CHAPITRE VÎÎ
OBJETS QUE SE PROPOSÈRENT LES ANCIENS PAPES DANS LEURS CONTESTATIONS AVEC LES SOUVERAINS.
Si l'on examine, sur la règle incontestable que nous avons établie , la conduite des Papes pendant la longue lutte qu'ils ont soutenue contre la puissance temporelle, on trouvera qu'ils se sont proposé trois buts , invariablement suivis avec toutes les forces dont ils ont pu disposer en leur double qualité : i° inébranlable maintien des lois du mariage contre toutes les attaques du libertinage toutpuissant; 2° conservation des droits de l'Eglise et des mœurs sacerdotales ; 3° liberté de l'Italie.
ARTICLE Ier
Sainteté des Mariages.
Un grand adversaire des Papes, qui s'est beaucoup plaint du scandale des excommunications , observe que c'étaient toujours des mariages faits ou rompis qui ajoutaient ce nouveau scandale au premier* .
(1) Lettres sur l'histoire. Paris, Nyon, 1805, tom. II, lettre XLVJI, p. 485.
l*s papiers publics m'apprennent que les talents et les âeiyices du ma-
Ainsi un adultère public est un scandale, et l'acte destiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus différentes ne portèrent le même nom. Mais tenons-nous-en pour le moment à l'assertion incontestable que les Souverains Pontifes employèrent principalement les armes spirituelles pour réprimer la licence anticonjugale des princes.
Or, jamais les Papes et l'Eglise, en général , ne rendirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer chez les princes , par l'autorité des censures ecclésiastiques, les accès d'une passion terrible, même chez les hommes doux , mais qui n'a plus de nom chez les hommes violents , et qui se jouera constamment des plus saintes lois du mariage, partout où elle sera à l'aise. L'amour, lorsqu'il n'est pas apprivoisé jusqu'à un certain point par une extrême civilisation, est un animal féroce,, capable des plus horribles excès. Si l'on ne veut pas qu'il dévore tout, il faut qu'il soit enchaîné, et il ne peut l'être que par la terreur : mais que fera- t-on craindre à celui qui ne craint rien sur la terre? La sainteté des mariages, base sacrée du bonheur public, est surtout de la plus haute importance dans les familles royales où les désordres d'un certain genre ont des suites incalculables, dont on est bien éloigné de se douter. Si dans la jeunesse des nations septentrionales, les
gistrat français, auteur de ces Lettres, l'ont porté à la double illustration 'e la pairie et du mini;ière. Un gouvernement imitateur de l'Angleterre ne saurait l'imiter plus heureusement que dans les distinctions qu'elle accorde aux grandes magistratures. Je prie le respectable au'eur de permettre que je le contredise de temps en temps, à mesure que ses idée* s'opposeront aux miennes ; car nous sommes, lui et moi, une nouvelle preuve qu'avec des vues également droites, de part et d'autre, on peut néanmoins se trouver opposé de front. Cette polémique inaocsale servira, je l'espère, la vérité, sans blesser la courtoisie.
13/ Papes n'avaient pas eu le moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de caprices en caprices et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce, et peutêtre la polygamie; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours , jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne saurait plus apercevoir les bornes où se serait arrêté un tel débordement.
Luther, débarrassé de cette puissance incommode qui, sur aucun point de la morale , n'est plus inflexible que sur celui du mariage, n'eut-il pas l'effronterie d'écrire dans son commentaire sur la Genèse, publié en 1525 , que sur la question de savoir si Von peut avoir plusieurs femmes , l'autorité des patriarches nous laisse libres; que la chose n'est ni permise ni défendue, et que pour lui il ne décide rien* : édifiante théorie qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse-Cassel.
Qu'on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge , et bientôt on eût vu les mœurs des païens2. L'Egiisc même , malgré sa vigilance et ses efforts infatigables , et malgré la force qu'elle exerçait sur les esprits dans les siècles plus ou moins reculés, n'obtenait cependant que des succès équivoques ou intermittents. Elle n'a vaincu qu'en ne reculant jamais.
