‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 51 sur 83 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

DE LA BULLE lïi ccmâ Domitii.

Il n'y a pas d'homme f,eut-êlre en Europe qui n'ait entendu parler de la bulle In cœnû Domini; mais combien d'hommes en Europe ont pris la peine de la lire? Je l'ignore. Ce qui me paraît certain , c'est qu'un homme trèssage a pu en parler de la manière la moins mesurée, sans l'avoir lue.

Elle est au nombre de tant de monuments honteux dont il n'ose citer les expressions * !

Il ne tiendrait qu'à nous de croire qu'il s'agit ici de Jeanne-d*Jrc ou de VJloyse de Sigée. Comme on lit peu les in-folio dans notre siècle , à moins qu'ils ne traitent d'histoire naturelle et qu'ils ne soient ornés de belles estampes enluminées, je crois que je ne ferai point une chose inutile en présentant ici à la masse des lecteurs la substance de cette fameuse bulle. Lorsque les enfants s'épouvantent de quelque objet lointain , agrandi et défiguré par leur imagination, pour réfuter une Bonne crédule qui leur dit : Cest un ogre, c'est un esprit , c'est un revenant, il faut les prendre doucement par la main , et les mener en chantant à l'objet même.

ANALYSE DE LA BULLE In CŒUd Dominî,

Le Pape excommunie

Art. I*'' Tous les hérétiques ^,

'l)LeUres snr l'histoire, lom. Il, lettre XXXV, p. 225. Noie (2) J'espcré que sur ceDointil n'v a pas de difficulté.

Art. 2® Tous les appelants au futur concile* .

Art. 3° Tous les pirates courant la mer sans lettre de marque.

Art. 4° Tout homme qui osera voler quelque chose dans un vaisseau naufragé^.

Art. 5* Tous ceux qui établiront dans leurs terres de nouveaux impôts , ou se permettront d'augmenter les anciens , hors des cas portés par le droit; ou sans, une permission expresse du Saint-Siège^.

(1) Quelque parti qu'on prenne sur la question des appels au futur concile, on ne saurait blâmer un Pape, surtout un Pape du XIVc siècle, qui réprime sévèrement ces appels comme absolument subvcsifs de tcut gouvernement ecclésiastique. Saint Augustin disait déjà de son temps à certains appelants : Et qui êtes-vous donc , vous autres, pour remuer l'univers? Je ne doute pas que, parmi les partisans les plus décidés de ces sortes d'appels , plusieurs ne conviennent de bonne foi que , de la pari des particuliers au moins , ils ne soient ce qu'on peut imaginer de plus anlicalholique , de plus indécent , de plus inadmissible sous tous les rapports. On pourrait imaginer telle supposition qui présenterait des apparences plausibles ; mais que dire d'un misérable sectaire qu'un Pape, aux grands applaudissements de l'Eglise, a solennellement condamné, et qui du haut de son galetas, s'avise d'appeler au futur concile ? La soih veraineté est comme la nature , elle ne fait rien en min. Pourquoi un concile œcuménique , qaand le pilori suffit ?

(à) Peut-on imaginer un usage plus noble et plus touchant de la suprématie religieuse?

(3) En prenant dans chaque état l'impôt ordinaire comme un établis^sèment légal , le Pape décide qu'on ne pourra ni l'augmenter , ni en établir de nouveaux , hors les cas prévus par la loi nationale , ou dans les cas prévus et absolument extraordinaires , en vertu d'une dispense du Saint-Siège. — Il faut, je le dis à ma grande confusion , qu'à forc« d'avoir lu ces infamies,

Je me sois fait un front qui ne rougit jaiDMS ;

car je les transcris sans le moindre mouvement de honlo , et mdme , en vérité, il me semble quo j'y prends plaisir.

ART.e^Lcsfalsiûcateursdc leiircs apostoliques. AKT. 7"^ Les fournissems d'armes el muiiilions de guêtre de toute espèce aux Turcs, aux Sarrasins et aux hérci.-

qucs.

