SUR QUELQUES TEXTES DE BOSSUET
Des raisonnements aussi décisifs, des témoignages aussi précis , ne pouvaient échapper à l'excellent esprit de Bos~ suet ; mais il avait des ménagements à garder; et pour accorder ce qu'il devait à sa conscience avec ce qu'il croyait devoir à d'autres considérations , i! s'attacha ù ■ toutes ses forces à la célèbre et vaine distinction du siège et de la personne.
Tous les Pontifes romains ensemble , dit-il , doivent être considérés comme la seule personne de saint Pierre , continuée, dans laquelle la foi ne saurait jamais manquer : que si elle vient à trébucher ou à tomber même che > quelquesuns* , on ne saurait dire néanmoins qu'elle tombe jamais entièrement 2, puisqu'elle doit se relever bientôt; et nous croyons fermement que jamais il n'en arrivera autrement dans toute la suite des Souverains Pontifes , et jusqu'à la consommation des siècles.
Quelles toiles d'araignées! quelles subtilités indignes de Bossuet! C'est à peu près comme s'il avait dit que tous les empereurs romains doivent être considérés comme la
[t) Que veut dire quelques-uns , s'il n'y a qu'une personne? el comment de plusieurs personnes faillibles peut-il résulter une seule personne infaillible ?
(2) Accipiendi romani Pontifiees tanquam una persona Pelri , in qnâ mnqlam (ides Pétri deficial , atque ut in aliqubis vacil'el uni concidjt , non tanien déficit in totlm quae slatim reviclura sit, nec porrb aliter ad consummalionem usque seculi in totâ Ponlificum suecessione eventtiriiui esse eertâ fide crediinus. (Bossuet , Dcfensio.elc. torn. II , p. 191.)
Il n'y a pas un mot, dans toutes ces phrases de Bossuet, qui exprime quelque chose de précis. Que signifie (rcbuclier? Que signifie quelquesuns? Que signifie entièrement? Que signifie bientôt?
personne d'Auguste, continuée ; que si la sagesse et V humanité ont paru quelquefois trébucher sur ce trône dans la personnes de quelques-uns, tels que Tibère , Néron t Cahgula , etc. , on ne saurait dire néanmoins qu'elles aient jamais manqué entièuement , puisqu'elles devaient ressusciter bientôt dans celles des Antonin } des Trajan , etc.
Bossaet , cependant , avait trop de génie et de droiture, pour ignorer cette relation d'essence , qui rattache l'idée de souveraineté à celle d'unité , et pour ne pas sentir qu'il est impossible de déplacer l'infaillibilité sans l'anéantir. 11 se voyait donc obligé de recourir, à la suite de Yigor , de Dupin, de Noël Alexandre et d'autres, à la distinction du siège et de la personne , et de soutenir Vindcfectibilité en niant V infaillibilité '. C'est l'idée qu'il avait déjà présentée avec tant d'habileté , dans son immortel sermon sur l'unité2. C'est tout ce qu'on peut dire sans doute; mais la conscience seule avec elle-même repousse ces subtilités, ou plutôt elle n'y comprend rien.
Un orateur ecclésiastique , qui a rassemblé avec beaucoup de science, de travail et de goût une foule de passages précieux relatifs a la sainte tradition , a remarqué fort
(t) o Que conlrela coulume de lous leurs prédécesseurs , un ou deus « Souverains Pontifes, ou par violence ou par surprise , n'aient pas asse» « constamment soutenu , ou assez pleinement explique* la doctrine de la « foi.... Un vaisseau qui fend les eaux , n'y laisse pas moins de vestige t « d« son passage, » (Serm. sur l'unité , 1er point.) — 0 grand homme ! par quel texte, par quel exemple, par quel raisonnement établissez-vous ces subtiles distinctions ? La foi n'a pas tant d'esprit. La vérité est simple , ei d'abord on la sent.
(2) De là vient encore que dans tent ce sermon , il éVhe constamment de nommer le Pape ou le Souverain Pontife. C'est toujours le Sainl-Siège , le Siège de saint Pierre, l'Ejlise romaine. Rien de tout cela n'est visible; et néanmoins , toute souveraineté qui n'est pas visible , n'existe pas G Vît ul être de raison.
à propos que la distinction entre les différentes manièrts d'indiquer le chef de l'Eglise, n'est qu'un subterfuge imaginé par les novateurs, en vue de séparer V épouse de l 'époux.... Les partisans du schisme et de V erreur ont voulu donner le change en transportant ce qui regarde leur juge et le centre visible de V unité à des noms abstraits , etc. A .
