PRÉLIMINAIRES
Le palper abdominal est un moyen d’exploration et la version par manœuvres externes est une des opérations importantes de l’obstétrique ; c’est-à-dire que ce sont là deux sujets tout à fait divers, et qu’on devrait traiter séparément, même pour la partie historique. Mais le palper, à proprement parler, n’a pas d’histoire. Si avant moi on avait porté la main sur le ventre des femmes grosses, au point de reconnaître quelquefois même desparties fœtales, le palper, avant moi, n’a jamais été étudié à part d’une manière sérieuse, détaillée, scientifique ; et c’est par un procédé déloyal qu’on a voulu le rattacher à la version céphalique dans les études historiques qui ont été publiées après mon Essai sur V accouchement physiologique (Paris i855)i
La version céphalique, au contraire, a une histoire très ancienne que nous allons étudier, mais plus ou moins confondue avec la version podalique dans les auteurs classiques. Ces deux opérations sœurs sont même la conséquence des principes qui ont prévalu dans la science et qui ont accordé leurs faveurs tantôt à l’une tantôt à 1 autre, de sorte que pour faire avec fruit l’histoire de la version céphalique, il faut faire aussi l’histoire delà version pelvienne ; bien plus, il faut faire l’histoire des principes qui les ont engendrées toutes les deux.
Ce n’est pas le hasard qui m’a conduit à l’étude approfondie du palper, pas plus qu’à donner à la version cépha-
lique une extension qu’on ne lui avait pas encore donnée ; c’est un principe qui m’y a guidé comme nous le verrons plus loin. Aussi mes recherches ont été tout d’abord cliniques et non bibliographiques. Je n’avais pas la prétention d’être le premier à palper le ventre d’une femme enceinte, je n’avais pas la prétention d’être le premier à imprimer, par des pressions externes, des changements à un fœtus mal placé pendant l'accouchement, de sorte que la question de priorité absolue ne me préoccupait pas. Du reste à Bastia où j’étais encore en 1 8 5 5 , ma bibliothèque obstétricale se bornait aux livres classiques de Chailly et de Caseaux et j’ignorais complètement une foule de travaux ou plutôt de passages sur la matière qui ont été exhumés après ma publication.
Cette ignorance, dont je ne rougis pas, m’a peut-être été plus utile que nuisible, parce que parti d’un principe nouveau j’ai suivi des chemins nouveaux. Si j’avais tout d’abord approfondi l’historique comme je vaisle faireauj ourd’hui , j ’ aurais été peut-être l’esclave des idées d’autrui .
Puisque dans les travaux qu’on a publiés sur la version céphalique après mon Essai sur l'accouchement physiologique, on amêlé le palper abdominal à la version par manœuvres externes, je suis forcé de traiter simultanément les deux sujets dans mon historique ; ce sera une démonstration de plus en faveur de ma manière de voir.
Je diviserai mon historique en huit époques ou périodes distinctes.
Dans la première période, si on a palpé le ventre des femmes grosses; si, pendant le travail de l’enfantement, on a cherché à modifier la position d’un fœtus mal placé, on l’a fait d’une manière empirique, je dirai presque instinctive, en dehors même des médecins.
Dans la seconde période, dite hippocratique, on a eu des principes qui servaient de guide aux sages-femmes et aux médecins. Admettant que la présentation de la tête était la seule naturelle, et que lorsque l’enfant présentait une autre partie, au moment du travail, il ne pouvait naître sans mettre en danger sa vie et celle de la mère ; alors on prescrivait de ramener si l’on pouvait toutes les pré-
sentations à celle du sommet. C’est l’origine de la version céphalique opérée par des manœuvres internes ou par la succussion. Il n’était encore question ni de palpation ni de manœuvres externes, ou elles étaient faites sans qu’on y attachât d’importance.
Dans la troisième période, les principes hippocratiques furent encore en vigueur sur la présentation du vertex, mais on fut moins absolu sur les dangers de la naissance des enfants par le siège et les pieds ; de sorte que si on ne pouvait pas ramener la tête pendant le travail, on prescrivait d’aller chercher les pieds, s’ils n’étaient pas éloignés. C’est l’origine de la version podalique. Jusqu’ici il n’était encore question ni du palper ni des manœuvres externes.
Dans la quatrième période, qui fut le temps de l’ignorance et de la barbarie, on suivit les idées hippocratiques et la version céphalique fut seule recommandée; mais comme les matrones seules professaient l’obstétrique, la version céphalique elle-même fut plus mal exécutée qu’auparavant ; à plus forte raison, il ne fut question ni de palper ni de manœuvres externes.
Dans la cinquième période, qui correspond à la Renaissance, deux courants s’établirent : le courant médical qui était disposé à développer les idées hippocratiques, c’est-à-dire la version céphalique, le courant chirurgical qui tendait à se prononcer pour la version podalique ; mais 1 une et l’autre n’étaient encore exécutées qu’au moment du travail. Il commence à être question de manœuvres externes pendant l’accouchement.
Dans la sixième période, les deux courants s’accentuent de plus en plus, et comme l’obstétrique passe entre les mains des chirurgiens, la version podalique est perfectionnée par eux, pendant qu’ils déclarent la version céphalique difficile ou impossible durant le travail. Les médecins, tout en perdant du terrain, continuent à professer les idées hippocratiques et perfectionnent de leur côté la version céphalique en prescrivant des manœuvres internes et même externes pendant le travail avant la rupture des membranes. Quelques
accoucheurs l’opèrent même avant l’accouchement, mais seulement dans les présentations du tronc, considérant comme naturelles les présentations du siège, des pieds et de la face. Ici on palpe le ventre avant et pendant l’accouchement, mais sans règles et par accident, sans en faire une méthode générale de diagnostic obstétrical. C’est sur le toucher vaginal et l’auscultation surtout qu’on base le diagnostic des présentations.
C’est à la septième période que correspondent mes recherches sur le palper, non-seulement employé journellement, mais généralisé, rattaché à des principes scientifiques. Je lui ai donné tant de valeur et de précision que je l’ai mis au-dessus du toucher vaginal et de l’auscultation comme diagnostic pendant la grossesse. C’est à cette même période que faisant revivre les idées hippocratiques, j’ai déclaré, non-seulement, la présentation du sommet seule physiologique, j’ai rendu ce principe réalisable en ramenant par des manœuvres externes pendant la grossesse ou au moment du travail toutes les présentations (tronc, pieds, siège, face) à cette présentation du sommet.
Pendant la huitième et dernière période on me dispute la priorité en exhumant quelques passages d’auteurs, on déclare mes résultats impossibles, jusqu’à ce que ceux qui me critiquent puissent eux-mêmes les reproduire pour s’en attribuer en grande partie le mérite d’une manière plus ou moins ostensible.