‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 11 sur 85 · DE L'INFAILLIBILITÉ · texte numérisé non relu

DE L'INFAILLIBILITÉ

Que n'a-l-on pas dit sur l'infaillibilité considérée sous le point de vue théologique! Il serait difficile d'ajouter do nouveaux arguments à ceux que les défenseurs de cette haute prérogative ont accumulés pour l'appuyer sur des autorités inébranlables, et pour la débarrasser des fantômes dont les ennemis du christianisme et de l'unité se sont plu à l'environner, dans l'espoir de la rendre odieuse au moins , s'il n'y avait pas moyen de faire mieux.

Mais je ne sais si l'on a assez remarqué , sur cette grande question comme sur tant d'autres, que les vérités théologiques ne sont que des vérités générales , manifestées et divinisées dans le cercle religieux, de manière que l'on ne saurait en attaquer une sans attaquer une loi du monde.

V infaillibilité dans l'ordre spirituel , et la souveraineté dans l'ordre temporel , sont deux mots parfaitement syno

là

nymes. L'un et l'autre expriment cette haute puissance qui ies domine toutes, dont toutes les autres dérivent, qui gouverne et n'est pas gouvernée, qui juge et n'est pas jugée.

Quand nous disons que Y Eglise est infaillible , nous ne demandons pour elle , il est bien essentiel de l'observer, aucun privilège particulier ; nous demandons seulement qu'elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles , qui toutes agissent nécessairement comme in- Llllibles; car tout gouvernement est absolu ; et du moment où l'on peut lui résister sous prétexte d'erreur ou d'injustice , il n'existe plus.

La souveraineté a des formes différentes, sans doute. Elle ne parle pas à Constantinople comme à Londres ; mais quand elle a parlé de part et d'autre à sa manière , le bill est sans appel comme le fetfa.

Il en est de même de l'Eglise : d'une manière ou d'une autre, il faut qu'elle soit gouvernée, comme toute autre association quelconque ; autrement il n'y aurait plus d'agrégation, plus d'ensemble, plus d'unilé. Ce gouvernement est donc de sa nature infaillible , c'est-à-dire absolu , autrement il ne gouvernera plus.

Dans l'ordre judiciaire , qui n'est qu'une pièce du gouvernement , ne voit-on pas qu'il faut absolument en venir a une puissance qui juge et n'est pas jugée ; précisément parce qu'elle prononce au nom de la puissance suprême , dont elle est censée n'être que l'organe et la voix ? Qu'on s'y prenne comme on voudra ; qu'on donne à ce haut pouvoir judiciaire le nom qu'on voudra; toujours il faudra qu'il y en ait un auquel on ne puisse dire : Fous avez erré. Bien entendu que celui qui est condamné , est toujours mécontent de l'arrêt , et ne doute jamais de l'iniquité du tribunal ; mais le politique désintéressé , qui voit les choses d'en haut , se rit de ces vaines plaintes. Il sait qu'il

est un point où il faut s'arrêter ; il sait que les longueurs interminables , les appels sans fin et l'incertitude des propriétés, sont, s'il est permis de s'exprimer ainsi , plus injustes que l'injustice.

Il ne s'agit donc que de savoir où est la souveraineté^/ dans l'Eglise ; car dès qu'elle sera reconnue , il ne sera plus permis d'appeler de ses décisions.

Or , s'il y a quelque chose d'évident pour la raison autant que pour la foi, c'est que l'Eglise universelle est une \y monarchie. L'idée seule de Y universalité suppose cette forme de gouvernement, dont l'absolue nécessité repose sur la double raison du nombre des sujets et de l'étendue géographique de l'empire.

Aussi tous les écrivains catholiques et dignes de ce nom conviennent unanimement que le régime de l'Eglise est monarchique , mais suffisamment tempéré d'aristocratie , pour qu'il soit le meilleur et le plus parfaitdes gouvernements'.

Bellarmin l'entend ainsi , et il convient avec une candeur parfaite , que le gouvernement monarchique tempéré vaut mieux que la monarchie pure 2.

On peut remarquer à travers tous Tes siècles chrétiens» que celle forme monarchique n'a jamais été contestée ou déprimée , que par les factieux qu'elle gênait.

