‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 39 sur 85 · UN MAÎTRE · texte numérisé non relu

UN MAÎTRE

Je crains de me laisser entraîner ; cependant je ne dis que ce qui est rigoureusement nécessaire pour mettre dans tout son jour un point des plus intéressants de l'histoire. La souveraineté ," de sa nature , ressemble au Nil ; elle cache sa tête. Celle des Papes seule déroge à la loi universelle. Tous les éléments ont été mis à découvert , afin qu'elle soit visible à tous les yeux , et vincat cùm judicatur. Il n'y a rien de si évidemment juste dans son origine

(1) Palricii dicti illo seculo et superioribus , qui provincias cum summà aticloritate , sub principum imperio administrabant. ( Marca , deConcord. sucerd. et imp. 1. 12.) Marca donne ici la formule du serment que prêtai* !e palrice ; el le cardinal Orsi l'a copiée , ch. II . p. 23. 11 est remarquable qu'à la suite de celle cérémonie , le palrice recevait le manteau royal et le diadème. ( Mantum et aureura circulum iu capile. ) Ibid. p. 27.

que cette souveraineté extraordinaire. L'incapacité , la bassesse , la férocité des souverains qui la précédèrent ; l'insupportable tyrannie exercée sur les biens , les personnes et la conscience des peuples ; l'abandon formel de ces mêmes peuples livrés sans défense à d'impitoyables barbares ; le cri de l'Occident qui abdique l'ancien maître ; la nouvelle souveraineté qui s'élève , s'avance et se substitue à l'ancienne sans secousse , sans révolte , sans effusion de sang , poussée par une force cachée , inexplicable , invincible , et jurant foi et fidélité jusqu'au dernier instant à la faible et méprisable puissance qu'elle allait remplacer ; le droit de conquête enfin obtenu et solennellement cédé par l'un des plus grands hommes qui ait existé , par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom , et que la voix du genre humain l'a proclamé grandeur au lieu de grand : tels sont les titres des Papes , et l'histoire ne présente rien de semblable.

Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s'en distingue encore d'une manière éminente , en ce qu'elle ne présente point dans sa durée , comme je l'observais plus haut , cette soif inextinguible d'accroissement territorial qui caractérise toutes les autres. En effet , ni par la puissance spirituelle , dont elle fit jadis un si grand usage , ni par la puissance temporelle dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force , on ne la voit jamais tendre à l'agrandissement de ses états par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu'après avoir tenu compte de toutes les faiblesses humaines , il n'en reste pas moins dans l'esprit de tout sage observateur l'idée d'une puissance évidemment assistée.

Sur les guerres soutenues par les Papes , il faut avarit

tout bien expliquer le mot de puissance temporelle. l\ est équivoque , comme je l'ai dit plus haut ; et en effet il exprime chez les écrivains français } tantôt l'action exercée sur le temporel des princes en vertu du pouvoir spi rituel , et tantôt le pouvoir temporel, qui appartient au Pape comme souverain , et qui l'assimile parfaitement à tous les autres.

Je parlerai ailleurs des guerres que l'opinion a pu mettre à la charge de la puissance spirituelle. Quant à celles que les Papes ont soutenues comme simples souverains , il semble qu'on a tout dit en observant qu'ils avaient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes ; car nul prince ne saurait avoir droit de la faire injustement , et tout prince a droit de la faire justement. Il plut aux Vénitiens , par exemple, d'enlever quelques villes au Pape Jules II , ou du moins de les retenir contre ioutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife , l'une des plus grandes têtes qui aient régné, les enGt cruellement repentir. Ce fut une guerre comme une autre , une affaire temporelle de prince à prince , et parfaitement étrangère à l'histoire ecclésiastique. D'où viendrait donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre? Depuis quand un souverain doit-il se laisser dépouiller de ses états sans opposer de résistance? Ce serait une thèse toute nouvelle et bien propre surtout à donner des encouragements au brigandage , qui n'en a pas besoin.

Sans doute c'est un très-grand mal que les Papes soient forcés de foire la guerre : sans doute encore Jules il , qui s'est trouvé sous ma plume, fut trop guerrier ; cependant l'équité l'absout jusqu'à un point qu'il n'est pas aisé de déterminer. «Jules, dit l'abbé de Feller, laissa échapper « le sublime de sa place ; il ne vit pas ce que voient si « bien aujourd'hui ses sages successein-s , que le Pontife

« romain est le père commun, et qu'il doit être l'arbitre « de la paix, non le flambeau de la guerre1. »

Oui, lorsque la chose est possible ; mais dans ces sortes de cas la modération du Pape dépend de celle des autres puissances*. S'il est attaqué, de quoi lui sert sa qualité de Père commun P Doit-il se borner à bénir les canons pointés contre lui ? Lorsque Buonaparte envahit les états de l'Eglise, Pie VI lui opposa une armée : Impar congressus Achilli! Cependant il maintint l'honneur de la souveraineté, et l'on vit flotter ses drapeaux. Mais si d'autres princes avaient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint-Père, le plus violent ennemi du Saint-Siège eût-il osé blâmer cette guerre et condamner chez les sujets du Pape ces mêmes efforts qui auraient illustré tous les autres hommes de l'univers?

Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle pacifique qui convient à leur caractère sublime, me paraissent donc hors de propos, à moins qu'il ne fût question de guerres offensives et injustes ; ce qui, je crois, ne s'est pas vu, ou s'est vu du moins assez, rarement pour que mes propositions générales n'en soient nullement ébranlées.

Le caractère, il faut encore le dire, ne saurait jamais être totalement effacé chez les hommes. La nature est bien la maîtresse de mettre dans la tête et dans le cœur d'un Pape le génie et l'ascendant d'un Gustave-Adolphe on d'un Frédéric II. Que les chances de l'élection portent sur le irône pontifical un Cardinal de Richelieu, difficilement il s'y tiendra tranquille. Il faudra qu'il s'agite, il faudra qu'il montre ce qu'il est : souvent il sera roi sans être Pontife, et rarement même il obtiendra de lui d'être Pontife sans être roi. Néanmoins dans ces occasions même, à travers

(1) Fellcr, Dicl. hist. art. Jules IL

les élans de la souveraineté, on pourra sentir le Pontife.

Prenons , par exemple , ce même Jules II , celui de tous

les Papes , si je ne me trompe , qui semble avoir donné le

plus de prise à la critique sur l'article de la guerre , et

comparons-le avec Louis XII , puisque l'histoire nous les

présente dans une position absolument semblable, l'un

au siège de la Mirandole, l'autre au siège de Peschiera

pendant la ligue de Cambrai. « Le bon roi , le père du

o peuple, honnête homme chez lui* , ne se piqua pas de

« faire usage envers la garnison de Peschiera de ses

« maximes sur la clémence 2. Tous les habitants furent pas-

« ses au fil de l'épée ; le gouverneur André Riva et son

« fils furent pendus sur les murs'3. »

Voyez au contraire Jules II au siège de la Mirandole ; il accorda sans doute plusieurs choses à sou caractère moral , et son entrée par la brèche ne fut pas extrêmement pontificale ; mais au moment où le canon eut fait silence , il n'eut plus d'ennemis, et l'historien anglais du pontificat de Léon X nous a conservé quelques vers latins où le poète dit élégamment à ce Pape guerrier : « À peine la guerre « est déclarée que vous êtes vainqueur ; mais chez vous le « pardon est aussi prompt que la victoire. Combattre , « vaincre et pardonner , pour vous c'est une même chose.

(1) Voltaire, Essai sur les moeurs, etc. tom. III, ebap. CXU. Ce trait malicieux mérite attention. Je ne Tante poiiil la cuirasse de Jules II, quoique celle de Ximcnès ait mérité quelque louange; mais je dis qu'avant de •évir contre la politique de Jules II, il faut bien examiner celle qu'il fut obligé de combattre. Les puissances du second ordre font ce qu'elles peuvent. On les juge ensuite comme si elles avaient fait ce qu'elle» ont voulu. Il n'y a rien de si commun et de si injuste.

(2) Hist. de la ligue de Cambrai, liv. I, c. XXV.

(3) Life and Pontificale of Léo the tenth, by M. William Roscoe. London. Si'Qrecry. in-3 , 1S05, tom. II, chap. VIII, p. 68.

« Un jour nous donna la guerre; le lendemain la vît finir, « et voire colère ne dura pas plus que la guerre. Ce nom a de Jules porte avec lui quelque chose de divin ; il laisse « douter si la valeur l'emporte sur la clémence ' . »

Bologne avait insulté Jules II à l'excès : elle était allée jusqu'à fondre les statues de ce Pontife allier ; et cependant après qu'elle eut été obligée de se rendre à discrétion , il se contenta de menacer et d'exiger quelques amendes ; et bientôt Léon X, alors cardinal , ayant été nommé légat dans cette ville, tout demeura tranquille 2. Sous la main de Maximilien , et même du bon Louis XII , Bologne n'en aurait pas été quitte à si bon marché.

Qu'on lise l'histoire avec attention, comme sans préjugé, et l'on sera frappe de cette différence , même chez les Papes les moins Papes, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Du reste, tous ensemble, comme princes, ont eu les mêmes droits que les autres princes, et il n'est pas permis de leur faire des reproches sur leurs opérations politiques , quand même ils auraient eu le malheur de ne pas faire mieux que leurs augustes collègues. Mais si l'on remarque , au sujet de ia guerre en particulier , qu'ils l'ont faite moins que les autres princes, qu'ils l'ont faite avec plus d'humanité, qu'ils ne l'ont jamais recherchée ni provoquée , et que du moment où les princes , par je ne sais quelle convention ta-

(1) Vis bellum indictum est quùm yincis, nec citiùs vis

Vincere quàm parcas : h«ec tria agis pariter. Una dédit bellum, bellum lux susfulrt una,

Nec tibi quàm bellum longior ira fuit.

