‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 73 sur 83 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

DE LA GRÈCE ET DE S0?« CARACTÈRE. ARTS, SCIENCES ET PUISSANCE MILITAIRE.

Je croîs qu'on peut dire de la Grèce en général , ce que l'un des plus graves historiens de l'antiquité a dit d'Athènes en particulier , « que sa gloire est grande a à la vérité, mais cependant inférieure à ce que la « renommée nous en raconte^. »

Un autre historien , et si je ne me trompe , le premier

(1) Deus qui dignitatem humani generis mirahilitcr constitnisli et mirabiliùs reformasti. (Liturgie de la messe. ) — Deus qui miralilitrr creasti hominem et mirabiliùs redemisli (Liturgie du samedi saint, avant la messe. )

(2) Alheniensium res geslae , sicut ego exisluino , salis ampl;e magoificœque fuère ; Ycrùm aliquanto minore» quàm famà feruCAlur. Sallust. Cal. YIII.

de tous , a dit ce mot en parlant des Therrnopylfs : « Lieu célèbre par la mort plulôl que par la rcsisianre « des Laccdcmoniens^ » Ce mot c\lrèmemcnt fin se rapporte à l'observation générale que j'ai faite.

La réputation militaire des Grecs proprement dits fut acquise surtout aux dépens des peuples d'Asie, que les premiers ont déprimés dans les écrits qu'ils nous ont laissés, au point de se déprimep eux-mêmes. En lisant le détail de ces grandes victoires qui ont tant exercé le pinceau des historiens grecs, on se rappelle involontaire' ment celte fameuse exclamation de César sur le cham^ de bataille oii le fils de Miihridate venait de succomber : — a 0 heureux Pompée ! quels ennemis tu as eu à coma battre! » Dès que la Grèce rencontra le génie de Rome , elle se mit à genoux pour ne plus se relever.

Les Grecs d'ailleurs célébraient les Grecs : aucune nation contemporaine n'eut l'occasion, les moyens, ni la volonté de les contredire ; mais lorsque les Romains prirent la plume, ils ne manquèrent pas de tourner en ridicule « ce que les Grecs menteurs osèrent dans l'his- « toire^. »

Les Macédoniens seuls , parmi les familles grecques, purent s'honorer par une courte résistance à l'asfcendant de Rome. C'était un peuple à part , un peuple monarchique ayant un dialecte à lui (que nulle muse n'a parlé) , étranger à l'élégance, aux arts, au génie poétique des Grecs proprement dits, et qui finit par les soumettre, parce qu'il était fait autrement qu'eux. Ce peuple cepen-

(1) LacedsmoDiorum morte magis memorabilis qnàm pugnâ. Lsr. XXXYI.

(2) • Et qciiquid Groecia inendax

Andet in historià ( Juven. )

DU PAPB„ 28

tlaiii céda comme les autres. Jamais il ne fut avantageux aux Grecs , en général , de se mesurer militairement avec les nations occidentales. Dans un moment où l'empire grec jeta un certain éclat et possédait au moins un grand homme, il en coûta cher cependant à l'empcrenr Jusiinien pour avoir pris la liberté de s*inlituler Francique. Les Français , sous la conduite de Théodebert , vinrent en Italie lui demander compte de cette vaniteuse licence ; et si la mort ne l'eût heureusement débarrassé de Théodebert, le véritable Franc serait probablement rentré en France avec le surnom légitime de Byzantin.

Il faut ajouter que la gloire militaire des Grecs ne fut qu'un éclair. Iphicrate, Chabrias et rmof/iee ferment la liste de leurs grands capitaines, ouverie ])ixr Miltiade\ De la bataille de Marathon à celle de Leucade , on ne compte que cent quatorze anSé Qu'est-ce qu'une telle nation comparée à ces Romains qui ne cessèrent de vaincre pendant mille ans, et qui possédèrent le monde connu? Qu'est -elle môme, si on la compare aux nations modernes qui ont gagné les batailles de Soissons et de Fontenoi , de Créci et de Waterloo , etc. , et qui sont encore en possession de leurs noms et de leurs territoires primitifs , sans avoir jamais cessé de grandir en forces , en lumières et en renommée?

Les lettres et les arts fiu^ent le triomphe de la Grèce, Dans l'un et l'autre genre , elle a découvert le beau ; elle en a fixé les caractères : elle nous en a transmis des modèles qui ne nous ont guère laissé que le mérite de les imiter : il faut toujours faire comme elle sous peine de mal faire.

(1) Neque post illorum obilnm quisquam dux in illà urbe fait dignus inemorià. ( Corn. Nep. in Timolli. IV, ) Le reslft de la Grèce ne fournit pas de diftérencus.

