‹ Du page. 18. éd. seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 72 sur 83 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

FAUX RAISONNEMENTS DES ÉGLISES SEPAREES, ET RÉFLEXIONS SUR LES PRÉJUGÉS RELIGIEUX ET NATIONAUX.

Les Eglises séparée^ sentent bien que l'imite leur manque, qu'elles n'ont plus de gouvernement , de conseil , ni de lien commun. Une objection surtout se présente en première ligne el frappe tous les esprits. S'il s'élevait des difficultés dans l'Eglise , si quelque dogme était attaqué, où serait le tribunal qui déciderait la question , n'y ayant plus de chef commun pour ces Eglises, ni de concile œcuménique possible, puisqu'il ne peut être convoqué, que je sache , ni par le sultan, ni par aucun évêque particulier? On a pris, dans les pays soumis au schisme, le parti le plus extraordinaire qn'il soit possible d'imaginer, c'est de nier qu'il puisse y avoir plus de sept conciles dans V Eglise; de soutenir que tout fut décidé par celles de ces assemblées générales qui précédèrent la scission j et qu'on ne doit plus en convoquer de nouvelles * .

Si on leur objecte les maximes les plus évidentes de tout gouvernement imaginable , si on leur demande quelle idée ils se forment d'une société humaine , d'une agrégation quelconque, sans chef, sans puissance législative commune , et sans assemblée nationale , ils divaguent pour en revenir ensuite, après quelques détours,

(1) Il va sans dire que le VÎII'^ concile est nnl , parce qu'il condamna Pholius ; s"il y en avait eu dis dans l'Eglise avant cette époque, il serait démontré que l'Eglise ne peut se passer de dix conciles. En général , l'Eglise est infaillible pour tout novateur, jusqu'au moment où elle h condanane.

't 0 0 à dire (je l'ai entendu mille fois) qu'il ne faut plus de concile j et que tout est décidé.

Ils citent même trcs-sérieusemcnt les conciles qui ont décidé que tout était décidé. Et parce qiic ces assemblées avaient sagement défendu de revenir sur des questions terminées , ils en concluent qu'on n'en peut plus traiter ni décider d'autres , quand même le christianisme serait attaqué par de nouvelles hérésies.

D'où il suit qu'on eut tort dans l'Eglise de s'assembler pour condamner Macédonius , parce qu'on s'était assemblé auparavant pour condamner Jrius, et qu'on eut tort encore de s'assembler à Trente pour condamner Luther et Calvin , parce que tout était décidé par les premiers conciles»

Ceci pourrait fort bien avoir l'air , auprès de plusieurs lecteurs, d'une relation faite à plaisir ; mais rien n'est plus rigoureusement vrai. Dans toutes les discussions qui intéressent l'orgueil , mais surtout l'orgueil national , s'il se trouve poussé à bout par les plus invincibles raisonnements, il dévorera les plus épouvantables absurdités, plutôt que de reculer.

On vous dira très-sérieusement que le concile de Trente est nul et ne prouve rien ^ parce que les évêqucs grecs n^y assistèrent pas* .

Beau raisonnement , comme «»n volt ! d'où il suit que tout concile grec étant par la même raison nul pour nous, parce que nous n'y serions pas appelés , et les décisions d'un chef commun n'étant pas d'ailleurs reconnues en Grèce, ou dans les pays qu'on appelle de ce nom, l'E-

(1) Pourquoi donc les grecs? Il faudrait dire Ions les êvêques photiens, aulremeiil on ne sait plus Je qui on parie. Il est bon d'ailleurs d'observer en passant qu'il n"a tenu qu'à ce» évoques d'assister au coueile de Trente.

43Î glisc n'a plus do gouvernement , plus d'assemblées générales, même possibles, plus de moyens de traiter en corpr, de ses propres intérêls , en un mot, plus d'unité morale.

Le principe étant nue fois adopté p:ir l'orgueil, les conséquences les plus monstrueuses ne rcffraient point ; je viens de le dire , rien ne l'arrête.

Ce mot d'orgueil me rappelle deux vérités d'un genre bien différent : l'une est bien triste , et l'autre est consolante.

L'un des plus habiles médecins d'Europe dans l'art do traiter la plus humiliante de nos maladies, M. le docteur Willis, a dit (ce que je ne répète cependant que sur la foi de l'homme respectable de qui je le tiens) « qu'il avait « trouvé deux genres de folie constamment rebelles à « tous les efforts de son art , la folie d'orgueil et celle « de religion. »

Hélas! les préjugés qui sont bien aussi une espèce de démence, présentent précisément le même phénomène. Ceux qui tiennent à la Religion sont terribles ; et tout observateur qui les a étudiés en est justement effrayé. Un théologien anglais a posé, comme une vérité générale, gue jamais homme n'avait été chassé de sa religion par des arguments^ Il y a certainement des exceptions à cette règle fatale ; mais elles ne sont qu'en faveur de la simplicité , du bon sens , de la pureté , de la prière surtout. Dieu ne fait rien pour l'orgueil , ni même pour la science qui est aussi l'orgueil quand elle marche seule. Mais si la folie de l'orgueil vient se joindre encore à celle

(1) Never a inan was reasoned oui of hij religion. Ce texte également remarquable par sa valeur inlrinsèquc el par un Irès-heureiix iiiiotisme de la langue anglaise , repose depuis longtemps dans ma mémoire. Il npparlienl , je crois , à Sherlock,

de la religion , si l'erreur ihéologique se greffe sur un orgueil furieux , antique , national , immense et toujours humilié ; les deux anaihcmcs signalés par le médecin anglais venant alors à se réunir , toute puissance humaine est nulle pour ramener le malade. Que dis-je? un tel changement serait le plus gi'and des miracles ; car celui qu'on appelle conversion les surpasse tous , quand il s'agit des nations. Dieu l'opéra solennellement il y a dix-huit siècles , et quelquefois encore il l'a opéré depuis en faveur des nations qui n'avaient jamais connu la vérité ; mais en faveur de celles qui l'avaient abjurée , il n'a rien fait encore. Qui sait ce qu'il a décrété? — o Créer « ce n'est que le jeu , convertir c'est Veffort de sa puis- « sance', » Car le mal lui résiste plus quô le néant.

Page 1