Dans le XVIe siècle , les révoltés attribuèrent la souveraineté à Y Eglise y c'est-à-dire au peuple. Le XVIIIe ne fit que transporter ces maximes dans la politique; c'est !e même système , la même théorie , jusque dans ses dernières conséquences. Quelle différence y a-t-il entre YE- (jlise de Dieu, uniquement conduite par sa parole , et la grande république une et indivisible, uniquement gouver-

(i) Cerlam est monarchicum illud regimen esse arislocralià aliquâ lern* peratum. (Duval , De sup. polest. Papa;, par». 1 , quasst. 2- ) (2) Bellarmin , De Sxtmmo Poniif. cap. III.

née par les lois et par les députés du peuple souverain ? Aucune. C'est la même folie , ayant seulement changé d'époque et de nom.

Qu'est-ce qu'une république, dès qu'elle excède certaines dimensions ? C'est un pays plus ou moins vaste , commandé par un certain nombre d'hommes, qui se nomment la république. Mais toujours le gouvernement est un ; car il n'y a pas , et môme il ne peut y avoir de république disséminée.

Ainsi , dans le temps de la république romaine , la souveraineté républicaine était dans le forum ; et les pays soumis , c'est-à-dire les deux tiers à peu près du monde connu étaient une monarchie , dont le forum était l'absolu et l'impitoyable souverain.

Que si vous ôtez cet état dominateur, il ne reste plus de lien ni de gouvernement commun, et toute unité disparaît.

C'est donc bien mal à propos que les Eglises presbytériennes ont prétendu , à force de parler , nous faire accepter , comme une supposition possible , la forme républicaine , qui ne leur appartient nullement , excepté dans le sens divisé et particulier ; c'est-à-dire que chaque pays a son Eglise, qui est républicaine; mais il n'y a point et il ne peut y avoir d' Eglise chrétienne républicaine ; en sorte que la forme presbytérienne efface l'article du symbole , que les ministres de cette croyance sont cependant obligés de prononcer , au moins tous les dimanches : Je crois à V Eglise, une, sainte, universelle et apostolique. Cardes (ju'il n'y a plus de centre ni de gouvernement commun, il ne peut y avoir d'unité, ni par conséquent d' 'Eglise universelle ( ou catholique) , puisqu'il n'y a pas d'Eglise particulière qui ait seulement , dans cette supposition , le moyen constitutionnel de savoir si elle est en communauté de foi avec les autres.

Soutenir qu'une foule d'Eglises indépendantes forment v nne Eglise une et universelle , c'est soutenir , en d'autres ternies , que tous les gouvernements politiques de l'Europe ne forment qu'un seul gouvernement un et universel. Ces deux idées sont identiques ; il n'y a pas moyen de chicaner.

Si quelqu'un s'avisait de proposer un royaume de France sans roi de France , un empire de Russie sans empereur de Russie , etc. , on croirait justement qu'il a perdu l'esprit ; ce serait cependant rigoureusement la même idée que celle d'une Eglise universelle sans chef.

Il serait superflu de parler de l'aristocratie ; car n'y ayant jamais eu dans l'Eglise de corps qui ait eu la prétention de la régir sous aucune forme élective ou héréditaire, il s'ensuit que son gouvernement est nécessairement monarchique, toute autre forme se trouvant rigoureusement exclue.

La forme monarchique une fois établie, l'infaillibilité n'est plus qu'une conséquence nécessaire de la suprématie, ou plutôt , c'est la même chose absolument sous deux noms différents. Mais quoique cette identité soit évidente, jamais on n'a vu ou voulu voir que toute la question dépend de cette vérité , et cette vérité dépendant à son tour de la nature même des choses, elle n'a nullement besoin de s'appuyer sur la théologie , de manière qu'en parlant de l'unité comme nécessaire , l'erreur ne pourrait être opposée au Souverain Pontife , quand même elle serait possible , comme elle ne peut être opposée aux souverains \ temporels qui n'ont jamais prétendu à l'infaillibilité. C'est en effet absolument la même chose dans la pratique , de 0 n'être pas sujet à l'erreur, ou de ne pouvoir en êire accusé. Ainsi , quand même on demeurerait d'accord qu'aucune promesse divine n'eût été faite au Pape, il ne serait pas moins infaillible, ou censé tel, comme dernier tribunal; car tout jugement dont on ne peut appeler est

et doit être tenu pour juste dans toute association humaine , sous toutes les formes de gouvernement imaginables ; et tout véritable homme d'état m'entendra bien , lorsque je dirai qu'il ne s'agit pas seulement de savoir si le Souverain Pontife est, mais s'il doit être infaillible.

