INFAILLIBILITÉ DE FAIT
Si du droit nous passons aux faits , qui sont la pierre de touche du droit , nous ne pouvons nous empêcher de convenir que la chaire de saint Pierre , considérée dans la certitude de ses décisions, est un phénomène naturellement incompréhensible. Répondant à toute la terre depuis dix-huit siècles , combien de fois les Papes se sont-ils irompés incontestablement? Jamais. On leur fait des chicanes , mais sans pouvoir jamais alléguer rien de décisif.
Parmi les protestants et en France même , comme je l'ai observé souvent , on a amplifié l'idée de l'infaillibilité , au point d'en faire un épouvantail ridicule ; il est donc bien essentiel de s'en former une idée nette et parfaitement circonscrite.
Les défenseurs de ce grand privilège disent donc et ne disent rien de plus , que le Souverain Pontife parlant à V Eglise librement* , et , comme dit V école, ex cathedra , ne s'est jamais trompé et ne se trompera jamais sur la foi.
Par ce qui s'est passé jusqu'à présent, je ne vois pas qu'on ait réfuté cette proposition. Tout ce qu'on a dit contre les Papes pour établir qu'ils se sont irompés, ou n'a point de fondement solide , ou sort évidemment du cercle que je viens de tracer.
La critique qui s'est amusée à compter les fautes des Papes , ne perd pas une minute dans l'Histoire ecclé-
(i) Par ce mot librement, j'entends qne ci les (oaraenti, ni la persécution, ni la tiolence enfin, sons toutes les formes, n'aura pu priver le Souveraia Pontife de la liberté* d'esprit qui doit préM Jer à m« decisioni.
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siasiique , puisqu'elle remonte jusqu'à saint Pierre. C'est par lui qu'elle commence son catalogue ; et quoique la faute du prince des Apôtres soit un fait parfaitement étranger à la question , elle n'est pas moins citée dans tous les livres de V opposition , comme la première preuve de la faillibililé du Souverain Pontife. Je citerai sur ce point un écrivain , le dernier en date , si je ne me trompe , parmi les Français de l'ordre épiscopal qui ont écrit contre la grande prérogative du Saint-Siège1.
Il avait à repousser le témoignage solennel et embarrassant du clergé de France, déclarant en 1626, que V infaillibilité est toujours demeurée ferme et inébranlable dans les successeurs de saint Pierre.
Pour se débarrasser de cette difficulté, voici comment le savant Prélat s'y est pris : « Vindèfectibilitè , dit-il, « ou V infaillibilité qui est restée jusqu'à ce jour ferme et « inébranlable dans les successeurs de saint Pierre , n'est « pas sans doute d'une autre nature que celle qui fut oc- « troyée au chef des Apôtres en vertu de la prière de Jésus- « Christ. Or, l'événement a prouvé que l'indefectibilité « ou l'infaillibilité de la foi ne le mettait pas à l'abri « d'une chute ; donc , etc. » Et plus bas il ajoute : « On « exagère faussement les effets de l'intercession de Jésus- « Christ , qui fut le gage de la stabilité de la foi de « Pierre, sans néanmoins empêcher sa chute humiliante « et prévue.»
Ainsi , voilà des théologiens , des Evêques même (je n'en cite qu'un instar omnium) , avançant ou supposant du moins, sans le moindre doute, que l'Eglise catholique
(1) Défense des libertés de l'Eglise gallicane et de l'assemblée du clergé de France, tenue en 1G82. Paris, 1817, in-4, par feti M. Louis-ilatih!a> do Barrai, archevêque de Tour;. Pages 327, 328 et 329.
était établie et que saint Pierre était Souverain Pontife avant la mort du Sauveur.
Ils avaient cependant lu , tout comme nous , que là où il y a un testament, il est nécessaire que la mort du testateur intervienne, parce que le testament n'a lieu que par la mort, n'ayant point de force tant que le testateur est encore envie*.
Us ne pouvaient se dispenser de savoir que l'Eglise naquit dans le cénacle, et qu'avant l'effusion du Saint- Esprit il n'y avait point d'Eglise.
