviolabilité des souverains , ne servaient au contraire qu'à leur donner une nouvelle sanction aux yeux des peuples.

Si quelques personnes regardaient comme une subtilité cette distinction de souverain et de souveraineté ^ je leur sacrifierais volontiers ces expressions dont je n'ai nul besoin. Je dirais tout simplement que les coups frappés par le Saint-Siège sur un petit nombre de souverains , presque tous odieux et quelquefois même insupportables

(1) Si les étals-généraux de France avaient adressé à Louis XIV une prière semblable à celle que les communes d'Angleterre adressèrent, vers la fin du XlVe siècle , au roi Edouard lll (llum. Ed. Ilî, 13T7, cliup. XVI, in-4, p. 332), je suis persuadé que sa hauteur en eiVt été choquée beaucoup plus (jiie d'une bulie donnée sons V anneau du iiêcheur cl dirigée à la mùmc fie.

par leurs crimes^ purent les arrêter ou les effrayer, sani altérer dans l'esprit des peuples l'idée haute et sublime qu'ils devaient avoir de leurs maîtres. Les Papes éiaiciii universellement reconnus comme délégués de la Divinité de laquelle émane la souveraineté. Les plus grands princes recherchaient dans le sacre la sanction et , pour ainsi dire, le complément de leur droit. Le premier de ces souverains dans les idées anciennes , l'empereur allemand , devait être sacré par les mains mêmes [du Pape. 11 était censé tenir de lui son caractère auguste, et n'être véritablement empereur que par le sacre. On verra plus bas tout le détail de ce droit public, tel qu'il n'en a jamais existé de plus général , de plus incontestablement reconnu. Les peuples qui voyaient excomnmnier un roi , se disaient : Il faut que celle puissance soit bien haute , bien sublime , bien au-dessus de tout jugement humain ^ puisqu'elle ne peut être contrôlée que par le Ficaire de Jésus-Christ.

En réfléchissant sur cet objet , nous sommes sujets à une grande illusion. Trompés par les criailleries philosophiques, nous croyons que les Papes passaient leur temps à déposer les rois ; et parce que ces faits se touchent dans les brochures in-douze que nous lisons, nous croyons qu'ils se sont touchés de même dans la durée. Combien compte- t-on de souverains héréditaires effectivement déposés par les Papes? Tout se réduisait à des menaces et à des transactions. Quant aux princes eZec^t/s , c'étaient des créatures humaines qu'on pouvait bien défaire , puisqu'on les avait faites; et cependant, tout se réduit encore à deux ou trois princes forcenés, qui, pour le bonheur du genre humain^ trouvèrent un frein (faible même et très-insuffisant) dans la puissance spirituelle des Papes, au reste , tout se passait à l'ordinaire dans le monde po-

îilique. Chaque roi était tranquille chez lui de la part de l'Eglise; les Papes ne pensaient point à se mêler de leur administration ; et jusqu'à ce qu'il leur prit fantaisie de dépouiller le sacerdoce, de renvoyer leurs femmes ou d'en avoir deux à la fois, ils n'avaient rien à craindre de ce côté.

A cette solide théorie , l'expérience vient ajouter sa démonstration. Quel a été le résultat de ces grandes secousses dont on fait tant de bruit? L'origine divine de la souveraineté, ce dogme conservateur des états, se trouva universellement établi en Europe. Il forma en quelque sorte notre droit public, et domina dans toutes nos écoles jusqu'à la funeste scission du XVP siècle.

L'expérience se trouve donc parfaitement d'accord avec le raisonnement. Les excommunications des Papes n'ont fait aucun tort à la souveraineté dans l'esprit des peuples; au contraire, en la réprimant sur certains points, en la rendant moins féroce et moins écrasante, en l'effrayant pour son propre bien qu'elle ignorait, ils l'ont rendue plus vénérable ; ils ont fait disparaître de son front l'antique caractère de la bête, pour y substituer celui de la régénération ; ils l'ont rendue sainte pour la rendre inviolable : nouvelle et gramde preuve, entre mille, que le pouvoir pontifical a toujours été un pouvoir conservateur. Tout le monde, je crois, peut s'en convaincre ; mais c'est un devoir particulier pour tout enfant de l'Eglise, de reconnaître que l'Esprit divin qui l'anime et magno se corpore miscet\ n-=î saurait enfanter rien de mal en résultat, malgré le mélange humain qui se fait trop et trop souvent apercevoir au milieu des tempêtes politiques.

