‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 22 sur 85 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

témoignages de l'église russe, et par elle temoignages de l'église grecque dissidente.

On ne lira pas enfin sans un extrême intérêt les témoignages lumineux et d'autant plus précieux qu'ils sont peu connus , que l'Eglise russe nous fournit contre ellemême, sur l'importante question de la suprématie du Pape. Ses livres rituels présentent à cet égard des confessions si claires, si expresses, si puissantes, qu'on a peine à comprendre comment la conscience qui consent à les prononcer , refuse de s'y rendre 2 . Si ces livres ecclésiastiques n'ont point encore été cités, il ne faut pas s'en étonner. Embarrassants par le format et le poids , écrits en slave , lan-

(1; Joh. von Millier samlliche werke ; funfzenhter theil, in-8. TuLingen, 1812, pag. 336, 342 et 343.

Pour amuser la curiosité du lecteur, je présente ici les idées apocalyptiques de l'illustre Bonnet qui regardait l'état actuel du catholicisme comme fe passage à un autre ordre de choses, inGniment supérieur, et qui ce se .era pas même beaucoup attendre. Ces idées reposant aujourd'hui dans un» foule de tètes, elles appartiennent à l'histoire de Uesprit humain.

(2) J'ai su que depuis quelque temps on rencontre dans le commerce , tant à Moscou qu'à Saint-Pétersbourg, quelques exemplaires de ces livre» mutilés dans les endroits trop frappants ; mais nulle part ces textes décisifs ne sont plus lisibles que dans les exemplaires d'où ils ont été arrachés.

gue, quoique très-riche et très-belle, aussi étrangère que le sanscrit à nos yeux et à nos oreilles , imprimés en caractères repoussants, enfouis dans les églises, et feuilletés seulement par des hommes profondément inconnus au monde, il est tout simple que, jusqu'à ce moment, on n'ait pas fouillé cette mine ; il est temps d'y descendre.

L'Eglise russe consent donc à chanter l'hymne suivante : « 0 saint Pierre , prince des Apôtres! primat apostolique! « pierre inamovible de la foi, en récompense de ta confes- « sion, éternel fondement de V Eglise, pasteur du troupeau « parlant^ ; porteur des clefs du ciel, élu entre tous les Apù- « très pour être, après Jésus-Christ , le premier fondement « de la sainte Eglise , réjouis-toi ! réjouis-toi I — colonne « inébranlable de la foi orthodoxe, chef du collège apo- « stolique 2 / »

Elle ajoute : « Prince des Apôtres , tu as tout quitté et « tu as suivi le Maître en lui disant : Je mourrai avec toi; « avec toi je vivrai d'une vie heureuse : tu as été le pre- « mier Evêque de Rome ,V honneur et la gloire de la très- « grande ville : sur toi s'est affermie V Eglise 3. »

(1) Pastuir slovesnago stada (loqaenlis gregis ) , c'est-à-dire les hommes , suivant le génie de la langue slave. C'est l'animal parlant ou l'âme parlante des Hébreux , et l'homme arliculaleur d'Homère. Toutes ces expressions tdes langues antiques sont très-justes : Ykomme n'étant homme , c'est-à-dire intelligence , que par la parole.

(2) âkaphisti sedmitcnhii ( Prières hebdomadaires). N. B. On a' a pu se procurer ce livre en original. La citation est tirée d'un autre livre , mais très-exact, et qui n'a trompé dans aucune des citations qu'on a empruntées de lui , et qui ont été vérifiées. Suivant ce dernier livre , les Akaphisti sedmitchmi furent imprimées àSIohiloff, en 1698. L'espèce d'hymne dont il s'agit ici , porte le nom grec d' ip/xài (c'est-à-dire iêrie) elle appartient à l'offrcc du jeudi, dans l'octave de la fêle des Apôtres.

(3) MissuassAicusAU (Vie 4es Saint peur chaque mois). Elles sont

La même Eglise ne refuse point de répéter dans sa langue ces paroles de saint Jean Chrysostôme :

« Dieu dit à Pierre, Fous êtes Pierre, et il lui donna ce a nom parce que sur lui, comme sur la pierre solide, Jésusc< Christ fonda son Eglise , et les portes de V enfer ne prévau- « dront point contre elle; car le Créateur lui-même en « ayant posé le fondement qu'il affermit par la foi, quelle o force pourrait s'opposer à lui* P Que pourrai-je donc « ajouter aux louanges de cet Apôtre, et que peut-on imuc giner au delà du discours du Sauveur , qui appelle « Pierre heureux , qui l'appelle Pierre , et qui déclare « que sur cette pierre il bâtira son Eglise2? Pierre est 3 la pierre et le fondement de la foiz; c'est à ce Pierre , « V Apôtre suprême, que le Seigneur lui-même a donné l'au- « torilé , en lui disant : Je te donne les clefs du ciel , etc. « Que dirons-nous donc à Pierre P O Pierre , objet « des complaisances de l'Eglise , lumière de l'univers ,

divisées en 12 volumes , un pour chaque mois de l'année ; ou en qualre , un pour trois mois. L'exemplaire qu'on a enlre les mains est de celle dernière espèce. Aux Vies des Sainls , les dernières éditions ajoutent des hymnes et autres pièces , de manière que tout serait peul-ètre nommé plus exactement Office des Sainls. Moscou, 1813, in-fol. 30 juin. Recueil en l'honneur des sainls Apôtres.

