‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 43 sur 85 · POUR OBJET · texte numérisé non relu

POUR OBJET

De quel front le môme écrivain , oubliant ces aveux solennels , s'avise-t-il de nous dire ailleurs : « Depuis Char- « lemagne jusqu'à nos jours la guerre de l'empire et du « sacerdoce fut le principe de toutes les révolutions ; « c'est là le fil qui conduit dans ce labyrinthe de l'histoire « moderne*.

En quoi d'abord l'histoire moderne est-eïïeimlahjrinthe plutôt que l'histoire ancienne? J'avoue , pour mon compte, y voir plus clair, par exemple , dans la dynastie des Capets que dans celle des Pharaons : mais passons sur cette fausse expression , bien moins fausse que le fond des choses. Voltaire convenant formellement que la lutte sanglante des deux partis en Italie était absolument étrangère à la Religion , que veut-il dire avec son fil? Il est faux qu'il y

(1) Volt. Essai sur l'hist. ge'n. tom. II, çh. LXYI, p. 267.

(2) C'est-à-dire, avec l'épée et la politique. Je voudrais bien savciF quelles armes nouvelles on a inventées dès lors, et ce que devaient faire les Papes à 1 époque dont nous parlons? (Volt. tom. II, chap. LU, p. 98)

(3) Volt. Essai sur l'hist. gén. tom. II, ch. LU, p. 98. (*) nid. loin. IV, ch. CXCV, p 339.

&ît eu une guerre proprement dite entre Vempîre et le sa' cerdoce. On ne cesse de le répéter pour rendre le sacerdoce responsable de tout le sang versé pendant cette grande lutte ; mais dans le vrai ce fut une guerre entre l'Allemagne et l'Italie , entre l'usurpation et la liberté , entre le maître qui apporte des chaînes , et l'esclave qui les repousse ; guerre dans laquelle les Papes firent leur devoir de princes italiens et de politiques sages en prenant parti pour l'Italie , puisqu'ils ne pouvaient ni favoriser les empereurs sans se déshonorer , ni essayer même la neutralité sans se perdre.

Henri VI, roi de Sicile et empereur, étant .Tiort à Messine , en 1197, la guerre s'alluma en Allemagne pour la succession entre Philippe , duc de Souabe , et Othon , fils de Henri-Léon , duc de Saxe et de Bavière. Celui-ci descendait de la maison des princes d' Est- Guelfes , el Philippe des princes Gibelins*. La rivalité de ces deux princes donna naissance aux deux factions trop fameuses qui désolèrent l'Italie pendant si longtemps ; mais rien n'est plus étranger aux Papes et au sacerdoce : la guerre civile une fois allumée , il fallait bien prendre parti et s€ battre. Par leur caractère si respecté et par l'immense autorité dont ils jouissaient, les Papes se trouvèrent naturellement placés à la tête du noble parti des convenances , de la justice et de l'indépendance nationale. L'imagination

'1) Muratori, Antich. île!, in-4. Momco, 1769, loin. III, disses t. Li f. 111.

Il est remarquable que, quoique ces deux factions fussent nées en Alktnagneet venues depuis en Italie, pour ainsi dire toutes faites, cependenl t-s princes Guelfes, avant de régner sur la Bavière et sur la Saxe, étalent Italiens ; en sorte que la faction de ce nom, ea arrivait en Italie, sembla (remontera sa source.

Trassero qnesle due diubolicbcHfazioni la loro cri-ine dalla Gcrmania, et* fil =j rai. ibid.)

s'accoutuma donc à ne voir que le Pape au lieu de l'Italie ; mais dans le fond il s'agissait d'elle , et nullement de la Religion ; ce qu'on ne saurait trop , ni même assez répéter.

Le venin de ces deux factions avait pénétré si avant dans les cœurs italiens , qu'en se divisant il finit par laisser échapper son acception primordiale , et que ces mots de Guelfes et de Gibelins ne signifièrent plus que des gens qui se haïssaient. Pendant cette fièvre épouvantable , le clergé fit ce qu'il fera toujours. Il n'oublia rien de ce qui était en son pouvoir pour rétablir la paix , et plus d'une fois on vit des Evêques accompagnés de leur clergé , se jeter avec les croix et les reliques des Saints entre deux armées prêtes à se charger , et les conjurer , an nom de la Religion , d'éviter l'effusion du sang humain. Ils firent beaucoup de bien sans pouvoir étouffer le mal*.

« H n'y a point de Pape , c'est encore l'aveu exprès « d'un censeur sévère du Saint-Siège , il n'y a point de « Pape qui ne doive craindre en Italie l'agrandissement

« des empereurs. Les anciennes prétentions seront

■ bonnes le jour où on les fera valoir avec avantage 2. »

Donc , il n'y a point de Pape qui ne dût s'y opposer. Où est la charte qui avait donné l'Italie aux empereurs allemands? Où a-l-on pris que le Pape ne doive point agir comme prince temporel , qu'il doive être purement passif, se laisser battre , dépouiller? etc. Jamais on ne prouvera cela.

À l'époque de Rodolphe (en 1274 ) a les anciens droits

(1) Muratori , ibid. p. 119. — Lettres sur l'Lisloire , lom. Iî! , Y.v. LXIII , p. 230.

(2) Lettres sur l'hist. tom. III , IctU LXII , p. 230.

Autres aYeux du même auteur , lom. II , lelt. XLIII , p. 437 ; et letl. XXXÏV, p. 310.