C'est le bon sens en personne qui s'exprime ainsi ; mais, à s'en tenir même à l'idée de Bossue t., je voudrais lui faire un argument ad hominem ; je lui dirais : Si le Pontife abstrait est infaillible, et s'il ne peut broncher dans la personne d'un individu, sans se relever avec une telle prestesse qu'on ne saurait dire qu'il est tombé ; pourquoi ce grand appareil de concile œcuménique , de corps épiscopal 3 de consentement de l'Eglise? Laissez relever le Pape , c'est l'affaire d'une minute. S'il pouvait se tromper pendant le temps seulement nécessaire pour convoquer un concile œcuménique, ou pour s'assurer du consentement dcl' Eglise universelle, la comparaison du vaisseau clocherait un peir.
La philosophie de notre siècle a souvent tourné en ridicule ces réalistes du XIIe siècle , qui soutenaient l'existence et la réalité des universaux, et qui ensanglantèrent plus d'une fois l'école dans leurs combats avec les nominaux , pour savoir si c'était l'homme ou V humanité qui étudiait la dialectique, et qui donnait ou recevait des gourmad.es : mais ces réalistes qui accordaient l'existence aux universaux , avaient au moins l'extrême bonté de ne pas l'ôler aux individus. En soutenant , par exemple , la réalité de V éléphant abstrait, jamais ils ne l'ont chargé de nous four-
(1) Principes de la doctrine catholique, in-8, p. 235. L'estimaMi» auteur qui n'est point anonyme pour moi, évite de nommer personne, a cause sans doute de ia puissance des noms et des préjuges qui l'environnaient; mais on voit assez, de qui il croyait avoir à se piaiuùie.
(2) Sup. p. 83, note 1.
S7 V:\i- l'ivoire; toujours ils nous ont permis de la demander aux éléphants palpables , que nous avions sous la main.
Les théologiens réalistes dont je parle sont plus hardis ; ils dépouillent les individus des attributs dont ils parent ['universel ; ils admettent la souveraineté d'une dynastie , dont aucun membre n'est souverain.
Rien rependant n'est plus contraire que cette théorie au système divin (s'il est permis de s'exprimer ainsi ), qui se manifeste daus l'ensemble de la Religion. Dieu qui nous a faîts ce que nous sommes, Dieu qui nous a soumis au temps et à la matière, ne nous a pas livrés aux idées abstraites et aux chimères de l'imagination. II a rendu son Eglise visible, afin que celui qui ne veut pas la voir, soit inexcusable ; sa grâce même , il l'a attachée à des signes sensibles. Qu'y a-t-il de plus divin que la rémission des péchés? Dieu , cependant, a voulu, pour ainsi dire, la matérialiser en faveur de l'homme. Le fanatisme ou l'enthousiasme ne sauraient se tromper eux-mêmes, en se fiant aux mouvements intérieurs; il faut au coupable un tribunal, un juge et des paroles. La clémence divine doit être sensible pour lui , comme la justice d'un tribunal humain.
Comment donc pourrait-on croire que sur le point fondamental Dieu ait dérogé à ses lois les plus évidentes, les plus générales, les plus humaines? 11 est bien aisé de dire: // a plu au Saint-Esprit et d nous. Le quaker dit aussi qu'il a l'Esprit , et les puritains de Cromwel le disaient de même. Ceux qui parlent au nom de l'Esprit-Saint, doiventle montrer; la colombe mystique ne vient point se reposer sur une pierre fantastique ; ce n'est pas ce qu'elle nous a promis.
Que si quelques grands hommes ont consenti à se placer dans les rangs des inventeurs d'une dangereuse chimère, nous ne dérogerons point au respect qui leur est dû, en observant qu'ils ne peuvent déroger à la vérité.
Il y a, d'ailleurs, un caractère bien honorable pour eux , qui les discerne à jamais de leurs tristes collègues : c'est que ceux-ci ne posent un principe faux qu'en faveur de la révolte; au lieu que les autres, entraînés par des accidents humains (je ne saurais pas dire autrement) à soutenir le principe , refusent néanmoins d'en tirer les conséquences, et ne savent pas désobéir.
On ne saurait croire, du reste, dans quels embarras se jettent les partisans de la puissance abstraite, afin de lui donner la réalité dont elle a besoin pour agir. Le mot d'Eglise figure dans leurs écrits , comme celui de nation dans ceux des révolutionnaires français.