Le noble auteur que je citais tout à l'heure a fait des réflexions bien sages sur la répudiation d'EIéonorc ds Guienne. « Cette répudiation, dit-il , fit perdre h Louis
(1) Bellarmin, de Controv. christ. Cd. Ingolst. 1601, in-fol. tom. III, fol. 1734.
(2) a Les rois francs, Goniran, Cariberl, Sigebert, Chilpéric, Dag>>- « bert, avaient eu plusieurs femmes à la fois, sans qu'on eu eût murmuré; « et si c'était un scandale, il était sans trouble. » (Volt. Essai sur l'hist. génér. tom. I, chap. XXX, p. 446.) Admettons le fait: il prouve seulement combien de semblables prince» avaient besoin d'êlre réprimes.
« VII les riches provinces qu'elle lui avait apportées...,,* « Le mariage d'Eléonore arrondissait le royaume et l'é- « tendait jusqu'à la mer de Gascogne. C'était l'ouvrage « du célèbre Suger , un des plus grands hommes qui « aient existé , un des plus grands ministres , un des e plus grands bienfaiteurs de la monarchie. Tant qu'il « vécut, il s'opposa à une répudiation qui devait attirer « sur la France tant de calamités ; mais après sa mort , • Louis VII n'écouta que les motifs de mécontentement « personnels qu'il avait contre Eléonore. Il devait songer « que les mariages des rois sont autre chose que des actes « de famille : ce sont, et c'étaient surtout alors , des « traités politiques qu'on ne peut changer sans donner « Us plus grandes secousses aux états dont ils ont réglé le « sort A. »
On ne saurait mieux dire : mais tout à l'heure, lorsqu'il s'agissait des mariages sur lesquels le Pape avait cru devoir interposer son autorité , la chose s'offrait à l'auteur sous une tout autre face ; et l'action du Souverain Pontife , pour empêcher un adultère solennel , n'était plus qu'un scandale ajouté à celui de V adultère. Telle est , même sur les meilleurs esprits , la force entraînante des préjugés de siècle , de nation et de corps : il était cependant très-aisé de voir qu'un grand homme , capable d'arrêter un prince passionné , et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand homme, sont deux phénomènes si rares , qu'il n'y a rien de si rare au monde , excepté l'heureuse rencontre d'un tel ministre et d'un tel prince.
L'écrivain que j'ai cité dit fort bien , surtout alors. Sans doute, surtout alors î 11 fallait donc alors desremè-
(1) Lelîres sur l'histoire, ilid. lclEre XLYT, p. 'û9 à 4SI,
des dont on peut se passer et qui seraient même nuisibles aujourd'hui. L'extrême civilisation apprivoise les passions : en les rendant peut-être plus abjectes et plus corruptives, elle leur ôte au moins cette féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christianisme, qui ne cesse de travailler sur l'homme , a surtout déployé ses forces dans îa jeunesse des nations ; mais toute la puissance de l'Eglise serait nulle si elle n'était pas concentrée sur une seule tète étrangère et souveraine. Le prêlre sujet manque toujours de force , et peut-être même qu'il en doit manquer à l'égard de son souverain. La Providence peut susciter un Àmbroise (rara avis in terris!) pour effrayer un Théodose ; mais dans le cours ordinaire des choses , le bon exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce qu'on doit attendre du sacerdoce. À Dieu ne plaise que je nie le mérite et l'efficacité réelle de ces moyens ! mais, pour le grand œuvre qui se préparait , il en fallait d'autres ; et pour l'accomplir , autant que notre faible nature le permet , les Papes furent choisis. Ils ont tout fait pour la gloire, pour la dignité, pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pouvait se douter de l'importance des lois du mariage sur les trônes surtout, et quelle autre puissance pouvait les faire exécuter sur les trônes surtout? Notre siècle grossier a-t-il pu seulement s'occuper de l'un des plus profonds mystères du monde! Il ne serait cependant pas difficile de découvrir certaines lois , ni même d'en montrer la sanction dans les événements connus, si le respect le permettait : mais que dire à des hommes qui croient qu'ils peuvent faire des souverains?