(t) Saint Chrysostôme traduit en slave dans le livre-rituel de l'Eglise russe , intitulé Proi.og. Moscou , 1677, in-fol. C'est un abrégé Je la Vie des Saints, dont on fait l'office chaque jour de l'année. On y trouve cussi des sermons, des panégyriques de saint Chrysostôme et autres Pères de l'Eglise , des sentences tirées de leurs ouvrages , etc. La citation rappelée par celle note appartient à l'office du 29 juin. Elle est tirée du IIIe sermon de eainl Jean Chrysostôme, pour la fête des Apôtres saint Pierre et sainl Paul.

(2) Sainl Jean Chrysostôme, ibid. Second sermon.

(3) Trio dpostnau (Rilualis liber quadragesimalis). Ce livre contient les offices de l'Eglise russe , depuis le dimanche de la sepluagésirne jusqu'au samedi-saint. (Moscou, 1311 , in-fol. ) Le passage cité est lire de l'eftice du jeudi de la deuxième semaine.

« colombe immaculée , prince des Apôtres * , source de « l'orthodoxie 2. »

L'Eglise russe, qui parle en termes si magnifiques du prince des Apôtres , n'est pas moins diserte sur le compte de ses successeurs ; j'en citerai quelques exemples.

Ia et IIe siècle.

* Après la mort de saint Pierre et de ses deux successeurs , * Clément tint sagement à Rome le gouvernail de la bar- « que, qui est V Eglise de Jésus-Christ3; et dans une hymne « en l'honneur de ce même Clément , l'Eglise russe lui « dit : Martyr de Jésus-Christ , disciple de Pierre , tu « imitas ses vertus divines , et te montras ainsi le véritable « héritier de son trône*.»

IY« siècle.

Elle dit au Pape saint Sylvestre : « Tu es le chef du sacré « concile ; tu as illustré le trône du prince des Apôtres 5; « divin chef des saints Evêques, tu as confirmé la doctrine « divine , tu as fermé la bouche impie des hérétiques °. »

(1) Prolog. ( ubi supra) 29 juin, 1er, He et lïle discours de saint Jean Chrysostônie.

(2) Natchalo prayoslavua. Le prolog. d'après saint Jean Chrysosi. îbid. 29 juin.

(3 Mi.neia mesatchnaia. OfSce du 15 janvier. Kondak (hymne), Stroph. II.

(4) Minei TCUETiicii. C'est la vie des Saints, par Demitri Ilot lof ski, qui est un saint de l'Eglise russe. (Moscou, 1815.) 25 novembre. Vie de saint Clament, Pape et martyr.

(5) MiNEiA mesatciinaia. 29 novembre. Hymne VHï. îp,aiî, /G) Ibid. 2j3n-.icr. Saint S\hcslrc, l'ai*. Hymne II.

X* siècle*

Elle dit à saint Léon : « Quel nom te donnerai-je aujour * d'huiP Te nommerai-je le héraut merveilleux et le ferme « appui de la vérité, le vénérable chef du suprême concile1 ', e le successeur au trône suprême de saint Pierre , l'héritier « de V invincible Pierre et le successeur de son empire 2 ? »

WIÏ« siècle.

Elle dit à saint Martin ; «Tu honoras le trône divin de » Pierre, et c'est en maintenant V Eglise sur cette pierre » inébranlable , que tu as illustré ton nom 3; très-glorieux « maître de toute doctrine orthodoxe , organe vèridique des « préceptes sacrés* , autour duquel se réuni rent tout le sait cerdoce et toute V orthodoxie, pour anathématiser Vhè- « reste 5# »

VIIIe siècle.

Dans la Vie de saint Grégoire II, un ange dit au saint Pontife : « Dieu Ca appelé pour que tu sois V Evêque souve- « rain de son Eglise , et le successeur de Pierre le prince « des Apôtres 6. »

Ailleurs , la mène Eglise présente à l'admiration des fidèles la lettre de ce saint Pontife , écrivant à l'empereur Léon l'Isaurien , au sujet du culte des images : « C'est

(1) Minbia mesatcusaia. 18 février. Saint Léon, Pape. Hymne VIIÏ. -îbid. extrait du IVe dise, au concile de Chalcédoine.