Celui qui aurait le droit de dire au Pape qu'il s'est trompé, aurait, par la môme raison , le droit de lui désobéir; ce qui anéantirait la suprématie (ou l'infaillibilité), et cette idée fondamentale est si frappante , que l'un des [Jus savants protestants qui aient écrit dans notre siècle1 , a fait une dissertation pour établir que Vappei du Pape au futur concile détruit V unité visible. Rien n'est plus vrai ; car d'un gouvernement habituel , indispensable , sous peine de la dissolution du corps, il ne peut y avoir appel à un pouvoir intermittent.

Voilà donc d'un côté Mosheim , qui nous démontre par dos raisons invincibles , que l'appel au futur concile déi» uit V unité visible de V Eglise, c'est-à-dire le catholicisme d'abord , et bientôt après le christianisme même ; et de l'autre Fleury, qui nous dit , en faisant l'énumération des libertés de son Eglise : Nous croyons qu'il est permis d'appeler du Pape au futur concile , nonobstant les bulles de Pie II et de Jules II , qui l'ont défendu 2.

C'est un étrange spectacle, il faut l'avouer, que celui de ces docteurs gallicans , conduits par des exagérations nationales à l'humiliation de se voir enfin réfutés par des théologiens protestants : je voudrais bien au moins que ce tnectacle n'eût été donné qu'une fois.

(1) Lour. SÏOïheirnii disserl. de appel, ad concil. nniv. Ecelesia» unitatem «pectabilem tollentibus. (Dans l'ouvrage du docteur Marchctli , loin. II, p. 258. )

(2) Fleury, sur les libertés de l'Eglise gallican*. Nouy. opose. Pari' 1807, in-12,p. 30.

Les novateurs que Mosheim avait en vue , ont soutenu « que le Pape avait seulement le droit de présider les « conciles , et que le gouvernement de l'Eglise est aris- « tocratique. » Mais, dit Fleury, cette opinion est condamnée à Rome et en France.

Cette opinion a donc tout ce qu'il faut pour être condamnée; mais si le gouvernement de l'Eglise n'est pas aristocratique , il est donc monarchique , cl s'il est monarchique, comme il l'est certainement et invinciblement, quelle autorité recevra l'appel de ses décisions ?

Essayez de diviser le monde chrétien en patriarcats , comme le veulent les Eglises schismaliques d'Orient , chaque patriarche , dans cette supposkion , aura les privilèges que nous attribuons ici au Pape, et l'on ne pourra de môme appeler de leurs décisions ; car il faut toujours qu'il y ait un point où l'on s'arrête. La souveraineté sera divisée, mais toujours on la retrouvera ; il faudra seulement changer le symbole et dire : Je crois aux Eglises divisées et indépendantes.

C'est à celte idée monstrueuse qu'on se verra amené par force ; mais bientôt elle se trouvera perfectionnée encore par les princes temporels qui , s'inquiétant fort peu de cette ,vaine division patriarcale, établiront l'indépendance de leur Eglise particulière , et se débarrasseront même du patriarche, comme il est arrivé en Russie; de manière qu'au lieu d'une seule infaillibilité, qu'on rejette comme un privilège trop sublime, nous en aurons autant qu'il plaira à la politique d'en former par la division des états. La souveraineté religieuse, tombée d'abord du Pape aux patriarches, tombera ensuite de ceux-ci aux synodes, et tout finira par la suprématie anglaise et le protestantisme pur; état inévitable, et qui ne peut être que plus ou moins retardé ou avoué oartout où le Pape ne règne pas

Admettez une fois l'appel de ses décrets , il n'y a plus de gouvernement, plus d'unité, plus d'Eglise visible.

C'est pour n'avoir pas saisi des principes aussi évidents, que des théologiens du premier ordre, tels que Bossuet et Fleury , par exemple, ont manqué l'idée de l'infaillibilité, de manière à permettre au bon sens laïque de sourire en les lisant.

Le premier nous dit sérieusement que la doctrine de T infaillibilité n'a commencé qu'au concile de Florence * ; et Fleury , encore plus précis , nomme le dominicain Cafetan comme l'auteur de celte doctrine , sous le pontificat de Jules II.