Ce livre n'étant pas une histoire, je neveux point accumuler les citations. Il suffira d'observer en général que les Papes ont tollé et pouvaient seuls lulier sans relâche
pour maintenir sur les trônes la pureté et l'indissolubilité du mariage , et que , pour cette raison seule , ils pourraient être placés à la tête des bienfaiteurs du genre humain. « Car les mariages des princes , c'est Voltaire qui « parle, font dans l'Europe le destin des peuples; eîja- « mais il n'y a eu de cour entièrement livrée à la dêbau- « che , sans qu'il y ait eu des révolutions et même des sèdi- « tions*. »
Il est vrai que ce même Voltaire , après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérité, se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu'il appuie d'une observation pitoyable.
« L'aventure de Lothaire , dit-il , fut le premier scan- « dale touchant le mariage des têtes couronnées en Occi- « dent2. » Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut ; mais ce qui suit est exquis : « Les anciens Romains et les « Orientaux furent plus heureux sur ce point*. »
Quelle insigne déraison ! Les anciens Romains n'avaient point de rois; depuis ils eurent des monstres. Les Orientaux ont la polygamie et tout ce qu'elle a produit. Nous aurions aujourd'hui des monstres, ou la polygamie , ou l'un et l'autre , sans les Papes.
Lotliaire ayant répudié sa femme pour épouser sa maîtresse, avait fait approuver son mariage par deux conciles assemblés , l'un à Metz, l'autre à Aix-la-Chapelle. Le Pape Nicolas lie cassa, et son successeur , Adrien II, fit jurer au roi , en lui donnant la communion , qu'il avait sincèrement quitté WaSdrade (ce qui était cependant
(t) Voltaire, Essai sur l'Mst. g<?n. tom. III, ch. CI, pag. 518 ; ch. CH pag. 520.
(2)Ibid. tom. I. çbap. XXX, p. 499.
(3) Ibid.
faux.) , et il exigea le même serment de tous les seigneur» qui accompagnaient Lothaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement, et le roi lui-même expira un mois juste après son serment. Là-dessus Voltaire n'a pas manqué de nous dire que tous les historiens n'ont pas manqué de crier au miracle*. Au fond, on est étonné souvent de choses moins étonnantes : mais il ne s'agit point ici de miracles; contentons-nous d'observer que ces grands et mémorables actes d'autorité spirituelle sont dignes de l'éternelle reconnaissance des hommes , et n'ont jamais pu émaner que des Souverains Pontifes.
El lorsque Philippe, roi de France, s'avisa, en 1092, d'épouser une femme mariée , l'Archevêque de Rouen , l'Evêque de Senliset celui de Baveux n'eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage , malgré l'opposition d'Yves de Chartres?
Quand un roi veut la crime, il est trop obii 2,
Le Pape seul pouvait donc y mettre opposition ; et loin de déployer une sévérité exagérée , il finit par se contenter d'une promesse fort mal exécutée.
Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L'opposition ne saurait être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine , même temporeîlement. Car les Majestés, en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point, nul n'étant avili en combattant son égal ; au lieu que si l'opposition est dans l'état même, chaque acte de résistance, de quelque manière qu'il soit formé , compromet la souveraineté.
(1) Voltaire, Essai sur l'histoire générale, tom. I,chap. XXX, p. U9,
(2) [Voltaire, Uenriade.]
