‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 60 sur 83 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

VIE COMMUNE DES PRINCES. ALLIANCE SECRÈTE DE LA RELI- GION ET DE LA SOUVERAINETÉ.

Quand on lit l'histoire, on serait tenté de croire que la mort violente est naturelle aux princes , et que pour eux la mort naturelle est une exception. ^

Des trente empereurs qui régnèrent pendant deux siècles et demi , depuis Auguste jusqu'à Valérien , six seulement moururent de mort naiurelle. En France , de Clovis à Dagobert , dans un espace do cent cinquante

ans , plus de quarante rois ou princes de sang royal périrent de mort violente*.

Et n'est-ce pas une cJiose déplorable que dans ces derniers temps on ait pu dire encore : « Si , dans un espace « de deux siècles j ou trouve en France dix monarques ou « dauphins, trois sont assassinés , trois meurent d'une « mort secrètement •préparée , et le dernier périt sur Vé- « chafaud ^P »

L'historien que je viens de citer regarde comme certain que la vie commune des princes est plus courte que la vie commune , à 'cause du grand nombre de morts violentes qui terminent ces vies royales ; «soit, ajoute-t-il, que « cette brièveté générale de la vie des rois vienne des « embarras et des chagrins du trône , ou de la facilité fuit neste qu'ont les rois et les princes de satisfaii-e toutes « leurs passions ". »

Le premier coup d'œil est pour la vérité de cette observation ; cependant, en examinant la chose de très-près, Je me suis trouvé conduit à un résultat tout différent.

Il paraît que la vie commune de l'homme est à peu près de vingt-sept ans *.

(1) Garnier, Hist. de Gharlemagne , lom. I , in-12 , introd. ch. II , p. 219. Passage rappelé par M. Bernardi , dans son ouvrage de l'Origine et des Progrès de la législation française. (Journal des Débats, 2 août 1816.)

(2) On peut lire dans le Journal de Paris , juillet 1793 , n. 185 , l'effroyable diatribe dont cette citation est tirée. L'auteur paraît cependant être mort en pleine jouissance du bon sens. Sit tibi terra levis!

^3) Garnier, ibid. p. 227 et 228.

(4) D'Alembert , Mélanges de littérature et de philosophie , Amsterdam, 1767, calcul des probab. p. 285. — Ce même d'Alemben observe cependant qu'il restait des doutes sur ces évaluations , et que les lAhlesmoiiUàires avaient besoin d'être dressées avec plus de soin et rf» précision (Opusc. mathém. Paris, 1768, iii-4 . tom. V , snr les

D'un autre côlc, si l'on en croyait les calculs d< Newton, les règnes communs des rois seraient de dix Luit à vingt ans; et je pense qu'il n'y aurait pas dediflicullé sur cette évaluation, si l'on ne faisait aucune distinction de siècles et de nations^ c'est-à-dire de religions; mais cette distinction doit être faite, comme l'a observe le chevalier William Jones. « En examinant , dit-il , les a dynasties asiatiques, depuis la décadence ducaliHit, « je n'ai trouvé que dix à douze ans pour le règne com- « mun^. »

Un autre membre distingué de l'académie de Calcutta prétend que , d'après les tables mortuaires , la vie com- Hïune est de trente-deux à trente-trois ans, « et que « dans une longue succession de princes, on ne saurait « accorder à chaque règne , l'un dans l'autre , plus de la « moitié de cette dernière durée , soit dix-sept ans ^. »

Ce dernier calcul peut être vrai , si l'on fait entrer les règnes asiatiques dans l'évaluation commune ; mais à l'égard de l'Europe, il serait certainement faux; car les règnes communs européens excèdent, même depuis longtemps , le terme de vingt ans , et s'élèvent , dans plusieurs états catholiques , jusqu'à vingt-cinq ans.

