‹ Du pansement des plaies par l'alcoolChapitre 7 sur 19 · OBSERVATION III · texte numérisé non relu

OBSERVATION III

Un jeune homme de bonne constitution entre à l’hôpital des Cliniques le premier juin. La veille, il a reçu une lourde pierre sur le doigt indicateur droit qui a presque entièrement été coupé au point frappé. La phalange moyenne est écrasée, l’os brisé en plusieurs fragments, et il ne reste plus pour retenir en place l’extrémité du doigt qu’un lambeau cutané à la face palmaire. Les bords conlus de la plaie sont légèrement tuméfiés et salis par des débris de pierre. Le lavage ayant fait disparaître tous ces corps étrangers, on met le doigt dans l’extension sur une petite attelle de gutta-percha, placée à la face palmaire, et on l’y maintient par des bandelettes qui ne cachent pas la plaie. Celle-ci est pansée eomme à l’ordinaire avec l’eau-de-vie camphrée.

2 juin — La tuméfaction des bords a disparu, ils paraissent vouloir se réunir, malgré leur irrégularité. Pas de douleur, même pansement.

Le 5 juin, la réunion des parties molles a eu lieu sans la moindre trace de suppuration ; quelques points très-petits se sont mortifiés. Le 17, la cicatrice est complète. Le malade sort en conservant son attelle pour préserver la soudure des os encore peu solide.

Sans doute ces observations ne sont point suffisantes pour démontrer sans réplique l’action efficace

de l’alccol sur la réunion immédiate, mais rapprochées des résultats obtenus par l’expérimentation sur les animaux, elles acquièrent de la valeur.

«Nous avons fait, dit M. Batailhé,des plaies simples des membres et du tronc par instrument tranchant, des plaies allant jusqu’à l’os avec blessure du périoste. Après avoir lavé avec beaucoup de soin les lèvres de la plaie avec de l’alcool ou tout autre liquide alcoolique (eau-de-vie, alcoolat vulnéraire), nous avons réuni les parties profondes parla suture enchevillée, les parties superficielles par la nature entrecoupée ou du pelletier. Nous avons toujours obtenu la réunion immédiate dans les vingt-quatre heures. Nous ne comptons pas un seul insuccès. Il nous est arrivé quelquefois d'enlever la suture superficielle une demi-heure ou une heure après son application; nous remarquions déjà entre les lèvres de la plaie une matière gluante, la lymphe plastique. Il n’y a point de trace d hémorrhagie des petits vaisseaux, condition nécessaire pour la coaptation et par conséquent pour la réunion immédiate.

«Nous avons fait des amputations, des désarticulations, (même traitement suture, enchevillée, sutures superficielles, alcool), leplus souvent réunion immédiate, jamais de suppuration diffuse» (1). Des observations cliniques seront encore nécessaires pour juger définitivement de la valeur de la méthode; mais avec les faits actuellement connus, on peut, je crois, espérer des résultats heureux et tenter légitimement de nouveaux essais.

(1) Bataillié, De l’alcool et des composés alcooliques en c/ururgic.

§ IV. Action de l’alcool sur les plaies qui doivent suppurer.

Chaque fois que la perte de substance a été trop considérable pour songer à la réunion immédiate, nous avons pansé la plaie comme il a été dit précédemment, dans le but d obtenir une cicatrice par bourgeons charnus. C’est à ce genre de faits que se rapportent le plus grand nombre de nos observations; aussi pouvons-nous parler avec plus d assurance des bons effets produits par les alcooliques employés dans ces cas.

Les phénomènes immédiats que l’alcool exerce sur les surfaces saignantes ont été décrits. Nous savons qu’ils consistent en une douleur plus ou moins vive et en l’arrêt de l’hémorrhagie des petits vaisseaux, de sorte qu’il se produit ce dessèchement de la plaie que réclamait Hippocrate. Mais si l’on n’examine celle-ci qu’après vingt-quatre heures, ce qui est le ternie ordinaire du premier pansement, toute sa surface apparaît comme luisante, vernissée, et parsemée çà et là de quelques points où se voit un peu de sang coagulé. Cet aspect est surtout remarquable sur les parties molles et vasculaires, le tissu cellulaire, les muscles. Les aponévroses, les tendons, les os dépouillés de leur périoste ont une blancheur éclatante.

Si on applique le doigt sur les parties qui sont comme recouvertes de vernis, on constate qu’il existe en effet une mince couche de matière glutineuse et collante, s’attachant au doigt, et donnant la même sensation que l’empois fraîchement fabriqué. Cette couche est parfaitement transparente elle permet de juger de la couleur des tissus qu’elle recouvre.

La charpie du pansement n’adhère que rarement avec la plaie, pourvu qu’on ait eu soin d’empêcher 1 évaporation de l’alcool au moyen d’un taffetas gommé, de sorte qu’on n’a pas à craindre de faire éprouver au malade les douleurs si redoutées de la levée du premier appareil.