Dans la philosophie, les Grecs ont déployé d'assez grauds talents; cependant ce ne sont j^lus les mêmes [lummes, et il n'est [)lus permis de les louer sans mesure. Leur véritable mérite dans ce genre est d'avoir clé , s'il est permis de s'exprimer ainsi , les courtiers de la science entre l'Asie et l'Europe. Je ne dis pas que ce mérite ne soit grand ; mais il n'a rien de commun avec le génie do l'invention , qui manqua totalement aux Grecs. Ils furent incontestablement le dernier peuple instruit; et comme l'a très-bien dit Clément d'Alexandrie, « la philosophie « ne parvint aux Grecs qu'après avoir fait le tour de a l'univers'. » Jamais ils n'ont su que ce qu'ils tenaieu de leurs devanciers ; mais avec leur style , leur grâce et l'art de se faire valoir, ils ont occupé nos oreilles j pour employer un latinisme fort à propos.

Le docteur Long a remarqué «que l'astronomie ne doit « rien aux académiciens et aux péripaléliciens^.» C'est que ces deux sectes étaient exclusivement grecques , ou plutôt attiques; en sorte qu'elles ne s'étaient nullement approchées des sources orientales oîi l'on savait sans disputer sur rien , au lieu de disputer sans rien savoir, comme en Grèce.

La philosophie antique est directement opposée à celle des Grecs , qui n'était au fond qu'une dispute éternelle. La Grèce était la patrie du syllogisme et de la déraison. On y passait le temps à produire de faux raisonnements , tout en montrant comment il fallait raisonner.

Le même Père grec que je viens de citer , a dit encore avec beaucoup de vérité et de sagesse : «Le caractère des « premiers philosoplies n'était pas d'ergoter ou de douter

(x) Strom. I.

(2) Maurice's ihe history of Indostan. in-4, tom. I, p. 169.

« comme ces philoso[)]ics grecs qui ne cessent d'aïa gumenlcr et de disputer par une vanité vaine et « stérile, qui ne s'occupent enfin que d'inutiles faa daiscs*. »

C'est précisément ce que disait longtemps auparavant un philosophe indien : « Nous ne ressemblons point du « tout aux piiilosophes grecs qui débitent de grands dis- « cours sur les petites choses ; notre coutume à nous est a d'annoncer les grandes choses en peu de mots, afin que « tout le monde s'en souvienne^. »

C'est en effet ainsi que se distingue le pays des dogmes de celui de l'argumentation. Tatien , dans son fameux discours aux Grecs, leur disait déjà, avec un certain mouvement d'impatienee : « Finissez donc de nous don- « ner des imitations pour des inventions^.

Lanzi , en Italie , et Gibbon , de l'autre côté des Alpes , ont répété l'un et l'autre la même observation sur le génie grec dont ils ont reconnu tout à la fois l'élégance et la stérilité*.

Si quelque chose paraît appartenir en propre à la Grèce , c'est la musique ; cependant tout dans ce genre lui venait d'Orient. Strabon remarque que la cithare avait été nommée V asiatique, et que tous les instruments de

(1) Clem. Alex. Strom. VIlï.

(2) Calamus. Gymnosoph. apud Alhœn. Ilôpt //.ïi^favij/jtârMv. Edil. Theven. f* 2.

(3) IlaûffaSsï Ta; ^t/iir,»£t; su^îsaiî àTroxoioDvTsj. Tal. orat. ad Gracc. Edil. Paris , 1615 , in-12 , vers. init.

(4) I Greci sempre più felici in perfezionare arti chc in inventarle. ( Saggio di lelteralnra etrusca, etc. , lom. II, p. 189. — L'esprit des Grecs , tout romanesque qu'il ëtait , a moins inventé qu'il n'a erabell»- '.Gibbon, Mémoires, tom. II, p. 207, trad. franc. )

nuisiqiic porlaicnl en GrKcdos nomsélrangers , iclsquc la Habite j la samhuquc, le barhilon, la macjadc , etc.*.

Les boues d'Alexandrie nicinescnionlrèrcnl plus favorables à la science que les terres classiques de Tempe el de la Céramique. On a remarqué avec raison que depuis la fondation de celte gi'ande ville égyptienne, il n'est aucun des astronomes grecs qui n'y soit né ou qui n'y ait acquis ses connaissances et sa réputation. Tels sont Timocharis, Denys l'astronome, Eratoslhène , le fameux Hipparque, Possidonius, Sosigène, Ptolémée enfin, le dernier et le plus grand de lous^.

La uiême observation a lieu à l'égard des mathématiciens. Euclide , Pappus, Diophante étaient d'Alexandrie; et celui qui paraît les avoir tous surpassés , Arcliimède , fut Italien.

