ARTICLE F
Sainlctù des Mariages.
Un grand adversaire des Papes, qui s'est beaucoup plaint du scandale des excommunications , observe que c'étaient toujours des mariages faits ou rompus qui ajoutaient ce nouveau scandale au premier* .
(1) Lellres sur l'hisloire. Paris, Nyon, 1805, lom. II, lettre XLVli, p. 485.
Les papiers publics m'appreunenl que les talents et les services du ma-
Ainsi un adiillcre puLlic est un scandale, et l'acte destiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus différentes ne portèrent le même nom. Mais tenons-nous-en pour le moment à l'assertion incontestable que les Souverains Pontifes employèrent principalement les armes spirituelles pour réprimer la licence anticonjugale des princes.
Or, jamais les Papes et l'Eglise, en général , ne rendirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer chez les princes, par l'autorité des censures ecclésiastiques , les accès d'une passion terrible , même chez les hommes doux , mais qui n'a plus de nom chez les hommes violents , et qui se jouera constamment des plus saintes lois du mariage , partout où elle sera à l'aise. L'amour , lorsqu'il n'est pas apprivoisé jusqu'à un certain point par une extrême civilisation, est un animal féroce, capable des plus horribles excès. SI l'on ne veut pas qu'il dévore tout, il faut qu'il soit enchaîné, et il ne peut l'être que par la terreur : mais que fera- t-on craindre à celui qui ne craint rien sur la terre ? La sainteté des mariages , base sacrée du bonheur public, est surtout de la plus haute importance dans les familles royales oi!i les désordres d'un certain genre ont des suites incalculables, dont on est bien éloigné de se douter. Si dans la jeunesse des nations septentrionales, les
gislral français, auteur de ces LeUres, l'ont porté à la double illuslraliou 'e la pairie et du. ministère. Un gouTernemenl imitateur de l'Angleterre ne saurait lirailer plus heureusement que dans les distinctions qu'elle accorde aux grandes magistratures. Je prie le respectable au'eur de permettre que je le conticdise de temps en tentps, à mesure que ses idées s'opposeront aux miennes ; car nous sommes, lui et moi, une nouTelle preuve qu'avec des vues également droites, de part et d'autre, on peut néanmoins se trouver opposé de front. Cette polémique innocente servira, je l'espère, la vérité, sans blesser la courtoisie.
Papes n'avaient pas eu le moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de caprices en caprices et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce, et peutêtre la polygamie ; et ce désordre se répétant , comme il arrive toujours , jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement.
Luther, débarrassé de cette puissance incommode qui ^ sur aucun point de la morale , n'est plus inflexiijle que sur celui du maiûage , n'eut-il pas l'effronterie d'écrire dans son commentaire sur la Genèse, publié en 1525 , que sur la question de savoir si Von peut avoir plusieurs femmes , Vautorilè des patriarches nous laisse libres; que la chose n'est ni permise ni défendue , et que pour lui il ne décide rien^ : édifiante théorie qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse-Cassel.
Qu'on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge , et bientôt on eût vu les mœurs des païens". L'Eglise même , malgré sa vigilance et ses efforts infatigables , et malgré la force qu'elle exerçait sur les esprits dans les siècles plus ou moins reculés , n'obtenait cependant que des succès équivoques ou intermittents. Elle n'a vaincu qu'en ne reculant jamais.
Le noble auteur que je citais tout à l'heure a fait des réflexions bien sages sur la répudiation d'Eléonore de Gulenne. « Cette répudiation , dit-il , fit perdre k Louis
(1) Bellarmin, de Controv. christ, fid. Ingolst. 1601, in-fol. tora. IIÏ, col. 1734.
(2) « Les rois francs, Gontran, Cariberi, Sigcbert, Chilpéric, Dago- « Lert, ava''ent eu plusieurs femmes à la fois, sans qu'on eu eût murmure; « et si c'élail un scandale, il était sans trouble. » (Volt. Essai sur l'bist. {.'■'nér. lom. I, chap. XXX, p. 44ô.) Admettons le fait: il prouve seule» •uciU combu'Q de setubkùiei princes avaient be&oiu d'èirc réprimés.
« Vil les riches provinces qu'elle lui avait apportées
« Le mariage d'Eléonore arrondissait le royaume et l'é- « tendait jusqu'à la mer de Gascogne. C'était l'ouvrage « du célèbre Suger , un des plus grands hommes qui « aient existé , un des plus grands ministres , un des « plus grands bienfaiteurs de la monarchie. Tant qu'il « vécut , il s'opposa à une répudiation qui devait attirer «< sur la France tant de calamités; mais après sa mort, « Louis Vil n'écouta que les motifs de mécontentement « personnels qu'il avait contre Eléonore. Jl devait songer « que les mariages des rois sont autre chose que des actes « de famille : ce sont, et c'étaient surtout alors , des « traités politiques qu'on ne peut changer sans donner « les plus grandes secottsses aux états dont ils ont réglé le « sort^. B
On ne saurait mieux dire : mais tout à l'heure, lorsqu'il s'agissait des mariages sur lesquels le Pape avait cru devoir interposer son autorité , la chose s'offrait à l'auteur sous une tout autre face; et l'action du Souverain Pontife , pour empêcher un adultère solennel , n'était plus qu'un scandale ajouté à celui de V adultère. Telle est , même sur les meilleurs esprits , la force entraînante des préjugés de siècle , de nation et de corps : il était cependant très-aisé de voir qu'un grand homme , capable d'arrêter un prince passionné , et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand homme , sont deux phénomènes si rares , qu'il n'y a rien de si rare au monde , excepté l'heureuse rencontre d'un tel ministre et d'un tel prince.