On ne comprend pas comment des hommes, d'ailleurs si distingués, ont pu confondre deux idées aussi différentes que celles de croire et de soutenir un dogme.

L'Eglise catholique n'est point argumenlatrice de sa nature ; elle croit sans disputer ; car la foi est une croyance par amour, et l'amour n'argumente point.

Le catholique sait qu'il ne peut se tromper; il sait de plus que s'il pouvait se tromper , il n'y aurait plus de Vérité révélée, ni d'assurance pour l'homme sur la terre, puisque toute société divinement instituée suppose V infaillibilité , comme l'a dit excellemment l'illustre Malebranche.

La foi catholique n'a donc pas besoin , et c'est ici son caractère principal qui n'est pas assez remarqué ; elle n'a pas besoin, dis-je, de se replier sur elle-même , de s'interroger sur sa croyance, et de se demander pourquoi elle croit; elle n'a point cette inquiétude dissertatrice qui agite les sectes. C'est le doute qui enfante les livres : pourquoi écrirait-elle donc , elle qui ne doute jamais?

(1) Ilist. de Bossuet. Fièc. jusiilic. du Vie liv. , p. 392.

Mais si l'on vient à contester quelque dogme, élis aort de son état naturel, étranger à toute idée contentieux; elle cherche les fondements du dogme mis en problème ; elle interroge l'antiquité; elle crée des mots sur tout, dont sa bonne foi n'avait nul besoin , mais qui sont devenus nécessaires pour caractériser le dogme , et mettre entre les novateurs et nous une barrière éternelle.

J'en demande bien pardon à l'ombre illustre de Bossue? ; mais lorsqu'il nous dit que la doctrine de V infaillibilité a commencé au XIVe siècle , il semble se rapprocher de ces mêmes hommes qu'il a tant et si bien combattus. Les protestants ne disaient-ils pas aussi que la doctrine de la transsubstantiation n'était pas plus ancienne que le nom ? Et les ariens n'argumentaient-ils pas de même contre la consubstantialité P Bossuet, qu'il me soit permis de le dire sans manquer de respect à un aussi grand homme , s'est évidemment trompé sur ce point important. Il faut bien se garder de prendre un mot pour une chose , et le commencement d'une erreur pour le commencement d'un dogme. La vérité est précisément le contraire de ce qu'enseigne Fleury : car ce fut vers l'époque qu'il assigne que l'on commença , non pas à croire } mais à disputer sur Yinfaillibilité*. Les contestations élevées sur la suprématie du

(1) Le premier appel au futur concile est celui qui fut émis par Taddée an nom de Frédéric II , en 1245. On dit qu'il y a du doute sur cet appel , parce qu'il fut fait au Pape et au concile plus général. On veut que la premier appel incontestable soit celui de Duplessis , émis le 13 juin 1303 ; mais celui-ci est semblable à l'autre , et montre un embarras excessif. II est fait au concile et au Saint-Siège apostolique et à celui et à ceux s qui et auxquels il peut et doil être le mieux porté de droit. (Nnl. Alex, m sec. XIII et XIV , art. 5, § 11.) Dans les quatre- vingts ans qui suivent, on trouve huit appels dont les formules sont : Au Saint-Siège , «* sacré collège , au Pape futur , au Pape mieux informé , au concile , sa tribunal de Dieu , à la trct-sainle Trinité , à Jésut-Christ enfin. (Voy

Pape , forcèrent d'examiner la question de plus près , et Les défenseurs de la vérité appelèrent celte suprématie infaillibilité j pour la distinguer de toute autre souveraineté; mais il n'y a rien de nouveau dans l'Eglise, et jamais elle ne croira que ce qu'elle a toujours cru. Bossuet veut-il nous prouver la nouveauté de celle doctrine? qu'il nous assigne une époque de l'Eglise , où les décisions dogmatiques du Saint-Siège n'étaient pas des lois ; qu'il efface tous les écrits où il a prouvé le contraire avec une logique accablante , une érudition immense , une éloquence sans égale ; qu'il nous indique surtout le tribunal qui examinait ces décisions et qui les réformait.

Au reste , s'il nous accorde , s'il nous prouve, s'il nous démontre que les décrets dogmatiques des Souverains Pontifes ont toujours fait loi dans V Eglise, laissons-le dire que la doctrine de l'infaillibilité est nouvelle : qu'est-ce que cela nous fait?

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