‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 59 sur 83 · INVIOLABLES · texte numérisé non relu

INVIOLABLES

Telle est la loi fondamentale de la monarchie européenne , et c'est l'ouvrage des Papes : merveille inouïe , contraire à la nature de l'homme naturel , contraire à tous les faits historiques , dont nul homme dans les temps antiques n'avait rêvé la possibilité , et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenue vulgaire.

Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife n'auront jamais cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous mie main arbitraire ; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies ; ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple , il faut faire un peuple pour les lois. Tous leurs efforts seront non-seulement vains , mais funestes ; nouveaux Ixions , ils irriteront Dieu, et n'embrasseront qu'un nuage. Pour être admis au banquet européen , pour être rendus dignes de ce sceptre adinirable qui n'a jamais sufii (ju'aux nations préparées, pour arrivei* enfin à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante , toutes les routes sont fausses , excepté celle qui nous a conduits.

Quant aux nations qus sont demeurées sous la main du Souverain Pontife^ assez pour recevoir l'impression sainte, mais qui l'ont malheureusement abandonnée , ejlçs serviront encore de preuve à la grande vérité que j'ex-

pose ; mais cette preuve sera d'un genre opposé. Chez les premières , le peuple n'obtiendra jamais ses droits; chez les secondes, le souverain perdra les siens, et de là naîtra le retour.

Les rois favorisèrent , il y a trois siècles , la grande révolte, pour voler l'Eglise ^ On les verra ramener les peuples à l'unité , pour affermir leurs trônes mis en l'air pat les nouvelles doctrines.

L'union , à différents degrés et sous différentes formes de l'empire et du sacerdoce , fut toujours trop générale dans le monde pour n'être pas divine. Il y a entre ces deux choses une affinité naturelle. Il faut qu'elles s'unissent ou qu'elles se soutiennent. Si l'une se relire, l'autre souffre ,

*.<.... , . . . .Alteriassic

Altéra poscit opem res, et conjurât amicè ^.

Toute nation em'opéenne soustraite à l'influence du Saint-Siège , sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être l'effet que de la cause supérieure que j'indique.

Cet équilibre miraculeux est tel qu'il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite , et au peuple toute la liberté qui n'exclut pas l'obéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans

(1) Hume qui , ne croyant rien , ne «e gênait pour rien , avoue sans compliment « que le véritable fondement de la réforme fut l'envie de o VOLER l'argenterie et tous les ornements des autels. »— Aprelence for making spoil of the plate , veslures and ricli ornamenls belongiug to ihc allars. ( Hume's hisl. of Eng. Elisabeth, ch. XL, ann. 45l>S. )

(2) [Uorat. sd Pisones , 410.]

êlre désordonné , et l'obéissance est parfaite sans être vilo. C'est le seul ijouvernement qui convienne aux houinies de tous les temps et de tous les lieux ; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain n'infligeant aucune peine directement , n'est avicnahlc lui-même dans aucun cas et ne répond à personne, il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d'importance ^

On parle beaucoup du despotisme turc ; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir directement, c'est-à-dire au pouvoir d'assassiner, le seul dont l'opinion universelle prive le roi chrétien : car il est bien important que nos princes soient persuadés d'une vérité dont ils se doutent peu , et qui est cependant incontestable ; c'est qu'ils sont incomparablement plus puissants que le» princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des MoUas et des Ulhé* mas réunis". Une pourrait céder une province, une seul* ville même , sans exposer sa tête ; il ne peut se dispense! d'aller à la mosquée le vendredi ; on a vu des sultans malades faire un dernier effort pour monter à cheval , et tomber morts en s'y rendant ; il ne peut conserver un enfant mâle naissant dans sa maison , hors de la ligne directe de la succession; il ne peut casser la sentence d'un cadi; il ne peut toucher à un éuiblissement religieux, ni au bien offert à une mosquée , etc.

(1) Le droit de s'imposer, par exemple , dont on fait beaucoup de bruit , ne signi6e pjis grand'chose. Les nations qui s'imposent elles-mêmes sont toujours les plus imposées. I! en est de même du droit colëgislatif. Les lois sercnt pour le moins aussi bonnes partout où il n'y aura qu'un législateur unique.

(2) Ces deux corps sont à peu près ce que seraient pariai nous 1«9 dergé et la ningislralure.

Si l'on offrait à l'un de nos princes le droit sublime da faire pendre , à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort, je doute qu'il acceptât ce parti; et cependant on lui offrirait ce que nous appelons la toute-puissance des sultans.

Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes , jugeant ces événements d'après nos idées , nous y voyons des complots , des assassinats , des révolutions ; rien n'est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans , un seul a péri illégalement par une véritable insurrection ; mais ce crime est considéré à Constantinople comme nous considérons l'assassinat de Charles F' ou celui de Louis XVI. La compagnie ou la Horta des janissaires , qui s'en rendit coupable, fut supprimée ; et cependant son nom fut conservé et voué à une éternelle ignominie. A chaque revue elle est appelée à son tour , et lorsque son nom est prononcé , un officier public répond à haute voix : Elle n'existe plus! elle est maudite j etc. etc.

En général , ces exécutions qui terminent une si grande quantité de règnes, sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mémorable dans la mort de l'aimable Selim,. dernière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir , il voulut le céder à son oncle qui lui dit : « Prenez garde à vous : les factions vous fatiguent ; mais « lorsque vous serez particulier , une autre faction pourra « fort bien vous rappeler au trône, c'est-à-dire à la « mort. » Selim persista , et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, un fetfa du divan le fît étrangler. Le décret adressé au souverain , dans ces sortes de cas , ressemble beaucoup à celui que le sénat romain adressait aux consuls dans les moments périlleux : FideantconsuUs ,etc.

Partout où le souverain exerce le droit de punir directement, il faut qu'il puisse être jugé, déposé et mis à mort; et s'il n'y a pas un droit fixe sur ce point, il faut que le meurtre d'un souverain n'effraie ni ne révolte aucunement les imaginations ; il faut môme que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l'opinion publique , et que des fils organisés tout exprès consentent à porter les noms de leurs pères. C'est ce qui a lieu en effet; car tout ce qui est nécessaire existe.

L'opinion est ce qu'elle doit être. Elle veut qu'on puisse sans déshonneur porter la main , dans certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir.

Par une raison toute contraire , l'opinion autant rpie la loi , doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. Le nom même de régicide disparaît , étouffé sous le poids de l'infamie ; ailleurs , la dignité de la victime semble quelquefois ennoblir le meurtre.

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