L'écrivain que j'ai cité dit fort bien , surtout alors. Sans doute, surtout alors ï 11 fallait donc ahrs des renié-
(1) LeUressnr l'histoire, ihid. leUre XLVî, p, 471) à 481.
des dont on peut se passer el qui soraionl même nuisible» aujourd'hui. L'exlicme clvilisalion apprivoise les passions : en les rendant peut-être plus abjectes et plus corrupiives, elle leur ô le au moins celle féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christianisme , qui ne cesse de travailler sur l'homme, a surtout déployé ses forces dans la jeunesse des nations ; mais toute la puissance de l'Eglise serait nulle si elle n'était pas conccnîréc; sur une seule tête étrangère et souveraine. Le prêtre sujet manque toujours de force , el peut-être même qu'il en doit manquer à l'égard de son souverain. La Providence peut susciter un Ambroise (rara avis in terris!) pour ciTrayer un Théodose ; mais dans le cours ordinaire des choses , le bon exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce qu'on doit attendre du sacerdoce. A Dieu ne plaise que je nie le mérite et l'efficacité réelle de ces moyens ! mais, pour le grand œuvre qui se préparait, il en fallait d'autres; et pour l'accomplir, autant que notre faible nature le permet , les Papes furent choisis, lis ont tout fait pour la gloire, pour la dignité, pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pouvait se douter de l'importance des lois du mariage sur les trônes surtout, et quelle autre puissance pouvait le$ faire exécuter sur les trônes surtout? Notre siècle grossier a-t-ilpu seulement s'occuper de l'un des plus profonds mystères du monde ! Il ne serait cependant pas difficile de découvrir certaines lois , ni môme d'en montrer la sanction dans les événements connus, si le respect le permettait ; mais que dire à des hommes qui croient qu'ils peuvent laiie des souverains ?
Ce livie n'étant pas une histoire, je neveux point accumuler les ciiaîions. 11 suOira d'observer en général que les Papes ont lutte et >iouvaicnl seuls lutter sans relaciie
pour maîntenir surles trônes la pureté et l'indissolubili lé du mariage , et que , pour cette raison seule , ils pourraient être placés à la tête des bienfaiteurs du genre humain. « Car les mariages des princes , c'est Voltaire qui « parle, font dans l'Europe le destin des peuples; etja- « mais il n'y a eii, de cour entièrement livrée à la déhaua clie , sans qiiHl y ait eu des révolutions et même des sédi- « iions*. »
Il est vrai que ce même Voltaire , après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérité^ se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu'il appuie d'une observation pitoyable.
« L'aventure de Lolhaire , dit-il , fut le premier scan- « dale touchant le mariage des têtes couronnées en Occi- « dent^. » Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut ; mais ce qui suit est exquis : « Les anciens Romains et les « Orientaux furent plus heureux sur ce point'^. »
Quelle insigne déraison ! Les anciens Romains n'avaient point de rois ; depuis ils eurent des monstres. Les Orientaux ont la polygamie et tout ce qu'elle a produit. Nous aurions aujourd'hui des monstres , ou la polygamie , ou l'un et l'autre , sans les Papes.
Lothaire ayant répudié sa femme pour épouser sa maîti^esse , avait fait approuver son mariage par deux conciles assemblés , l'un à Metz, l'autre à Aix-la-Chapelle. Le Pape Nicolas I le cassa , et son successeur ^ Adrien II , flt jurer au roi , en lui donnant la communion , qu'il avait sincèrement quitté Waîdrade (ce qui était cependant
(1) Voltaire, Essai sur l'hisl. gf^n. tom. Ï!I, cb. CI. pag. 518 ; ch. CH pag. 520.
{2)Ibid. tom. I. chap. XXX, p. 499.
(3) Ibid,
faux.) , et il exigea le même scrmenl de tous les seigneurs 4ui accompagnaient Lolhaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement , et le roi lui-même expira un mois juste après son serment. Là-dessus Voltaire «'a i^as manque de nous dire que tous les historiens n'ont pas manqué de crier au miracle^. Au fond, on est étonné souvent de choses moins étonnantes : mais il ne s'agit point ici de miracles; contentons-nous d'observer que ces grands et mémorables actes d'autorité spirituelle sont dignes de l'éternelle reconnaissance des hommes , et n'ont jamais pu émaner que des Souverains Pontifes.