Hoc noraen divinuin aliquid fert secuni, et utrùmsil Mitior arme idem fortior, ambigitur, (Casanova, post cxpugnauonem Miraudulœ. 21 jun. *51i ; SI. Rosïo?, iiid. p. 85.)

(2) Roscoe, ibiâ. chap. IX, p. 128.

cite qui mérite quelque attention , semblent s'être accordé? à reconnaître la neutralité des Papes, on n'a plus trouvé ceux-ci mêlés dans les intrigues ou opérations guerrières ; on ne saurait disconvenir que , même dans l'ordre politique, ils n'aient maintenu la supériorité qu'on a droit d'attendre de leur caractère religieux. En un mot, il est arrivé quelquefois aux Papes, considérés comme princes temporels, de ne pas se conduire mieux que les autres. C'est le seul reproche qu'on puisse leur adresser justement ; le reste est calomnie.

Mais ce mot de quelquefois désigne des anomalies qui ne doivent jamais être prises en considération. Quand je dis, par exemple , que les Papes , comme princes temporels , n'ont jamais provoqué la guerre, je n'entends pas répondre de chaque fait de cette longue histoire examinée ligne par ligne; personne n'a droit de l'exiger de moi. Je n'insiste , sans convenir inutilement de rien , je n'insiste , dis-jc , que sur le caractère général de la souveraineté pontificale. Poui' la juger sainement, il faut regarder d'en haut et ne voir que l'ensemble. Les myopes ne doivent pas lire l'histoire : ils perdent leur temps.

Mais qu'il est difficile de juger les Papes sans préjugés ! Le XVIe siècle alluma une haine mortelle contre le Pontife ; et l'incrédulité du nôtre, fille aînée de la réforme, ne pouvait manquer d'épouser toutes les passions de sa mère. De cette coalition terrible est née je ne sais quelle antipathie aveugle qui refuse même de se laisser instruire , et qui n'a pas encore cédé , à beaucoup près , au scepticisme universel. En feuilletant les papiers anglais, on demeure frappé d'étonnement à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d'ailleurs très-saines et très-estimables.

A l'époque des fameux débuts qui eurcn: lion en Tar.nùs

19 2 1 805 , au parlement d'Angleterre, sur ce qu'on appelait î' 'émancipation des Catholiques , un membre de la chambre haute s'exprimait ainsi , dans une séance du mois de mai :

« Je pense , et même je suis certain , que le Pape n'est « qu'une misérable marionnette entre les mains de l'usur- « pateur du trône des Bourbons ; qu'il n'ose pas faire !e « moindre mouvement sans l'ordre de Napoléon ; et que « si ce dernier lui demandait une bulle pour animer les « prêtres irlandais à soulever leur troupeau contre le gou- « vernement , il ne la refuserait point au despote1 . »

Mais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse était à peine sèche, que le Pape, sommé avec tout l'ascendant de la terreur de se prêter aux vues générales de Buonaparte contre les Anglais, répond qu'étant le Père commun de tous les chrétiens, il ne peut avoir d'ennemis parmi eux2; et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe, et ensuite indirecte contre l'Angleterre, il se laisse outrager, chasser, emprisonner : il commence enfin ce long martyre qui l'a rendu si recommandable à l'univers entier.

(1) I thing. nay, Jam certain thaï the Pope is the misérable puppcl of the usurper of thethrone of the Bourbons, thathe dare not movebut by Napoleon's command ; and should he order him to influence the ïrish priests to rose Iheir flocks to rébellion, he could not refuse to obey the despot. (l'ariiamentary debates. Vol. IV. London, 1805, in-S. col. 726.)

Ce ton colérique et insultant a lieu d'étonner dans la bouche d'un pair; car c'est une règle générale, et que je recommande à l'attention particulière de tout véritable observateur, qu'en Angleterre la haine contre !e Pape et le système catholique est en raison inverse de la dignité intrinsèque des personnes. Il y a des exceptions sans doute, mais peu par rapport à la masse.

(2) Voyez la note du Cardinal secrétaire d'état, datée du palais Quirinal, le 19 avril 1808, en réponse à celle de M. Le Febvrc, chargé des affaires

le France.

Maintenant si j'avais l'honneur tTeulretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne, qui pense et qui est même certain que le Pape n'est qu'une misérable marionnette aux ordres des brigands qui veulent l'employer , je lui demanderais avec la franchise et les égards qu'on doit à un homme de sa sorte; je lui demanderais, dis-je, non pas ce qu'il pense du Pape , mais ce qu'il pense de lui-même en se rappelant ce discours.

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