Prenons un terme moyen , 30 , entre les deux nombres 27 et 33 fixés pour la durée de la vie commune, et le nombre 20 , évidemment trop bas , comme chacun peut s'en convaincre par soi-même , pour le règne commun européen ; je demande comment il est possible que les vies

tables de mortalité , p, 231. ) C'est ce qu'on a fait, je pense, depuis celle «époque , avec beaucoup d'exaclitude.

(1) Sir W* Jones' s Works , in-4 , lom. V, p. 354. (Préf. de sa description de l'Asie. )

(2) M. Bentley , dans les Rcckrch. asial. — Suppk'œ. aux ŒuTrf< cilces, lom, il, in-4, p. 1035.

soient de 30 ans seulement , et les règnes do 22 à 2o , si Jcs princes (j'entends les princes chrétiens) n'avaient pas plus de vie commune que les autres hommes? Cette considération prouverait ce qui m'a toujours paru infiniment probable , que les familles véritablement royales sont naturelles et diffèrent des autres , comme un arbre diffère d'un arbuste.

Rien n'arrive , rien n'existe sans raison suffisante : une famille ne peut régner que parce qu'elle a plus do vie , plus d'esprit royal , en un mot plus do ce qui rend une famille plus faite pour régner.

On croit qu'une famille est royale, pai^e qu'elle règne; au contraire , elle règne parce qu'elle est royale.

Dans nos jugements sur les souverains , nous sommes trop sujets à commettre une laute impardonnable eu fixant nos regards sur quelques points tristes de leurs caractères ou de leiurs vies. Nous disons en nous rengorgeant : Foilà comment sont faits les rois! 11 faudrait dire : Qu'est-ce que je serais, moi, si quelque force révolutionnaire avait porte seulement mon troisième ou quatrième aïeul sur le trône ? Un furieux f un imbécile dont il faudrait se défaire à tout prix.

Infortunés Stylites, les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d'une colonne , sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas; mais en revanche, ils voient de plus loin. Ils ont un certain tact intérieur , un certain instinct qui les conduit souvent mieux que le raisonnement de ceux qui les entourent. Je suis si {)ersuadé de cette vérité , que dans toutes les choses douteuses , je me ferais toujours une difficulté, une conscience même , s'il faut parler clair , de contredire trop for temeiu, même de la manière permise , la volonté d'un souverain.

Après qu'on leur a dit la vérité ., comme on^e doit , il nfl faut plus que les laisser faire et les aider.

Nous comparons tous les jours un prince à un particulier : quel sophisme! Il y a des inconvénients qui tiennent à la position des souverains , et qui par conséquent doivent être tenus pour nuls. Il faut donc comparer une nimille régnante à une famille particulière qui régnerait , et qui serait en conséquence soumise aux mêmes inconvénients. Or, dans celte supposition , il n'y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première , ou pour mieux dire , sur l'incapacité de la seconde; car la famille non royale ne régnera jamais' .

Il ne faudrait donc point s'étonner de trouver dans une famille royale plus de vie commune que dans toute autre. Mais ceci me conduit à l'exposition de l'un des plus grands oracles, prononcé dans les saintes Ecritures : Les crimes

DES HOMMES MULTIPLIENT LES PRINCES. La SAGESSE ET l'iN- TELLIGENCE DE LEURS SUJETS ALLONGENT LES REGNES^.

(1) La souverainetë l^giliino peut être imitée pendant quelque temps : elle est susceptible aussi de plus ou de moins ; el ceux qui ont beaucoup réfléchi sur ce grand sujet ne seront point embarrassés de reconnaître dans ce genre les caractères du plvts ou du moins ou du néant. Si l'on ne sait rien de l'origine d'une souveraineté ; si elle a commencé , pour ainsi dire, d'elle-même , sans Tiolence d'un côté, comme sans acceptation ni délibération de l'autre ; si , de plus , le roi est européen et catholique , il est, comme dit Homère , très-roi (ëxadiCraroç). Plus il s'éloigne de ce modèle , et moins il est roi. Il faut particulièrement très-peu compter sur les races produites au milieu des tempêtes . élevées par la force ou parla politique , et qui se montrent surtout environnées, flanquées, défendues, consacrées par de belles lois fondamentales, écrites sur de beau papier vélin, et qui ont prévu tous les cas. — Ces races ne peuvent durer. — Il y aurait bien d'autres choses à dire , si l'on vonlail ou si l'on pouTait tout dire.

