INTRODUCTION
Enfin l’École obstétricale officielle de Paris, après une gestation bien prolongée, vient de donner le jour a un traité sur le palper abdominal et la version par manœuvres externes !! Voilà 24 ans que j’ai décrit tout au long l’un et l’autre dans mon Essai sur V accouchement. physiologique (Paris 1855), avec bien d autres principes et d’autres procédés opératoires que j ai développés dans mes écrits, mes cours théoriques et cliniques ; principes et procédés que je mets tous les jours en pratique. La gestation de l’École comme on voit, a été bien longue, et elle ne commence meme à se terminer qu’au bout detroisgénélations obstétricales.
La première génération, composée de MM. P. u dois, Moreau, Chailly, Cazeaux, Danyau, avait
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Paris, 1858, 8* édiifcf jnml" ‘ ** accouchome«‘s , in-8« —
mença à modifier ses idées dans le sens de mes principes.
La seconde génération obstétricale composée de MM. Depaul, Pajot, Blot,Tarnier, a encore pratiqué ce qu’on appelle la conspiration du silence quand elle ne m’a pas montré son hostilité par divers moyens que je ferai connaître à propos de l’historique ; mais sans vouloir en convenir, elle est entrée encore plus dans mes idées que la génération précédente. A peine si au bout de dix ans M. Tarnier a osé dire quelques mots à mon adresse. Si les hommes de la seconde génération obstétricale n’en parlent pas dans leurs livres, dans leurs cours théoriques et cliniques, privant ainsi les élèves d’un bien qui leur est dû depuis plus de vingt ans, ce n’est pas par ignorance ; tout au contraire ils se livrent avec ardeur à deux exercices : 1° Rechercher dans les auteurs ce qui de près ou de loin peut faire songer au palper et à la version externe avant ma publication (1855) ; 2° Pratiquer l’un et l'autre pour ainsi dire à la dérobée pour voir, tout en s’instruisant à mes dépens, si on ne pourrait pas prendre en défaut ce que j’en ai dit dans mon Essai sur l'accouchement physiologique.
Ce n’est pas à la clinique de la Faculté qu’on fait ces recherches, c’est surtout à la Maternité. C’est là que, à l’écart du public, professeur, sage-femme en chef, interne de service, palpent le ventre à toutes les femmes enceintes, puis ils chargent l’interne qui quitte l’établissement de présenter le palper, la version externe comme nés à l’étranger et ne prospérant en France qu’après avoir été rajeunis sous la main de l'École. Cette tactique commencée par Danyau et l’interne Nivert (1) vient de continuer
(1) Delà version céphalique parles manoeuvres externes, etc., thèse — Paris, 18G2.
avec MM. Tarnier et Pinard (1). C’est-à-dire qu’une troisième génération obstétricale surgit avec MM. Chantrueil, Pinard etc., et c’est désormais cette génération qui se chargera de prendre en sous-œuvre les sujets que j’ai étudiés pour m’accorder quelques parcelles, mais pour donner autant que possible à l’Ecole la propriété du gâteau. L’histoire de l’obstétrique que j’espère écrire un jour le démontrera pour bien des points. Ne sortons pas du palper et de la version externe pour le moment, quoique ces deux points cependant ne puissent être bien éclaircis sans indiquer les circonstances au milieu desquelles ils se sont développés.
Ce n’est plus désormais une thèse inaugurale, qui passe sans être lue par le public médical. C’est un tiaité que M. Pinard adresse à ce public et pour que la chose soit plus officielle, Fauteur n’a publié le traité qu’aprês avoir acquis le titre d’agrégé. M. le professeur Pajot. a en même temps fait précéder ce traité d’une introduction solennelle pour faire voir que c’est bien l’École qui parle cette fois.
M. Pinard après avoir recherché dans les auteurs et reproduit textuellement les plus petites allusions qui pourraient amoindrir ce que j’ai écrit moi-même sur le palper et la version externe, a reproduit divers passages de mon Essai sur l' accouchement physiologique en les accompagnant, je dois l’avouer, de considérations plus bienveillantes que ce qui 'avait été écrit jusqu’ici sur mon compte par les représentants de l’Ecole. Par conséquent la troisième génération obstétricale est à mon égard moins mauvaise que la seconde, il faut espérer que la quatrième sera encore meilleure et qu’au bout d’un demi-siècle,
(1) Traité du palper abdominal au point de vue obstétrical et (te la vers, on par manœuvres externes, in-8. - Paris, 1878.
quand je serai mort peut-etre, je finirai par trouver justice môme à l’École.
