‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 41 sur 83 · ARTICLE U · texte numérisé non relu

ARTICLE U

Maintien des Lois ecclésiastiques et des Mœurs sacerdolaîes.

On peut dire , au pied de la lettre , en demandant grâce pour une expression trop familière , que vers le X^ siècle le genre humain , en Europe , était devenu fou. Du mélange de la corruption romaine avec la férocité des Barbares qui avaient inondé l'empire, il était enfin résulte

(1) Tacite, Ann. Xîl, 5, 6, 7.

(2) Senecaî Trag, Octav. î, 138, 139.

un état tlo choses que , heureusement , pcut-éire on ne reverra phis. La fà'ocitê et la débauche^ V anarchie et la pauvreté étaient dans tous les étals. Jamais l'ignorance ne fut plus universelle *. Pour défendre l'Eglise contre le débordement affreux de la corruption et de l'ignorance , il ne fallait pas moins qu'une puissance d'un ordre supérieur , et tout à fait nouvelle dans le monde. Ce fut celle des Papes. Eux-mêmes, dans ce malheureux siècle, payèrent un tribut fatal et passager au désordre général. La Chaire pontificale était opprimée , déshonorée et sanglante ^ ; mais bientôt elle reprit son ancienne dignité ; et c'est aux Papes que l'on dut le nouvel ordre qui s'établit ^.

Il serait permis sans doute de s'irriter de la mauvaise foi qui insiste avec tant d'aigreur sur les vices de quelques Papes , sans dire un mot de l'effroyable débordement qui régna de leur temps.

J'ai toujours eu d'ailleurs , sur cette triste époque , une pensée qui veut absolument se placer ici. Lorsque des courtisanes toutes-puissantes , des monstres de licence et de scélératesse, profitant des désordres publics, s'étaient emparées du pouvoir, disposaient de tout à Rome, et portaient sur le siège de saint Pierre , par les moyens les plus coupables, ou leurs fils ou leurs amants, je nie très-expressément que ces hommes aient été Papes. Celui qui entreprendrait de prouver la proposition contraire, se trouverait certainement fort empêché *.

(1) Volt,, Essai sur l'histoire générale, 1. 1, chap. XXXVïII.p. 533-

(2)/ôù7. chap. XXXIV, p. 516.

(3) « On s'ëtonne tjiie sous tant de Papps si scandaleux (X^ 5i^c^e) el si « peu puissants, l'Eglise romaine ne perdît ni ses pre'rogalives ni ses fté- « tentions. » {Ibid. chap. XXXV.)

C'est fort bien dit de t'élcnner; car le phënomèce est humainemsnt mexplicable.

(i) Quelques Ui(?ologi?ns qne je respecte m'ont lait des ohjpcùons sur le

Après avoir jeté celle observation sur ma route, je pas o à la grande question qui a si fort rotenli dans le monde : je veux parler de œlle des investitures, agitée alors entre les deux puissances avec une chaleur que des hommes, même passablement instruits , ont peine à comprendre de nos jours.

Certes , ce n'était pas une vaine querelle que celle des investitures. Le pouvoir temporel menaçait ouvertement d'éteindre la suprématie ecclésiastique. L'esprit féodal qui dominait alors, allait faire de l'Eglise , en Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l'empereur. Les mots, toujours dangereux, l'étaient particulièrement sur ce point, en ce que celui de bénéfice appartenait à la langue féodale , et qu'il signifiait également le fief et le litre ecclésiastique ; car le fief était le bénéfice ou le bienfait par excellence' . Il fallut même des lois pour empêcher les Prélats de donner en fiefs les biens ecclésiastiques , tout le monde voulant être vassal ou suzerain ^ .

Henri V demandait ou qu'on lui abandonnât les investitures , ou qu'on obligeât les Evoques à renoncer à tous les grands biens et à tous les droits qu'ils tenaient de l'empire'.

paragraphe qu'on vient de lire. Peut-être pourrais-je !c défendre ou Icvpliquer, mais je serais mené trop loin : j'aim.e mieux prier tout homme el tout pouvoir à qui il déplaira, de l'effacer sur son exemplaire. Je déclare l'abdiquer.

[31. Noihac, dans ses Nouvelles Soirées de Rolhaval (Lyon, 1844, in-8, pag. 16-18), a relevé celte étrange proposition. ]

(1) Sic progressum est ut ad filios devenirel {feudum), in quem scilicet dominus hoc vellet benefiçium pertinere. (Consuel. feud. lib. I, tit. I, § T.)