(3) Proplef peccate f errae raulti principes ejus ; et propter hominis sa-

II n'y a n'en de si vrai , il n'y a rien de si profond , il n'y a rien de si terrible , et par mallieur , il n'y a rien de moins aperçu. La liaison de la Religion et de la souveraineté ne doit jamais ôlre perdue de vue. Je me rappelle avoir lu jadis le litre d'un sermon anglais intitulé : Les péchés du gouvernement sont les péchés du peuple*. J'y souscris sans l'avoir lu ; le titre seul vaut mieux que plusieurs livres.

En comparant les races souveraines d'Europe et d'Asie, !e chevalier Jones observe que « la nature des malheureux « gouvernements asiatiques explique la différence qui les « distingue des nôtres , sous le rapport de la durée des « races ^.»

Sans doute : mais il faut ajouter que c'est la Religion qui différencie les gouvernements. Le mahomélisme n'accorde que dix à douze ans aux souverains : Car les crimes des hommes multiplient les princes, et dans tout pays infidèle , il faut nécessairement qu'il y ait infiniment plus de crimes et infiniment moins de vertus que parmi nous, quel que soit le relâchement de nos mœurs ; puisque malgré ce relâchement , la vérité nous est néanmoins continuellement prêchée , et que nous avons l'intelligence des choses qi^on nous dît.

Les règnes pourront donc s'élever , dans les pays chré-

pientiam , et horum scienliam quœ dicuntur , TÎta ducis longior erit. (Prov. XXVIII, 2.)

(1) Sins of governement , sins of Ihe nations. A discourse intended for the laie fast. London , Chronicle , 1793 , n. 5747. ) Il me paraît que ce titre etoe sujet n'ont pu être trouvés que par un esprit sage et lumineux.

(■2) Sir W* Jones' s Works, tora. V , p. o5i. (Dans la pttface d« ♦a description do l'Asie. )

liens, JjisqiiW vingt-cinq ans. En France, le règne commnn calculé pendant trois cents ans, est de vingt-cinq ans. En Danemarck, en Portugal, en Piémont, les règnes sont également de \iugt-cinq ans. En Espagne , ils sont de vingt-deux ans; et il y a , comme on voit , quelque différence entre les durées des différents gouvernements clirétiens ; mais tous les règnes chrétiens sont plus longs que tous les règnes non chrétiens, anciens et modernes.

Une considération importante sur la durée des règnes pourrait peut-être se tirer encore des souverainetés protestantes, comparées à elles-mêmes avant la réforme, et à celles qui n'ont point changé de foi.

Les règnes d'Angleterre qui étaient de plus de vingttrois ans avant la réforme , ne sont plus que de dix-sept ans depuis cette époque. Ceux de la Suède sont tombés do vingt-deux ans à ce même nombre de dix-sept. Il pourrait donc se faire que la loi incontestable à l'égard des nations inûdèles ou primitivement étrangères à l'influence du Saint-Siège.; que cette loi, dis-je, se manifestât encore^ chez les nations qui n'ont cessé d'être catholiques , qu'après l'avoir été longtemps. Néanmoins, comme il peut y avoir des compensations inconnues , et que le Danemarck , par exemple , en vertu de quelque raison cachée , mais certainement honorable pour la nation, ne paraît pas avoir subi la loi de raccourcissement des règnes^ il convient d'attendre encore avant de généraliser. Cette loi , au reste, étant manifeste , il ne s'agit plus que d'en examiner l'étendue. On ne saurait trop approfondir Vinfluence de la Religion sur la durée des règnes et sur celle des dynasties.

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