Mais si dans le traité de M. Pinard je commence à figurer pour quelque chose, l’introduction de M. Pajot, et divers passages du traité de M. Pinard tendraient à amoindrir, comme on le verra, la part qui me revient pour présenter la chose sinon comme une découverte de l’École, au moins comme ne pouvant avoir de valeur qu’après avoir été épurée, perfectionnée par les maîtres et les élèves de l’École officielle de Paris !! Ce procédé de l’École que je subis depuis 24 ans et dont j’espère décrire un jour toutes les nuances, me venant de la part de ceux qui sont payés par la nation pour encourager et récompenser les travailleurs, pour accepter les choses nouvelles utiles et les enseigner le plus promptement que possible aux élèves, pendant que je n’ai reçu des représentants de cette école que persécutions, ce procédé, je l’avoue, m’avait dégoûté plutôt qu’il ne m’avait encouragé à faire de nouvelles publications obstétricales.
Ce n’est pas que j’aie cessé mes études théoriques et cliniques. La clientèle m’offrant toujours un vaste champ d’observation, j’ai continué pendant ces vingt années à réaliser avec le plus grand succès les principes consignés dans mon Essai sur l'accouchement physiologique , et comme on le pense, je n’ai cessé de perfectionner ces principes. Je réservais pour mes vieux jours la publication de ces résultats et depuis quelques années j’avais employé les quelques moments disponibles qui me restent à ramasser, coordonner des documents sur la Corse, mon département natif, et à rédiger une histoire détaillée de cette île que je publie en ce moment (1).
(1) Outre diverses publications, voir les Annales de la Corse, paraissant tous les mois in-4°, et que je publie depuis janvier 1877.
Le traité qiie vient de publier M. Pinard me force à changer d’avis. Le palper et la version céphalique auraient paru à leur place dans ma publication générale, L' obstétrique telle que je l'ai trouvée et telle que je la laisse. Je vais commencer cette publication par le traité du palper et de la version céphalique par manœuvres externes. L’interversion des facteurs ne nuira pas' à l’ensemble. Ne pouvant plus interrompre la publication de l’histoire de la Corse, c’est un surcroît de travail que je m’impose. Les lecteurs consciencieux, je l’espère, m’en tiendront compte par leur indulgence.
Je diviserai le traité du palper et de la version céphalique, par manœuvres externes, 1° en partie historique, 2° en partie théorique et pratique. Mais si dans la deuxième partie je serai attaché d’uné manière absolue au sujet, je ne puis traiter la partie historique sans l’entourer des circonstances qui ont présidé au développement de ces moyens obstétricaux, soit chez moi, soit chez les autres; carie palper et la version céphalique par manœuvres externes ont imprimé à toute l’obstétrique une marche nouvelle comme on va le voir.
Puisque je vais reprendre les publications obstétricales, je dois avant d’entrer en matière, remplir un devoir que je comptais accomplir à la fin de ma carrière. C’est de convenir que si dans les sphères officielles des hommes de science j’ai trouvé à Paris, non-seulement des petitesses, mais des taquineries, des persécutions, j’ai rencontré ailleurs des encouragements et des récompenses dont je dois témoigner publiquement une profonde reconnaissance.
Cette reconnaissance, je la dois en première ligne à la Corse mon département, lequel, trois mois à peine api'ès ma rentrée de l’école m’avait fait une
clientèle médicale, chirurgicale, obstétricale, que jamais médecin n’avait encore réalisée dans File. Nommé professeur départemental d’accouchements, mis à la tète du service obstétrical de l’hôpital de Bastia, j’ai pu y réaliser en quelques années des observations nouvelles qui m’ont conduit à Paris.
Dans la capitale, la presse médicale a bientôt vulgarisé, encouragé ces idées ; mes écrits, mes cours théoriques et cliniques ont en peu de temps fait connaître aux élèves les principes et les résultats pratiques ; portées par la presse hors de Paris, à l’étranger, ces idées, ces résultats m’ont valu d’être en correspondance avec les principaux accoucheurs de l’Europe, d’être membre d’un grand nombre de sociétés savantes et d’académies françaises et étrangères.