Et lorsque Philippe, roi de France, s'avisa, en 1092, d'épouser une femme mariée , l'Archevêque de Rouen , i'Evêque de Senîis et celui de Baveux n'eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage , malgré l'opposition d'Yves de Chartres?
Quand un roi veut le crime, il est trop obéi 2.
Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition ; et loin de déployer une sévérité exagérée , il finit par se contenter d'une promesse fort mal exécutée.
Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L'opposition ne saurait être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine, même temporellement. Car les Majestés, en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point, nul n'étant avih en combattant son égal ; au lieu que si l'opposition est dans l'état même , chaque acie de résistance , de quelque manière qu'il soit formé , compromet ia souveraineté.
(•I; Voltaire, Essai sur l'îiistoire gént'rale, lom. 1, cliap. XXX, p. 459. (2) [Voluire, Hcnriade.]
Le temps csi venu où , pour le bonheur de i'iuinianité , il serait bien à désirer que les Papes reprissent une juridiction éclairée sur les mariages des princes , non par un veto effiayant , mais par de simples refus , qui devraient plaire à la raison européenne. De funestes déchirements religieux ont divisé l'Europe en trois gi-andes familles : la latine, la protestante, et celle qu'on nomme grecque. Celte scission a restreint infiniment le cercle des mariages dans la famille latine : chez les deux autres il y a moins de danger sans doute , l'indifférence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d'arrangements; mais chez nous le danger est immense. Si l'on n'y prend garde incessamment, toutes les races augustes marcheront rapidement à leur destruction , et sans doute il y aurait une faiblesse bien criminelle à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d'y réfléchir pendant qu'il en est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain , le mépris des principes les plus évidents expose de nouveau l'Europe , et par conséquent le monde à d'interminables carnages. O princes! que nous aimons , que nous vénérons, pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel , sauvez-nous des guerres de successions. Nous avons épousé vos i-aces; conservez-les 1 Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succèdent ? Et de quoi vous servira notre dévouement si vous le rendez inutile ? Laissez donc arriver la vérité jusqu'à vous ; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand Prêtre à ne plus oser vous la dire , permettez au moins que vos fidèles serviteurs l'introduisent auprès de vous.
Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l'univers
dosîre un sol élrangcr ? La graine se développe à regret sur ce mèuie sol qui porta la lige dont elle descend : il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine celui de la montagne ; de tous côtés on appelle la semence lointaine. La loi dans le règne animal devient plus frappante; aussi tous les législateurs lui rendirent hommage par des prohibitions plus ou moins étendues. Chez les nations dégénérées, qui s'oublièrent jusqu'à permettre le mariage entre des frères et des sœurs , ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne , dont l'un des caractères les plus distinctifs est de s'emparer de toutes les idées générales pour les réunir et les perfectionner , étendit beaucoup les prohibitions ; s'il y eut quelquefois de l'excès dans ce genre , c'était l'excès du bien , et jamais les canons n'égalèrent sur ce point la sévérité des lois chinoises ^ Dans l'ordre matériel les animaux sont nos maîtres. Par quel aveuglement déplorable l'homme qui dépensera une somme énorme pour unir , par exemple , le cheval d'Arabie à la cavale normande , se donnera-t-il néanmoins sans la moindre difficulté une épouse de son sang? Heureusement toutes nos fautes ne sont pas mortelles ; mais toutes cependant sont des fautes , et toutes deviennent mortelles par la continuation et par la répétition. Chaque forme organique portant en elle-même un principe de destruction , si deux de ces principes viennent à s'unir , ils produiront une troisième forme incomparablement plus mauvaise ; car toutes les puissances qui s'unissent ne s'additionnent pas seulement , elles se multiplient. Le Souverain Pontife aurait-il par hasard le droit de dispenser des lois physiques ? Paitisan sincère et systématique de ses prérogatives,
(1) II n'y a que ceat noms à la Chine, et le mariage y est prohibe entre toutes persoBues qui portent le même nom , (juand mèaie il n'y a plus de parrnlé.
j'avoue copondant que celle-là m'était inconnue. Rome moderne n'est-cllc point surprise ou rêveuse, lorsque i'iiisloire lui apprend ce qu'on pensait , dans le siècle de Tibère et deCaligula, de certaines unions alors inouïes ^ ? et les vers accusateurs qui faisaient retentir la scène antique , répétés aujourd'hui par la voix des sages , ne rencontreraient-ils point quelque faible écho dans les murs de saint Pierre-?
Sans doute que des circonstances extraordinaires exigent quelquefois , ou permettent au moins des dispositions extraordinaires ; mais il faut se ressouvenir aussi que toute exception à la loi , admise par la loi , ne demande plus qu'à devenir loi.
Quand même ma respectueuse voix pourrait s'élever jusqu'à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent avoir de si funestes suites, elle ne saurait y cire prise pour celle de l'audace ou de l'imprudence. Dieu donna à la franchise, à la fidélité, à la droiture , un accent qui no peut être ni contrefait ni méconnu.