(2) Ibid. 18 février. ITyranc VIII. — Strophes le et Ville. Ispc-,.

(3) Ibid. li avril. Saint Martin, Pape. Ilymne VIII. ip/xi(. ('<) Peol. 10 avril. Sticiubi [Canliq.) hymne VIII. (5) Ploloc. 1 \ avril. Saint Martin , Pane.

(G) Mïse! TCUËTiiKii. 12 mars. 'Saint Grégure Pao«,

« pourquoi nous , comme revêtus de la puissance et dt Ta « souveraineté (godstpodstvo) de saint Pierre , nous vous « défendons } etc.* . »

El dans le même recueil qui a fourni le texte précédent, on lit un passage de saint Théodore Studite , qui dit au Pape Léon NI 2 : « O toi , pasteur suprême de l'Eglise qui » est sous le ciel , aide-nous dans le dernier des dan- » gers ; remplis la place de Jésus-Christ» Tends-nous une « main prolectrice pour assister notre église de Constanti- « nople ; montre-toi le successeur du premier Pomiife de « ton nom. Il sévit contre l'hérésie d'Eutychès ; sévis à « ton tour contre celle des iconoclastes 3. Prête l'oreille « à nos prières, 6 toi, chef et prince de V apostolat , « choisi de Dieu même pour être le pasteur du troupeau « 'parlant* ; car tu es réellement Pierre, puisque tu oc- « cupes et que tu fais briller le siège de Pierre. C'est à « loi que Jésus-Christ a dit : Confirme tes frères. Voici « donc le temps et le lieu d'exercer tes droits ; aide-nous, « puisque Dieu t'en a donné le pouvoir ; car c'est pour « cela que tu es le prince de tous 5. »

Non contente d'établir ainsi la doctrine catholique par les confessions les plus claires , l'Eglise russe consent encore à citer des faits qui mettent dans tout son jour l'application de la doctrine.

Ainsi , par exemple, elle célèbre le Pape saint Célestin, a qui , ferme par ses discours et par ses œuvres dans la « voie que lui avaient tracée les apôtres, déposa Nestorius,

£1) Soeornic , in-fol. Moscou, 180i. C'esl un recueil de sermon» c\ JVpîlres des Pères de l'Eglise , adopté pour l'usage de l'Eglise russe.

(2) C'est ce môme Théodore Studite qui est cité plus haut , pag, 5Î-.

(3) Sobornic. Vie de saint Théodore Studite. 11 nov. (Î-) Vid. sup. p. 78.

(5) Sobornic Lettres de saint Théodore Studite. Lit». II , Epist. XII

« patriarche de Conslanlinoplc , après avoir mis à déeou- « vert dans ses lettres les blasphèmes de cet hérétique '/»

Et le Pape saint Agapet, « qui déposa Vhèrètique Anthime, « patriarche de Constantinople , lui dit anathème, sacra « ensuite Mennas, personnage a" une doctrine irréprocha- « Me , et le plaça sur le même siège de Constantinople 2; »

Et le Pape saint Martin , « qui s'élança comme un lion « sur les impies , sépara de V Eglise de Jésus-Christ « Cyrus , patriarche oV Alexandrie ; Serge , patriarche de « Constantinople ; Pyrrhus et tous leurs adhérents^. »

Si Ton demande comment une Eglise , qui récite tous les jours de pareils témoignages , nie cependant avec obstination la suprématie du Pape , je réponds qu'on est mené aujourd'hui par ce qu'on a fait hier ; qu'il n'est pas aisé d'effacer les liturgies antiques, et qu'on les suit par habitude, même en les contredisant par système; qu'enfin les préjugés à la fois les plus aveugles et les plus incurables sont les préjugés religieux. Dans ce genre , on n'a droit de s'étonner de rien. Les témoignages, au reste, sont d'autant plus précieux , qu'ils frappent en même temps sur l'Eglise grecque , mère de l'Eglise russe , qui n'est plus sa fille4. Mais les rits et les livres liturgiques étant

(1) Pbolog. 8 avril. Saint C<?Iestin , Pape.

(2) Ibid. Saint Agapet, Pape. — Article répété 25 août. Saint Mennas (ou Minnas), suivant la prononciation grecque moderne, représentée par l'orthographe slave.

( J) Mineia mesatchnaia. 14 avril. Saint Martin , Pape.