Mais c’est à Paris surtout, qu’en dehors des grands corps savants officiels j’ai trouvé le plus de récompenses. Le public médical qui est aussi instruit qu’indépendant, et étranger surtout aux coteries de coulisses, m’a soutenu constamment.
Les confrères ne m’ont pas seulement accordé leur confiance pour leur venir en aide dans les cas graves de leur clientèle, ils m’ont fait l’accoucheur de leurs propres femmes. Déjà membre d’un grand nombre de sociétés savantes de Paris, je suis obligé de remercier ceux qui me voudraient inscrire dans d’autres. Enfin le public qui est si perspicace, si appréciateur du mérite en tout genre, le public de Paris m’a fait une position qui ne le cède en rien à celle d’autres qui, pour arriver, ont eu besoin de hautes protections ou des coups d’épaule de la faculté, des académies et d’autres auxiliaires moins scientifiques.
Je remercie mille fois et je remercierai toute ma
vie les membres du corps médical de Paris, de la France et de l'étranger qui ont soutenu mes efforts non seulement en dehors des sphères officielles, mais malgré les hommes qui planent en despotes dans ces sphères.
Si mon exemple pouvait être utile aux jeunes générations médicales, je leur dirais de chercher dans la science elle-même leurs plus profondes satisfactions, car rien n’égale la satisfaction de trouver une vérité ignorée, méconnue, surtout quand cette vérité est destinée à soulager les douleurs et les misères de nos semblables ! !
Si le respect des maîtres est un devoir pour l’élève, si celui-ci doit considérer comme vérité momentanée tont ce qui est consigné dans les livres classiques ou enseigné dans les cours, il doit savoir aussi que les sciences n’ont pas de limites absolues; elles progressent constamment et laissent toujours aux bons observateurs, aux travailleurs sérieux de nouveaux champs à explorer.
S’il y a quelque chose d’immobile, ce sont plutôt les hommes de science, quelquefois les plus haut placés, soit parce qu’ils n’ont eu rien à trouver, qu’ils ont vieilli dans telles ou telles idées, ou parce qu’ils ne voudraient pas voir autour d’eux un homme, une idée, qui ne sortît de leur cénacle. Souvent ils ont acquis leur position par le savoir faire encore plus que par le savoir et ne supportent pas d'ombrage autour d’eux.
Si les élèves comptaient plus sur leurs travaux personnels pour parvenir que sur la protection de ces maîtres, ils acquerraient plus de valeur que de perdre leur temps en coups d’encensoir et en bassesses qui exaltent les médiocrités, mais qui affaiblissent le vrai mérite quand ils ne le tuent pas au pied
de l’idole. La science et le public n’ont qu’à souffrir de ces procédés, aussi on ne saurait trop les faire connaître, les stygmatiser.
Pour faire ressortir la portée de ces procédés à mon égard je n’ai pas besoin de récriminer. Le temps a tempéré l’indignation qu’ils avaient pu faire naître en moi. Aujourd’hui je me contenterai de raconter froidement ce qui s’est passé, afin que d’autres en fassent leur profit.
Je pourrais dire à mes lecteurs ce qu’on dit aux élèves auxquels on apprend les fables, ayez la constance de lire tout le récit, lamorale est à la fin ; mais comme mes lecteurs ne sont pas des enfants, je mettrai la morale au début de ce travail le reste n’en sera que la confirmation.
Lorsqu’Ovide exilé envoya à Rome le' livre des Tristes qu’il venait de composer, il écrivit en tête ces vers :
Parve nec invideo, sine me liber ibis in urbem.
Hei mihi ! quod domino non licet ire tuo.
C’est ce que j’ai dit il y a 24 ans à mes idées ; allez mes enfants courir les chances de l'avenir dans le monde savant ; quoique vivant exilé de la terre officielle, je ne serai q)as jaloux devos succès ! En effet ces idées qui, sous ma main et sous la main d’autres que moi, fleurissent déjà sur le terrain de la théorie et de la pratique, ont fini par germer jusque sur le sol ingrat de l’École officielle de Paris, et elles y pousseront de plus en plus malgré le mauvais vouloir de ceux qui auraient dû les y cultiver depuis bien des années. Tant vaudrait-il par conséquent que cette École leur ouvrît franchement ses portes.