Aucune odeur, si ce n’est celle de l’alcool, ne s exhale de la plaie ou des pièces qui la recouvraient. En un mot, elle offre dans presque tous les cas un aspect de propreté et de fraîcheur qui contraste singulièrement avec cet aspect grisâtre et blafard, cette sanie à odeur plus ou moins désagréable, ces bords tuméfiés et douloureux, que présentent certaines plaies pansées par la méthode ordinaire.

Cet état dure d’habitude le second et quelquefois le troisième jour. A ce moment la plaie perd son aspect brillant, de nombreux petits points blanchâtres apparaissent çà et là dans la couche plastique, points surtout où le contact de l’alcool a été moins assuré, dans certains culs-de-sac par exemple qu’on a négligé de bourrer de charpie alcoolisée. La sérosité qui imprègne les pièces du pansement augmente et prend une légère odeur. Ces petites taches lactescentes ou grisâtres ne sont que du pus; la période de suppuration est arrivé, en effet, vers le quatrième jour. La réaction inflammatoire qu’on observe d’habitude est presque nulle. Les bords ne se tuméfient pas ou à peine, les ganglions voisins de la plaie ne se prennent pas.

En même temps que le pus se forme à la surface de la plaie, la vascularisation des couches de lymphe plastique commence à se faire; bientôt celle-ci aug-

mentant, apparaissent les bourgeons charnus, d abord sur les parties de tissu cellulaire, puis sur les muscles, en dernier lieu sur les os.

Le bourgeonnement des parties molles est complet en moyenne du septième au dixième jour. Il tarde longtemps à se faire sur les os et les parties riches en tissus fibreux. Dans une de nos observations, l’os dénudé de la jambe s’était recouvert vers le vingtième jour. Tenon, dans ses expériences sur les chiens, vit les os dénudés du crâne se recouvrir vers le vingthuitième jour seulement. D’une manière générale, nous avons vu, que le pansement alcoolique retardait la formation des bourgeons charnus. Mais, si ce fait est un désavantage, il se trouve amplement compensé par la bonne nature de ces bourgeons. Petits, serrés, de forme généralement conique, d’une coloration rosée vive, ils ont tous les caractères que les auteurs considèrent comme d’un bon augure pour la guérison des plaies. On n’a jamais ces bourgeons fongueux et molasses, saignant facilement et n’ayant aucune tendance à la cicatrisation.

La plaie arrivée à cet état, la suppuration continue à se faire régulièrement. Elle est toujours très-peu abondante, à moins que quelque foyer voisin ne vienne s’ouvrir dans la plaie. Nous avons vu quelques cas ou, malgré l’étendue de la plaie, la suppuration avait été presque nulle. A peine après vingtquatre heures s’en était-il produit une légère couche qui s’enlevait avec le gâteau de charpie qui la recou vrait.

Quand la couche bourgeonnante est bien développée, si l’on continue à panser avec l’alcool pur, la ci-

catrisation se fera sans doute, mais un peu moins rapidement que si l’on étend cet alcool d’eau. Les anciens chirurgiens arrivés à cette période, se servaient des résineux et d’astringents diversement mélangés, pour appliquer sur la plaie et hâter la cicatrisation. Quelques cautérisations au nitrate d’argent, a cautérisation objective, sont les seuls moyens qui nous ont le plus souvent servi pour activer la formation de la cicatrice. Nous avons essayé des teintures de myrrhe et de benjoin sans avoir remarqué une action plus efficace qu’avec l’alcool seul.

Nous avons dit que la réaction inflammatoire était d’habitude peu vive. Ceci est vrai pour la plupart des plaies que nous avons eues à traiter ; mais, si 1 étendue en est très-grande, comme celle qui fait le sujet d’une de nos observations, il est évident que le traumatisme qui en résulte doit malgré tout donner lieu à une fièvre intense.

Nous devons aussi signaler un accident qui, dans ce même cas, a paru pouvoir se rattacher à 1 absorption de l’alcool à la surface de la plaie. Ici la quantité de liquide était très-grande, la plaie très-vaste et non encore recouverte de bourgeons charnus. i.e délire que présentait le malade avait quelques ressemblances avec le délire alcoolique. Aussi nous croyons prudent, d’après ce fait, d’étendre l’alcool d un peu d’eau quand on doit l’appliquer sur de vastes surfaces saignantes. Nous disons saignantes, car, dans tous les cas où on l’a appliqué sur des plaies déjà recouvertes de bourgeons charnus, aucun accident n’a été observé, quelles que fussent la quantité du liquide et l’étendue des surfaces.

A l’appui de cette description générale, nous allons citer quelques-uns des faits qui nous ont servi d éléments.

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