Je laisse à part les hommes obscurs , dont l'embarras n'embarrasse pas; mais qu'on lise, dans les nouveaux Opuscules de Fleury , la conversation intéressante de Bossuet et de l'Evèque de Tournay ( Choiseul-Praslin ) (jui nous a été conservée par Fénelon1 ; on y verra comment l'Evèque de Tournay pressait Bossuet, et le conduisait par force de Yindéfectibilité à V infaillibilité. Mais le grand homme avait résolu de ne choquer personne, et c'est dans ce système invariablement suivi , que se trouve l'origine de ces angoisses pénibles , qui versèrent tant d'amertume sur ses derniers jours.
Il faut avoir le courage d'avouer qu'il est un peu fatigant avec ses canons auxquels il revient toujours.
Nos anciens docteurs, dit-il, ont tous reconnu d'une même voix dans la chaire de saint Pierre ( il se garde bien de dire dans la personne du Souverain Pontife ) la plénitude de la puissance apostolique. C'est un point décidé et résolu. Fort bien, voilà le dogme. Mais, continue-t-il, ils demandent seulement qu'elle soit réglée dans son exercice par les canons3.
(1) Nouv. Opusc. de Fleury. Paris, 1807, in-12, p. 146 et 199.
(2) Serru. sur l'unité, IIe point.
Mais premièrement , les docteurs de Paris n'ont pas plus de droit que d'autres d'exiger telle ou telle chose du Pape ; ils sont sujets comme d'autres, et obligés comme d'autres de respecter ses décisions souveraines. Ils sont ce que sont tous les docteurs du monde catholique.
A qui en veut d'ailleurs Bossuet, et que signifie cette restriction , mais ils demandent , etc. ? Depuis quand les Papes ont-ils prétendu gouverner sans lois? Le plus frénétique ennemi du Saint-Siège n'oserait pas nier , l'histoire à la main , que sur aucun trône de l'univers il ait existé , compensation faite , plus de sagesse , plus de vertu et plus de science que sur celui des Souverains Pontifes * . Pourquoi donc n'aurai l-on pas autant et plus de confiance en cette souveraineté qu'en toutes les autres , qui n'ont jamais prétendu gouverner sans lois ?
Mais, dira-t-on sans doute, si le Pape venait à abuser de son pouvoir? C'est avec cette objection puérile qu'on embrouille la question et les consciences.
Et si la souveraineté temporelle abusait de son pouvoir 3 que ferait-on? C'est absolument la môme question. On se
(i) « Le Pape est ordinairement un homme de grand savoir el de grande « vertu, parvenu à la maturité de l'âge et de l'expérience, qui a rarement « ou vanité ou plaisir à satisfaire aux dépens de son peuple , el n'est eme barrasse ni de femme, ni d'enfants, ni de maîtresse. » (Àddisson, Suppl. aux voyages de Misson, p. 126.
Et Gibbon convient, avec la même bonne foi, que « si l'on calcule de « sang-froid les avantages el les défauts du gouvernement ecclésiastique, s on peut le louer dans son état actuel , comme une administration r douce, décente et paisible , qui n'a pas k craindre les dangers d'une a minorité ou la fougue d'un jeune prince ; qui n'est point minée par e le luxe, el qui est affranchie des malheurs de la guerre. » (De la Léead. tom. XIII, chap. LXX, p. 210. Ces deux textes peuvent tenir lieu de lous les autres, el ne sauraient être contredits par aucun homme &) bonne foi.
crée des monstres pour les combattre. Lorsque l'autorité commande , il n'y a que trois partis à prendre : l'obéissance, la représentation et la révolte , qui se nomme hérésie dans l'ordre spirituel , et révolution dans l'ordre temporel. Une assez belle expérience vient de nous apprendre que les plus grands maux résultant de l'obéissance n'égalent pas la millième partie de ceux qui résultent de la révolte. Il y a d'ailleurs des raisons particulières en faveur du gouvernement des Papes. Comment veut-on que des hommes sages , prudents , réservés , expérimentés, par nature et par nécessité, abusent du pouvoir spirituel, au point de causer des maux incurables? Les représentations sages et mesurées arrêteraient toujours les Papes, qui auraient le malheur de se tromper. Nous venons d'entendre un protestant estimable avouer franchement qu'un recours juste , fait aux Papes , et cependant méprisé par eux, était un phénomène inconnu dans l'histoire. Bossuet , proclamant la même vérité dans une occasion solennelle , confesse qu'il y a toujours eu quelque chose de paternel dans le Saint-Siège *.