Le temps est venu où , pour le bonheur de l'humanité , il serait bien à désirer que les Papes reprissent une juridiction éclairée sur les mariages des princes , non par un veto effrayant, mais par de simples refus , qui devraient plaire à la raison européenne. De funestes déchirements religieux ont divisé l'Europe en trois grandes familles : la latine, la protestante, et celle qu'on nomme grecque. Cette scission a restreint infiniment le cercle des mariages dans la famille latine : chez les deux autres il y a moins de danger sans doute , l'indifférence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d'arrangements; mais chez nous le danger est immense. Si l'on n'y prend garde incessamment, toutes les races augustes marcheront rapidement à leur destruction , et sans doute il y aurait une faiblesse bien criminelle à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d'y réfléchir pendant qu'il en est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain , le mépris des principes les plus évidents expose de nouveau l'Europe , et par conséquent le monde à d'interminables carnages. 0 princes! que nous aimons , que nous vénérons, pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel , sauvez-nous des guerres de successions. Nous avons épousé vos races; conservez-les ! Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succèdent ? Et de quoi vous servira notre dévouement si vous le rendez inutile? Laissez donc arriver la vérité jusqu'à vous; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand Prêtre à ne plus oser vous la dire, permettez au moins que vos fidèles serviteurs l'introduisent auprès de vous.
Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l'univers
désire uc sol étranger ? La graine se développe à regret sur ce même sol qui porta la tige dont elle descend : il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine celui de la montagne ; de tous côtés on appelle la semence lointaine. La loi dans le règne animal devient plus frappante ; aussi tous les législatenrs lui rendirent hommage par des prohibitions plus ou moins étendues. Chez les nations dégénérées, qui s'oublièrent jusqu'à permettre le mariage entre des frères et des sœurs , ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne , dont l'un des caractères les plus distinclifs est de s'emparer de toutes les idées générales pour les réunir et les perfectionner , étendit beaucoup les prohibitions ; s'il y eut quelquefois de l'excès dans ce genre , c'était l'excès du bien , et jamais les canons n'égalèrent sur ce point la sévérité des lois chinoises1. Dans l'ordre matériel les animaux sont nos maîtres. Par que! aveuglement déplorable l'homme qui dépensera une somme énorme pour unir , par exemple , le cheval d'Arabie à la cavale normande , se donnera- t-i! néanmoins sans la moindre difficulté une épouse de son sang? Heureusement toutes nos fautes ne sont pas mortelles ; mais toutes cependant sont des fautes , et toutes deviennent mortelles par la continuation et par la répétition. Chaque forme organique portant en elle-même un principe de destruction , si deux de ces principes viennent à s'unir , ils produiront une troisième forme incomparablement plus mauvaise ; car toutes les puissances qui s'unissent ne s'additionnent pas seulement , elles se multiplient. Le Souverain Pontife aurait-il par hasard le droit de dispenser des lois physiques? Partisan sincère et systématique de ses prérogatives,
(1) Il n'y a que cent noms à la Chine, et le mariage y est prohibe' entre tontes personnes qui portent le même no;a , quand même il n'y a plus ie parenté.
j'avoue cependant que celle-là m'était inconnue. Rome moderne n'est-elle point surprise ou rêveuse, lorsque l'histoire lui apprend ce qu'on pensait , dans le siècle de Tibère et de Caligula, de certaines unions alors inouïes 1? et les vers accusateurs qui faisaient, retentir la scène antique , répétés aujourd'hui par la voix des sages , ne rencontreraient-ils point quelque faible écho dans les murs de saint Pierre2?
Sans doute que des circonstances extraordinaires exigent quelquefois , ou permettent au moins des dispositions extraordinaires ; mais il faut se ressouvenir aussi que toute exception à la loi , admise par la loi , ne demande plus qu'à devenir loi.
Quand même ma respectueuse voix pourrait s'élever jusqu'à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent avoir de si funestes suites, elle ne saurait y être prise pour celle de l'audace ou de l'imprudence. Dieu donna à la franchise, à la fidélité , à la droiture , un accent qui ne peut être ni contrefait ni méconnu.