(t) Il est assez commun d'entendre confondre dans les conversation! l'Eglise russe et l'Eglise grecque. Rien cependant n'est plu» évidemment faux. La première fut, à la vérité, dans son principe , province du patriarcat grec ; mais il lui est arrivé ce qui arrivera nécessairement à tonte église non catholique , qui , par la seule force des choses , finira toujours par ne dépendre que de son souverain temporel. On parle beaucoup de ta tuprématie anglicane; cependant elle n'a rien de particulier à l'Ançît-

les mêmes, un homme passablement robuste perce aisément les deux Eglises du même coup, quoiqu'elles ne se louchent plus.

On a vu , d'ailleurs , parmi la foule des témoignages accumulés dans les chapitres précédents , ceux qui concernent l'Eglise grecque en particulier ; sa soumission antique au Saint-Siège est au rang de ces faits historiques qu'il n'y a pas moyen de contester. Il y a même ceci de particulier, que le schisme des Grecs n'ayant point été une affaire de doctrine , mais de pur orgueil , ils ne cessèrent de rendre hommage à la suprématie du Souverain Pontife-, c'est-à-dire de se condamner eux-mêmes, jusqu'au moment où ils se séparèrent de lui , de manière que l'Eglise dissidente mourant à l'unité , l'a confessée néanmoins par ses derniers soupirs.

Ainsi , l'on vit Photius s'adresser au Pape Nicolas Ier , en 859 , pour faire confirmer son élection ; l'empereur Ml-

Icrre ; car on ne citera pas une seule Eglise séparée qui ne soil pas sous la domination absolue Je la puissance civile. Par. ni les catholiques même , n'avons-nous pas vu l'Eglise gallicane humiliée, entravée, asservie par Us grandes magistratures , à mesure et en proportion juste de ce qu'elle se laissait follement émanciper envers la puissance pontificale? Il n'y a donr plus d'Eglise grecque hors de la Grèce ; et celle de Russie n'est pas plus grecque qu'elle n'est cophte ou arménienne. Elle est seule dans le monde chrétien, non moins étrangère au Pape qu'elle méconnaît, qu'au patriarche grec séparé, qui passerait pour un insensé s'il s'avisait d'envoyer un ordr" quelconque à Saint-Pétersbourg. L'ombre même de toute coordination religieuse a disparu pour les Russes avec leur patriarche; l'Eglise de ce grand peuple, entièrement isolée, n'a plus même de chef spirituel qui aii un nom dans l'histoire ecclésiastique. Quant au saint Synode, on doit professer, à l'égard de chacun de ses membres prisa part, toute la considération imaginable ; mais en les contemplant en corps , on n'y voit plus «j.ue le consisioire national perfectionné par la présence d'un rep-.'-.. .itant -sivil du ;>ri cqui exerce précisément sur ce comité ecclésiastique la mémo En^iiémuiie que le souverain exerce sur l'église en général.

che! demander à ce même Pape des légats pour réformer l'Eglise de C. P. , et Photius lui-même tâcher encore, après la mort d'Ignace , de séduire Jean VIII , pour en obtenir celte confirmation qui lui manquait '.

Ainsi , le clergé de C. P. en corps recourait au Pape Etienne, en 886, reconnaissait solennellement sa suprématie, et lui demandait, conjointement avec l'empereur Léon, une dispense pour le patriarche Etienne, frère de cet empereur , ordonné par un schismatique 2.

Ainsi, l'empereur romain , qui avait créé son fils Théophylacte patriarche à l'âge de seize ans, recourut en 993 au Pape Jean XII pour en obtenir les dispenses nécessaires, et lui demander en même temps que le pallium fût accordé par lui au patriarche, ou plutôt à l'Eglise de C. P. , une fois pour #tou tes, sans qu'à l'avenir chaque Patriarche fût obligé de !e demander à son tour 3.

Ainsi , l'empereur Basile , en l'an 1019 , envoyait encore des ambassadeurs au Pape Jean XX , afin d'en obtenir , en faveur du Patriarche de C. P. , le titre de Patriarche œcuménique à l'égard de l'Orient , comme le Pape en jouissait sur toute la terre 4.

Etrange contradiction de l'esprit humain ! Les Grecs reconnaissaient la souveraineté du Pontife romain , en lui demandant des grâces ; puis ils se séparaient d'elle , parce qu'elle leurrésistait : c'était la reconnaître encore , et se confesser expressément rebelles en se déclarant indépendants.

(1) Mairabourg, Hist. du schisme des Grecs, (om. I, liv. I, an 839. Ibid. Le Pape dit dans sa lettre : Qu'ayant le pouvoir et l'autorité de dispenser des décrets de$ conciles et des Papes ses prédécesseurs , -pour de justes raisons , etc. (Joh. Epist. CXGIX , CG et CGII , tom. IX , Conc. edit. Par. )

(2) Mairabourg, Hist. du schisme des Grecs., tom. ï. liv. III, an 105'.

(3) Ibid. liv. III, A. 933, p. 2ÔG.

(*) Ibid, t, 271.

Page 1