(2) Episcopum vel abbatem feudum dare non posse. (Consuel. fpnd. ibid. lib. I, tit. YI.)

(3) Maimbourg, Hist. de la décad de l'emp. tom. II, liv. IV. A. 110î>.

La confusion des idées est visible dans celte prélcnlion. Le prince ne voyait que les possossions temporelles et le titre féodal. Le Pape Calixic H lui lit proposer d'établir les choses sur le pied où elles étaient en France , où , quoique les investitures ne se prissent point par l'anneau et la crosse, les Evoques ne laissaient pas de s'acquitter p;tr''aitement de leurs devoirs pour le temporel et les fiefs' .

Au concile de Ueims, tenu en 11 19 par ce même Calis.«e II, les Français prouvèrent déjà à quel point ils avaient l'oreille juste. Car le Pape ayant dit : Nous défendom absolument de recevoir de la main d'une personne laïque f investiture des églises, ni celle des biens ecclésiastiques, toute l'assemblée se récria , parce que le canon semblait refuser aux princes le droit de donner les fiefs et les régales dépendant de leurs couronnes. Mais dès que le Pape eut changé l'expression et dit : Nous défendons absolument de recevoir des laïques V investiture des évêchés et des abbayes, il n'y eut qu'une voix pour approuver tant le décret que la sentence d'excommunication. 11 y avait à ce concile au moins quinze Archevêques , deux cents Evêquesde France, d'Espagne , d'Angleterre et d'Allemagne même. Le roi de France était présent, et Suger approuvait.

Ce fameux ministre ne parle de Eqv.vi V que comme d'un parricide dépourvu de tout sentiment d'humanité; et le roi de France promit au Pape de l'assister de toutes ses forces contre l'empereur ^.

Ce n'est point ici un caprice du Pape ; c'est l'avis de toute l'Eglise , et c'est encore celui de la puissance tcmpove!le la plus éclairée qu'il fût possible de citer alors.

Le Pape Adrien IV donna un second exemple de l'ex-

(l)Maimbourg,Hisl. de la d^cad. de l'emp. lom.II, liv. IV. -v. il 10. 'd) Mairabourg, Ibid.

Tronic aUcntion qui était indispensable alors pour distinguer des choses qui ne pouvaient ni différer davantage , ni se toucher de plus près. Ce Pape ayant avancé , peutêtre sans y bien réfléchir, que V empereur (Frédéric 1") tenait de lui le bénéfice de la couronne impériale , ce prince crut devoir le contredire publiquement par une lettre circulaire ^ sur quoi le Pape, voyant combien ce mot do bcné/ice avait excité d'alarmes , prit le parti de s'expliquer , en déclarant que par bénéfice il avait entendu bienfait^.

Cependant l'empereur d'Allemagne vendait publiquement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portaient les armes ^; un concubinage scandaleux souillait l'ordre sacerdotal; il ne fallait plus qu'une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce, en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le Saint-Siège seul put s'opposer au torrent , et mettre au moins l'Eglise en état d'attendre, sans une subversion totale , la réforme qui devait s'opérer dans les siècles suivants. Ecoulons encore Voltaire dont le bon sens naturel fait regretter que la passion l'en prive si souvent.

(i) Des personnes très-instruites pensent au contraire que le Pape s'^lait fort bien expliqué; mais que l'empereur, trompé par la malveillanco (le quelques conseillers, tels qu'il y en a toujours, s'irrila sans raison do ce qu'il n'avait pas compris. Celle narration est beaucoup plus probable.

(2) Il serait inutile de parler ici lalin, puisque notre langue se prête à représenter exactement celle redoutable ihèse de grammaire.

(3) Maimbourg, ibid. \ir. III, A. 1074. — «Frédéric ternit, par « plusieurs actes de tyrannie, l'éclat de ses belles qualités. Il se brouilla « sans raison avec différents Papes ; il saisit le revenu des bénéfices va- « cants , s'appropria la nomination aux évêchés, et fit ouvertement untra- « fie simoniaque de ce qui était sacré. » (Vies des Saints, trad. de l'anglais, in-8, lom. IIl, p. 522. S. Guldin, 18 avril.)

