OBSERVATION V
Il s agit d un jeune homme d une constitution moyenne, entré à 1 hôpital des Cliniques pour une énorme tumeur située à la artie postérieure de la jambe droite. Celle-ci ne mesure pas moins de 57 centimètres de circonférence au point le plus volumineux. Quoique l’histoire pathologique de cette tumeur soit des plus intéressantes, nous ne nous occuperons que de la plaie et des phénomènes qui succédèrent à son extirpation . Disons seulement qu’elle était de nature complexe, formée par des kystes sanguins, des concrétions fibrineuses et calcaires et en quelques parties du tissu fibro-plastique. Elle siégeait au-dessous de la couche superficielle des muscles postérieurs qui étaient étalés à sa surface. Elle avait isolé les muscles profonds et envoyait un prolongement qui, s’arrêtant sur le ligament interosseux, l’avait encore refoulé eu avant.
Le il décembre 1864, l’extirpation fut faite par M. le professeur Nélatou. Il en résulta, en arrière de la jambe, une immense cavité comprise entre la couche des muscles postérieurs superficiels et le ligament interosseux, étendue verticalement de l’origine du tendon d’Achille, à la partie moyenne du creux poplité et communiquant en dehors par une large incision verticale, faite suivant les fibres du soléaire. Au centre de cette cavité, ballotte le paquet vasculo-nerveux qu’il a fallu disséquer au]milieude la tumeur qui l’eutourait de toutes part.
On la remplit de charpie imbibée d’alcool camphré, les lèvres de l’ouverture sont mollement rapprochées et recou-
vertes elles-mêmes d’un gâteau de charpie, imbibée du même liquide. Ce pansement fait alors que le malade est parfaitement éveillé, ne paraît pas occasionner de douleurs trop vives au moment du contact de l’alcool. — Pour régime, on prescrit bouillon, potage, œuf, vin.
Le soir, 104 pulsations, soif vive, langue sèche et recouverte d’un enduit blanchâtre, pas d’appétit. Le membre opéré est engourdi et ne fait éprouver que de rares douleurs.
Le 12, peu de sommeil cette nuit, peau chaude et légèrement moite, 104 à 108 pulsations. La plaie, débarrassée des bourdonnels de charpie, ne présente aucune mauvaise odeur. Elle a un aspect rosé et luisant sur les parties molles et vasculaires. Aucun liquide ne baigne ses parois, à part un peu de sang qui s’écoule en quelques points où la charpie était adhérente. Les aponévroses sont d’un blanc resplendissant. — Même prescription, mêmes pansements.
Le 13, pouls à 130. Langue blanche, sèche, soif très-vive. Cependant le faciès n’est pas altéré. Quand le malade vient à parler, il y a du tremblotement des lèvres. La plaie sans odeur est toujours tapissée d’une mince couche de matière transparente. Le contact de l'alcool n’occasionne que de très-légères cuissons. — Limonade, vin, poulet.
Le 14, pouls à 120. Peau souple et humide, bon sommeil cette nuit. Appétit.
Le 16, rien de nouveau dans l’état général, pouls à 120. La plaie s’humecte d’un liquide légèrement blanchâtre, qui n’est autre chose que le pus mêle à la lymphe plastique, et qui fait disparaître l’aspect luisant des jours précédents. Odeur nulle, — Même pansement, même régime.
Le 17. Cette nuiL le malade a eu du délire qui l'a fait jeter à bas de son lit. Le pouls est à 140. Les mains et les lèvres sont ti emblotantes. Rien dans la poitrine ou sur la plaie qui puisse expliquer ces accidents. Ce malin l’intelligence est nette. M. Nélaton se demande alors si ce délire ne serait pas dû a une intoxication alcoolique, par suite de l’absorption à la surface de la plaie. Hier la quantité de liquide employé équivalait au
moins à trois grands verres. Aujourd’hui on en metune moindre quantité et on l’étend d’eau.
Le 18, pouls à 130. Encore du tremblement des mains et des lèvres. Dans le fond de la plaie, sur la partie cellulaire, on constate une mince couche de pus assez adhérente, recouvrant un commencement de granulations. Les muscles n’en présentent pas encore. Les aponévroses et les tendons sont secs et moins brillants. Certains points de l’aponévrose du soléaire ont une teinte brune. Mais absence complète de mauvaise odeur.
Le 19. Toujours 130 pulsations. Sommeil cette nuit, pas de délire. Faciès amaigri mais non prostré. La surface des tendons et des aponévroses est sèche; les autres points sont recouverts d’une mince couche de pus. — Pansement à l’alcool pur. Pour le régime, poulet, vin, bouillon.
Le 20, la fièvre est tombée à 112 pulsations.
Le 21. 112 pulsations; la langue est dépouillée; appétit développé. La plaie suppure bien et le bourgeonnement paraît sur tous les points, à part sur les tissus fibreux. Les taches brunes notées sur l’aponévrose du soléaire sont des eschares qu’on détache facilement par de légères tractions. — Pansement, alcool pur.
Le 25, la plaie a marché régulièrement , la suppuration est peu abondante , et les bourgeons charnus, petits, serrés, d’un rose vif, sont de bonne nature. Ce matin , nous trouvons une assez grande quantité de pus baignant les pièces du pansement; il provient d’un décollement de la peau des lèvres de l’incision , qui avait passé inaperçu jusqu’ici. Le pus sort facilement; il est de bonne nature et sans odeur appréciable. Le foyer étant bien vidé, on l’injecte avec de l’alcool camphré pur. Une cuisson assez vive succède à cette opération , mais elle cesse quelques moments après. — Pansement alcoolique ; même régime.
Le 20, la suppuration est très-abondante, mais elle provient du décollement; on continue les mêmes soins locaux.
Le 30, la suppuration des décollements est à peu près tarie sous l’influence des injections alcooliques; celle de la plaie
est peu abondante; le bourgeonnement s’étend à toute sa surface.
Nous avons cessé d’observer régulièrement le malade à partir de ce moment. La cicatrisation a marché normalement sous l’influence des mêmes pansements. Malgré un amaigrissement considérable du sujet, elle a été complète après deux mois et demi. Ce temps, quelque long qu’il soit, est cependant trèscourt si l’on considère la disposition et la vaste étendue de la plaie.
Comme autre exemple remarquable de l’action favorable de l’alcool sur les plaies, nous citerons le fait suivant emprunté à la Peyronie. 11 est rapporté par G. de la Faye dans les notes qu’il a ajoutées au cours d’opérations de Dionis (I).