Un peu plus haut il venait de dire : Comme c'a toujours été la coutume de V Eglise de France de proposer les canons - , c'a toujours été la coutume du Saint-Siège d'écouter volontiers de tels discours.
Mais s'il y a toujours eu quelque chose de paternel dans le gouvernement du Saint-Siège , et si c'a toujours été sa coutume d'écouter volontiers lesEglises particulières qui lui demandent des canons , que signifient donc ces craintes , ces alarmes, ces restrictions, ce fatigant et interminabîa appel aux canons?
(î) Sermon sur l'unité, IIe point.
£2) C'est une distraction,. Usez d:;s canoa*.
On ne comprendra jamais parfaitement le sermon si Justement célèbre sur Y unité de V Eglise, si l'on ne se rappelle constamment le problème difficile que Bossuet s'était proposé dans ce discours. Il voulait établir la doctrine catholique sur la suprématie romaine , sans choquer un auditoire exaspéré, qu'il estimait très-peu, et qu'il croyait trop capable de quelque folie solennelle. On pourrait désirer quelquefois plus de franchise dans ses expressions , si l'on perdait de vue un instant ce but général.
On ne le comprend pas bien, par exemple, lorsqu'il nous dit (11e point) : La puissance qu'il faut reconnaître dans le Saint-Siège est si haute et si éminente , si chère st ti vénérable à tous les fidèles , qu'il n'y a rien au-dessus que TOUTE F Eglise catholique ensemble?
Voudrait-il nous dire , par hasard , que toute l'Eglise peut se trouver là où le Souverain Pontife ne se trouve pas? 11 aurait avancé dans ce cas une théorie que son grand nom ne pourrait excuser. Admettez celte théorie insensée , et bientôt vous verrez disparaître l'unité en vertu du sermon sur V unité. Ce mot d'Eglise séparée de son chef n'a point de sens. C'est le parlement d'Angleterre, moins le roi.
Ce qu'on lit d'abord après sur le saint concile de Pise et sur le saint concile de Constance , explique trop clairement ce qui précède. C'est un grand malheur que tant de théologiens français se soient attachés à ce concile de Constance , pour embrouiller les idées les plus claires. Les jurisconsultes romains ont tort bien dit : Les lois ne s'ewbarrassent que de ce qui arrive souvent, et non de ce qui arrive une fois. Un événement unique dans l'histoire de l'Eglise rendit son chef douteux pendant quarante ans. On dut faire ce qu'on n'avait jamais fait et ce que peut-être on ne fera jamais. L'empereur assembla les Evêques an nombre de deux cents eûv*»von. C'était un conseil et non
un concile. L'assemblée chercha à se donner l'autorité qu:. lui manquait , en levant toute incertitude sur la personne du Pape. Elle statua sur la foi : et pourquoi pas? Un concile de province peut statuer sur le dogme; et si le Saint- Siège l'approuve , la décision est inébranlable. C'est ce qui est arrivé aux décisions du concile de Constance sur la foi. On a beaucoup répété que le Pape les avait approuvées : et pourquoi pas encore, si elles étaient justes? Les Pères de Constance , quoiqu'ils ne formassent point du tout un concile, n'en étaient pas moins une assemblée infiniment respectable , par le nombre et la qualité des personnes ; mais dans tout ce qu'ils purent faire sans l'intervention du Pape, et môme sans qu'il existât un Pape incontestablement reconnu , un curé de campagne , ou son sacristain même, étaient théologiquement aussi infaillibles qu'eux : ce qui n'empêchait point Martin V d'approuver, comme il le fit, tout ce qu'ils avaient fait conciliairement; et par là, le concile de Constance devint œcuménique, comme l'étaient devenus anciennement le second et le cinquième concile général , par l'adhésion des Papes, qui n'y avaient assisté ni par eux ni par leurs légats. Il faut donc que les personnes qui ne sont pas assez versées dans ces sortes de matières prennent bien garde à ce qu'elles lisent, lorsqu'on leur fait lire que les Papes ont approuvé les décisions du concile de Constance. Sans doute ils ont approuvé les décisions portées dans cette assemblée contre les erreurs de Wicleff et de Jean Hus ; mais que le corps épiscopal séparé du Pape , et même en opposition avec le Pape , puisse faire des lois qui obligent le Saint-Siège , et prononcer sur le dogme d'une manière divinement infaillible , cette proposition est un prodige , pour parler la langue de Bossuet, moins contraire peutêtre à la saine théologie qu'à la saine logique.