Ils avaient lu le grand oracle : Il vous est utile que je m'en aille; car si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne viendra point à vous : mais si je m'en vais , je vous V enverrai. Lorsque cet Esprit de vérité sera venu, il rendra témoignage de moi , et vous me rendrez témoignage vousmêmes 2.
Avant cette mission solennelle, il n'y avait donc point d'Eglise , ni de Souverain Pontife , ni même d'apostolat proprement dit ; tout était en germe, en puissance, en expectative, et dans cet état les hérauts même de la vérité ne montraient encore qu'ignorance et que faiblesse.
Nicole a rappelé cette vérité dans son Catéchisme raisonné. «Avant d'avoir reçu le Saint-Esprit , dit-il, le jour « de la Pentecôte , les Apôtres paraissaient faibles dans la
i foi, timides à l'égard des hommes, etc Mais depuis
« la Pentecôte, on ne voit plus en eux que confiance, « que joie dans les souffrances , etc. 3.
On vient d'entendre la vérité qui parle ; maintenant
(1) Heb. IX, v. 16 et 17.
(2) Joan. XVI, 7; XV, 26 et 27.
(3j Nicole, Instr. théol. et mor. sur les sacrement*. P«ri», 1723, lom I. De la confir, çb. II, p. ST.
elle va tonner. « Ne fut-ce pas un prodige bien étonnant « de voir les Apôtres, au moment où ils reçurent le Saint-
« Esprit, aussi pénétrés des lumières de Dieu qu'ils
« avaient été jusque-là ignorants et remplis d'erreurs
« tandis qu'ils n'avaient eu pour maître que Jésus-Christ? « 0 mystère adorable et impénétrable ! Vous le savez ; « Jésus-Christ, tout Dieu qu'il était, n'avait pas suffi, « ce semble , pour leur faire entendre cette doctrine cé-
« leste , qu'il était venu établir sur la terre et ipsi
« nihilhorum intellexerunt* . Pourquoi? parce qu'ils n'a- « vaient point encore reçu l'Esprit de Dieu , et que toutes « ces vérités étaient de celles que le seul Esprit de Dieu « peut enseigner. Mais dans l'instant même que le Saint- « Esprit leur est donné , ces vérités qui leur avaient paru « si incroyables se développent à eux , etc. 2.» C'est-à- • dire le testament est ouvert et l'Eglise commence.
Si j'ai insisté sur celte misérable objection , c'est parce qu'elle se présente la première , et parce qu'elle sert merveilleusement à mettre dans tout son jour l'esprit qui a présidé à cette discussion de la part des adversaires de la grande prérogative. C'est un esprit de chicane qui meurt d'envie d'avoir raison ; sentiment bien naturel à tout dissident, mais tout à fait inexplicable de la part du catholique.
Le plan de mon ouvrage ne me permet point de discuter une à une les prétendues erreurs reprochées aux Papes , d'autant plus que tout a été dit sur ce sujet : je toucherai seulement les deux points qui ont été discutés avec le plus de chaleur , et qui me paraissent susceptibles de qucl-
(1)Luc. XVÏII.34.
(2) Bourdaloue, Serm. sur la Pentecôte, Ir* partie, sur le texte : ftet'tli lunt omnes Spirilu sanclo. Alyît. ton). I.
qiios nouveaux éclaircissements; le reste ne vaut pas Vkon~ neur d'être cité.
Les docteurs italiens ont observé que Bossuet, qui , dans sa Défense de la déclaration* , avait d'abord argumenté , comme tous les autres, de la chute du Pape Libère, pour établir la principale des IV propositions , a retranche lui-même tout le chapitre qui y est relatif, comme on peut le voir dans l'édition de 1745. Je ne suis point à même de vérifier la chose dans ce moment , mais je n'ai pas la moindre raison de me défier de mes auteurs ; et la nouvelle Histoire de Bossuet ne laisse d'ailleurs aucun doute sur le repentir de ce grand homme.
On y lit que Bossuet , dans l'intimité de la conversation , disait un jour à l'abbé Ledieu : J'ai rayé de mon traité de la puissance ecclésiastique tout ce qui regarde le Pape Libère, comme ne prouvant pas bien ce que je voulais