ART. 8° Ceux qui arrêtent les provisions de bouche et autres quelconques qu'on porte à Rome pour L'usage du Pape. ART. 9" Ceux qui tuentl, mutilent , dépouillent ou emprisonnent les personnes qui se rendent auprès du Pape ou qui en reviennent.

ART. W Ceux qui traiteraient de même les pèlenns que leur dévotion conduit à Rome.

ART. ir Ceux encore qui se rendraient coupables des mêmes violences enversles Cardinaux , Patriarches , Archevêques , Evêques et légats du Saint-Siège ^ .

ART. 12^ Ceux qui ffappent , spolient ou maltraitent quelqu'un à raison des causes qu'il poursuit en cour romaine^.

(i) Les quatre articles précddcnu peignent le siècle qui les rendit nécessaires. Quel homme de nos jours imaginerait d'arrêler les provisions destinées au Pape ; d'attendre au passage , pour les dépouiller . les muUler ou les tuer , des voyageurs qui se rendent auprès du Pape ; des pelérins des Cardinaux, ou enfin des légats du Saint-Siège , etc. ? Mais , encore une fols , les actes des souverains ne doivent jamais être jugés sans é.ard aux temps et aux lieux auxquels ils se rapportent; et quand les Papes seraient allés trop loin dans ces différentes dispositions, il faudra.l dire : Ils allèrent trop loin , et ce serait assez. Jamais il ne pourrait être question d'exclamations oratoires , ni surtout de rougeur. ^

(2)D-uncôté, on frappe, on «poite , on maltraite ceux qu. vont plaider à Rome ; et de l'autre on excommunie ceux qui frappent qui spolient ou qui maltraitent. Oa est le tort? et qui doit être blâmé? Si tous les yeux ne se fermaient pas volontairement, tous les yeux verraient que lorsqu'il y a des torts mutuels . le comble de l'injustice est de ne les ver nue d'un côté ; qu'il n'y a pas moyen d'éviter ces combats . et que la (.rmentationqui trouble le vin, est un préliminaire indispensable de 1» cluri&caliua.

AUT. 1 3" Ceux qui , sous prétexte d'une appellation fiivole , transportent les causes du tribunal ecclésiastique au séculier.

ART. 14° Ceux qui portent les causes bénéliciales et de dîmes aux cours laïques.

ART. 15° Ceux qui amènent des ecclésiastiques dans ces tribunaux.

ART. 16° Ceux qui dépouillent les Prélats de leur juridiction légitime.

ART. 17° Ceux qui séquestrent les juridictions ou revenus appartenant légitimement au Pape.

ART. 18° Ceux qui imposent sur l'Eglise de nouveaux tributs sans la permission du Saint-Siège.

ART. 19° Ceux qui agissent crimiacUement contre les prêtres dans les causes capitales, sans la permission du Saint-Siège.

ART. 20° Ceux qui usurpent les pays , les terres de la souveraineté du Pape.

Le reste est sans importance.

La voilà donc cette fameuse bulle In cœnâ Domini. Chacun est à même d'en juger; et je ne doute pas que tout lecteur équitable qui l'a entendu traiter de monument honteux dont on n^ose citer les expressions , ne croie sans hésiter que l'auteur de ce jugement n'a pas In la bulle , et que c'est môme la supposition la plus favorable qu'il soit possible de faire à l'égard d'un homme d'un aussi grand mérite. Plusieurs dispositions de la bulle appartiennent à une sagesse supérieure , et toutes ensemble auraient fait la police de l'Europe au X1V° siècle. Les deux derniers Papes , Clément XIV et Pie VI , ont cessé de la publier chaque année , suivant l'usage antique. Puis-

27!) qu'ils ront fail , ils ont bien fail. Ils ont cru sans doulc tievoir accorder quelque chose aux idées du siècle ; mais je ne vois pas que l'fiurope y ail rien gagne. Quoi qu'il en soit , il vaut la j^eine d'observer que nos hardis novateurs ont fait couler des torrents de sang pour obtenir, mais sans succès, des articles consacrés par la bulle il y a plus de trois siècles , et qu'il eût été souverainement déi'aisonnable d'attendre de la concession des souverains.

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