A ceux qui s'arrêtent aux faits particuliers, aux torts

(l)[Virgil. .En. ÎV, 727]

acciaentois, aux erreurs de tel ou (cl homme ; qui s'appesantissent sur certaines plîpases, qui découpent chaque ligne de l'histoire , pour la considérer à part, il n'y a qu'une chose à dire : Du point où il faut s'élever four embrasser Tcnscmhle, on ne voit plus rien de ce que vous voyez. Partant, il n'y a pas moyen de vous répondre , à moins que vous ne vouliez prendre ceci pour une réponse.

On peut observer que les pliilosophes modernes ont suivi à l'égard des souverains une route diamétralement opposée à celle que les Papes avaient tracée. Ceux-ci avaient consacre le caractère en frappant sur les personnes; les autres, au contraire, ont flatte souvent, même assez bassement, la personne qui donne les emplois et les pensions; et ils ont détruit^ autant qu'il était en eux, le caractère, en rendant la souveraineté odieuse ou ridicule, en la faisant dériver du peuple, en cherchant toujours à la restreindre par le peuple.

Il y a tant d'analogie, tant de fraternité, tant de dépendance entre le pouvoir pontifical et celui des rois, que jamais on n'a ébranlé le premier sans toucher au second, et que les novateurs de notre siècle n'ont cessé de montrer au peuple la conspiration du sacerdoce et du despotisme ; tandis qu'ils ne cessaient de montrer aux rois le plus grand ennemi de l'autorité royale, dans le sacerdoce : incroyable contradiction, phénomène inouï, qui serait unique s'il n'y avait pas quelque chose de plus extraordinaire encore; c'est qu'ils aient pu se faire croire par les peuples et par les rois.

Le chef des réformateurs a fait en peu de lignes sa profession de foi sur les souverains.

« Les princes, dit-il, sont communément les plus grands « fous et les plus fieffés coquins de la terre : on n'en sau- « rait attendre rien de bon ; ils ne sont dans ce monde que

tt les bourreaiiK Je Dieu dont il se sert pour nous chà'

« lier *» 1»

Les glaces du scepticisme ont calmé la fièvre du XVl° siècle, et le style s'est adouci avec les mœuj's ; mais les principes sont toujours les mêmes. La secte qui abhorre le Souverain Pontife va réciter ses dogmes.

Que rnnivers se taise et l'éîcoutc parler !

« De quelque manière que le prince soit revêtu de soii « autorité, il la tient toujours uniquement du peuple ; et le « peuple ne dépend jamais d'aucun homme mortel, qu'en « vertu de son propre consentement ^. »

« Du peuple dépend le bien-être, la sécurité et la por- « manence de tout gouvernement légal. Dans le peuple « doit résider nécessairement l'essence de tout pouvoir ; « et tous ceux dont les connaissances ou la capacité ont « engagé le peuple à leur accorder une confiance quelquc- « fois sage et quelquefois imprudente, sont responsables « envers lui de l'usage qu'ils ont fait du pouvoir qui leur « a été confié pour un temps ^. »

Aujourd'hui, c'est aux princes à faire leurs réflexions. On leur a fait peur de cette puissance qui gêna quelquefois

(1) Lulher dans ses œuvres in-folio, tora. lï, p. 182, cilé dans le livre allemand très-reraarquable et très-connu, intitulé Dcr triumph der philo^ Sophie in Âchlzeknten Jahrhunderle, in-8, tora. l, p. 52. Luther sélait même fait, à cet dgard, une sorte de proverbe qui disait : Principem esse, et non esse latronem vix possibile est; c'esl-à-diro, être prince el n'être pas brigand, c'est ce qui paraît à peine passible. [Ihid.)

(2) NooDT, sur le pouvoir des Souverains, — Recueil de di$co>srj sur diverses matières importantes, traduites ou composées par Jean Barbeyrac. Tom. I, p, 41.

(3) Opinion du chevalier William Jones. — Mcmcirs nf thc life of sir William Jonef, hy lord Triffrmouth, Londoo, 1306, in-4, p. 200.

Jours devanciers il y n mille ans, mais qui avait divinisé le caractère souverain. Us ont donné dans ce piège Irès-habilement tendu : ils se sont laissé ramener sur la terre. — lis ne sont plus que des hommes.

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