Lisez Platon ; vous ferez à chaque page une distinction bien frappante. Toutes les fois qu'il est Grec il ennuie , et souvent il impatiente. Il n'est grand , sublime , pénétrant que lorsqu'il est théologien ; c'est-à-dire lorsqu'il énonce des dogmes positifs et éternels séparés de toute chicane , et qui portent si clairement le cachet oriental , que pour le méconnaître, il faui n'avoir jamais entrevu l'Asie. Platon avait beaucoup lu et beaucoup voyagé : il y a dans ses écrits mille preuves qu'il s'était adressé aux véritables sources des véritables traditions. Il y avait en lui un sophiste et un théologien , ou, si l'on veut, un Grec e< un

(1) Hucl. Dt-monslr. evang. Prop. IV, cap. IV, N. 2. — On appella encore aujourd'lmi ch'hi-tar( kitar) une viole à six cordes forl en usagfl lans tout rînJoustan. ( Rech. asial. tom. VII, in-4, p. 471.) On feirouve dans ce mot !a cititara des Grecs cl des Latins, el noire çuitai e.

(2) Observaiion de l'abbé Tcrrasson. Séiltos. Liv. II.

4:^8 Chnldôen. On n*ontend pas ce pliilosoplio, si on ne le lit pas avec cette idée toujours présente ù l'esprit.

Sénèqiie, dans sa CXIII" opîtrc , nous a donné un singulier échantillon de la philosophie grecque ; mais personne à mon avis ne l'a caractérisée avec tant de vérité et d'originalité que le philosophe chéri du XVIIF siècle. « Avant « les Grecs, dit-il , il y avait des hommes bien plus sa- « vants qu'eux, mixis qui fleurirent en silence, et qui « sont demeurés inconnus, parce qu'ils n'ont jamais été

« cornés et trompetés par les Grecs ^ Les hommes de

« cette nation réunissent invariablement la précipitation « du jugement à la rage d'endoctriner : double défoui a mortellement ennemi de la science et de la sagesse. Le « prêtre égyptien eut grande raison de leur dire : Fous « autres Grecs, vous n'' êtes que des enfants. En eïîet, ils « ignoraient et V antiquité de la science , et la science de « raw/j^rmVe; et leur philosophie porte les deux carac- « tères essentiels de l'enfance : elle jase beaucoup , et n'en- « gendre point^. » Il serait difficile de mieux dire.

Si l'on excepte Lacédémone qui fut un très-beau point dans un point du globe , on trouve les Grecs dans la politique, tels qu'ils étaient dans la philosophie, jamais d'accord avec les autres , ni avec eux-mêmes. Athènes qui était pour ainsi dire le cœur de la Grèce , et qui exerçait sur elle une véritable magistrature, donne dans ce genre un spectacle unique. On ne conçoit rien à ces Athéniens légers comme des enfants , et féroces comme des hommes

(i) Sed tamen majores cum silcntio floruerunt, antcquam in Grascorum tubas ac fis lulas aàhnc incidissenl. Bacon , Nov. org. IV , CXXII.

(2) Xaiu verbosa videtur sapienlia eorum cl operum sterilis. Idem, Iinpetus philosophici. 0pp. in-8,«om. XI. p. 272. — Nov. org, l ,

es|)èces de moutons eiiragùs, toujours moues pai- la natuie , et toujours par nature dévorant leurs bergers. On sait de reste que tout gouvernement bup()Ose des abus ; que dans les démoeralies surtout, et surtout dans les démocraties antiques , il faut s'attendre à quehjuo excès de la démence populaire : mais qu'une républi(iue n'ait pu pardonner à un seul de ses grands hommes ; qu'ils aient été conduits à force d'injustices , de persécutions, d'assassinats juridiques, à ne se croire en sûreté qu'à mesure quils étaient éloignés de ses murs ' ; qu'elle ait pu emprisonner , amender , accuser , dépouiller , bannir , mettre ou condamner à mort Miltiade , Thémistocle , Aristide , Cimon , Timotiiée, Phocion et Socrate : c'est ce qu'on n'a jamais pu voir qu'à Athènes.

Voltaire a beau s'écrier « que les Athéniens étaient un a peuple aimable; » Bacon ne manquerait pas de dire encore, « comme un enfant. » Mais qu'y aurait-il donc de plus terrible qu'un enfant robuste , fiit-il même trèsaimabie ?

On a tant parlé des orateurs d'Athènes , qu'il est devenu presque ridicule d'en parler encore. La tribune d'Athènes eût été la honte de l'espèce humaine, si Phocion et ses pareils , en y montant quelquefois avant de boire la ciguë ou de partir pour l'exil, n'avaient pas fait un peu d'équilibre à tant de loquarâlé, d'exliava^rîije et de cruauté.

(1) Corn. Ncp. inChabr. îU<

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