« Il n'y avait peut-être pas alors un seul Evêque qui crût la simonie uq

« Il résulte de toute i'Iiistoire de ces terïips-là , que la « société avait peu de règles certaines chez les nations occi- « dentales ; que les états avaient peu de lois , et que l'E- « glise voulait leur en donner *. »

Mais parmi tous les Pontifes, appelés à ce grand œuvre, Grégoire VII s'élève majestueusement ,

Quantum tenta soient inter viburna cupressi -.

Les historiens de son temps , même ceux que leur naissance pouvait faire pencher du côté des empereurs, ont rendu pleine justice à ce grand homme. « C'était, dit « l'un d'eux , un homme profondément instruit dans les « saintes lettres, et brillant de toutes les sortes de ver- « lus ^. » — «Il exprimait, dit un autre, dans sa contt duite toutes les vertus que sa bouche enseignait aux « hommes * ; » et Fleury qui ne gâte pas les Papes , comme on sait , ne refuse point cependant de reconnaître que Grégoire VII «fut un homme vertueux , né avec un « grand courage, élevé dans la discipline monastique la « plus sévère , et plein d'un zèle ardent pour purger l'E- « glise des vices dont il la voyait infectée , particulière- « ment de la simonie et de l'incontinence du clergé ' . »

Ce fut un superbe moment , et qui fournirait le sujet d'un très-beau tableau, que celui de l'entrevue de Canossa

« pdché. » C'est le témoignage de saint Pierre Damien, cili^ par le docteur Marchetli, dans sa critique de Fleury. (tom. I, art. I, § II, p. 49.)

(1) Volt. Essai sur l'hist. gën. t. I, ch. XXX, p. 50.

(2) [Yirgll. Eclog. I, 26.]

(3) Virum sacris litleris eruditissîmum et omnium virlutum génère ccleberrimum. (Lambert d'AschafYenbourg, le plus fidèle des historiens de c« temps-là.) Maimb. ibid. ann. 1071 à 1076.

(i) Quod verbo docuil, cxemplo declaravit. (Ofhon de Frisinguc, ibid. ann. 1073.) Le témoignage de cet annaliste n'est pas suspect. (5) Disc, m, sur l'hist. ecclés. n. 17, et IV« dise. n. 1.

DU PAPI. 14

firès de îlcggio, en 1077, lorsque ce Pape , tenant l'Eiioharistie entre ses mains, se tourna du côîc de l'empereur, et le somma de jurer , comme il jurait lui-mâne, sur son salut éternel, de ri' avoir jamais agi qu'avec une pureté parfaite d'intention pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples ; sans que l'empereur, oppressé par sa conscience et par l'ascendant du Pontife, osât répéter la formule ni recevoir la communion.

Grégoire ne présumait donc pas trop de lui-même, lorsqu'en s'atlribuant , avec la confiance intime de sa force , la mission d'instituer la souveraineté européenne , jeune encore à cette époque et dans la fougue des passions , il écrivait ces paroles remarquables : « Nous avons soin , « avec l'assistance divine, de fournir aux empereurs, aux « rois et aux autres souverains les armes spirituelles dont « ils ont besoin pour apaiser chez eux les tempêtes furieuses « de l'orgueil. »

C'est-à-dire , je leur apprends qu'un roi n'est pas un tyran. — Et qui donc le leur aurait appris sans lui ^ ?

Maimbourg se plaint sérieusement de ce que l'humeur « impérieuse et inflexible de Grégoire VII ne put lui per- <i mettre d'accompagner son zèle de cette belle modéra- "■ lion qu'eurent ses cinq prédécesseurs ^. »

(1) Imperatorîbus et rcgibiis, cscteriscjue principibus, at elaliones maris et superbiœ fluctus coiDprimere valeant, arma humililalis, Deo auclore, providere curamus.

C'est cependant de ce grand homme <|ue Voltaire a osé dire : « L'Eglise K Ta mis au nombre des Saints, comme les peuples de l'anliqnilé déifiaient « leurs défenseurs ; et les sagrs Tonl mis au nombre des fous. » (Tom. IIl, chap. XLVI, p. 44.) — Grégoire Vil un fou! el fou au jiigemept des sages, comme les anciens défenseurs des peuples!: En vérilé. — Maison ne réfute pas un fou (ici l'expression est exacte) ; il sufBl de le présenter et de le laisser dire.

(2) tlisU delà dccad., elc. Iiv. ÏII. A. 1073,

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