« de l'empire étaient perdus et la nouvelle maison ne

« pouvait les revendiquer sans injustice; rien n'est

« plus incohérent que de vouloir, pour soutenir les pré- « tentions de l'empire, raisonner d'après ce qu'il était « sous Charlemagne1. »

Donc les Papes , comme chefs naturels de l'association italienne , et protecteurs-nés des peuples qui la composaient , avaient toutes les raisons imaginables de s'opposer de toutes leurs forces à la renaissance en Italie de ce pouvoir nominal , qui , malgré les titres affichés à la tête de ses édita, n'était cependant ni saint, ni empire, ni romain.

Le sac de Milan , l'un des événements les plus horribles de l'histoire, suffirait seul, au jugement de Voltaire, po.vr justifier tout ce que firent les Papes*.

Que dirons-nous d'Othon II et de son fameux repas de l'an 981? 11 invite une grande quantité de seigneurs à un repas magnifique , pendant lequel un officier de l'empereur entre avec une liste de ceux que son maître a proscrits. On les conduit dans une chambre voisine où ils sont égorgés. Tels étaient les princes à qui les Papes eurent affaire.

Et lorsque Frédéric , avec la plus abominable inhumanité, faisait pendre de sang-froid des parents du Pape , faits prisonniers dans une ville conquise3 , il était per-

(1) Leitrcs sur l'hist. lom. II, lelirc XXXIV, p. 316.

(2) Celait bien justifier les Popes que d'en user ainsi. (Voll. Essai sur l'hist. gén. tosa. II, enj LXI, p. 156.)

(3) En 1241. Maimbourg est bon à entendre sur ce3 geniiilesses. (Art. ann. 1250.) « Les bonnes qualités de Frédéric furent obscurcies par ph:u sieurs autres très-mauvaises, el surtout par son immoralité, par son à<- « sir insatiable do vengeance, et par sa cruauté', qui lui firent comroellro « de grands crime3, que Dieu néanmoins, à ce qu'on peut croire, lui fit la « grâce d'effacer dans sa dernière maladie. » — Ames.

mis apparemment de faire quelques efforts pour se soustraire à ce droit public.

Le plus grand malheur pour l'homme politique } c'est d'obéir à une puissance étrangère. Aucune humiliation , aucun tourment de cœur ne peut être comparé à celui-là. La nation sujette , à moins qu'elle ne soit protégée par quelque loi extraordinaire , ne croit point obéir au souverain , mais à la nation de ce souverain : or , nulle nation ne veut obéir à une autre , par la raison toute simple qu'une nation ne sait commander à une autre. Observez les peuples les plus sages et les mieux gouvernés chez eux ; vous les verrez perdre absolument cette sagesse et ne ressembler plus à eux-mêmes , lorsqu'il s'agira d'en gouverner d'autres. La rage de la domination étant innée dans l'homme , la rage de la faire sentir n'est peut-être p». moins naturelle : l'étranger qui vient commander chez une nation sujette , au nom d'une souveraineté lointaine , au lieu de s'informer des idées nationales pour s'y conformer , ne semble trop souvent les étudier que pour les contrarier; il se croit plus maître , à mesure qu'il appuie plus rudement la main. Il prend la morgue pour la dignité, et semble croire cette dignité mieux attestée par l'indignation qu'il excite , que par les bénédictions qu'il pourrait obtenir.

Aussi , tous les peuples sont convenus de placer au premier rang des grands hommes ces fortunés citoyens qui eurent l'honneur d'arracher leur pays au joug étranger ; héros s'ils ont réussi , ou martyrs s'ils ont échoué , leurs noms traverseront les siècles. La stupidité moderne voudrait seulement excepter les Papes de celle apothéose universelle , et les priver de l'immortelle gloire qui leur est due comme princes temporels , pour avoir travaillésans relâche à l'affranchissement de leur patrie. Que certains

écrivains français refusent de rendre justice à Grégoire VH, cela se conçoit. Ayant sur les yeux des préjugés protestants, philosophiques, jansénistes et parlementaires, que peuvent-ils voir à travers ce quadruple bandeau? Le despotisme parlementaire pourra même s'élever jusqu'à défendre à la liturgie nationale d'attacher une certaige célébrité à la fête de saint Grégoire ; et le sacerdoce , pour éviter des chocs dangereux , se verra forcé de plier ' , confessant ainsi l'humiliante servitude de cette Eglise dont on nous vantait les fabuleuses libertés. Mais vous, étrangers à tous ces préjugés , vous , habitants de ces belles contrées que Grégoire voulut affranchir, vous que la reconnaissance au moins devrait éclairer ,

...;.. ~. vos ô !

Pompilius sanguis 2.

Harmonieux héritiers de la Grèce , illustres descendants des Scipions et des Virgile , vous à qui il ne manque que l'unité et l'indépendance , élevez des autels au sublime Pontife , qui fit des prodiges pour vous donner un nom.

(1) Ou célébrait en France l'office de Grégoire VII, commun des confesseurs, l'église galiicane (si libre comme on sait) n'ayant point osé lui décerner un office proi're, de peur de se brouiller avec ies parlements qui avaient condamné la mémoire de ce Pape par arrêts du 20 juillet 1729, et du 23 lévrier 1730. (Zaccaria, Anli-Febronius vindicatus, tom. I, dissert. 11, cap. V, p. 387, not. 13.)

Observez que ces mêmes magistrats qui condamnent la mémoire d'un Pape déclaré saint, sa plaindront fort bien de la monstiulxse confusion que tel ou tel Pape a faite de l'usage des deux puissances, (Lett. sar l'hist. tom. III, !elt. LXII, p. 2?1.)

(2) [Horat. Ad Ptionte , 291.]

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