‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 45 sur 85 · JUSTIFICATION DE CE POUVOIR · texte numérisé non relu

JUSTIFICATION DE CE POUVOIR

Les écrivains du dernier âge ont assez souvent une manière tout à fait expéditive de juger les institutions. Ils supposent un ordre de choses purement idéal , bon suivant eux , et dont ils partent comme d'une donnée pour juger les réalités.

Vollairepeut fournir , dans ce genre, un exemple excès-

(î) VcU. E»soi, tle. lom. II, ebap. LXV,

sivement comique. ÏI est tiré de la Hemiade , et n'a pas élé remarqué , que je sache :

C'est un usage antique et sacre* parmi nous, Quand la mort sur le trône étend ses rudes coups, * Et que du sang des rois, si cher à la patrie, Dans ses derniers canaux la source s'est tarie, Le peuple au même instant rentre en ses premiers droits ; Il peut choisir un maître, il peut changer ses loU. Les états assemblés, organes de la France, Nomment un souverain, limitent sa puissance. Ainsi de nos aïeux les augustes décrets Au rang de Charlemagne ont placé les Capels ».

Charlatan ! Où donc a-t-il vu toutes ces belles choses? Dans quel livre a-t-il lu les droits du peuple P ou de quels faits les a-t-il dérivés? On dirait que les dynasties changent en France dans une période réglée comme les jeux, olympiques. Deux mutations en 1 300 ans , voilà certes un usage bien constant! Et ce qu'il y a de plaisant , c'est qu'à l'une et à l'autre époque ,

La source de ce sang, si cher à la patrie, Dans ses derniers canaux ne s'était point tarie.

Il était , au contraire , en pleine circulation lorsqu'il fut exclu par un grand homme évidemment mûri à côté du trône pour y monter 2.

(i) Ch. VIL

(2) Il est bon d'entendre Voltaire raisonner comme historien sur is même événement. « On sait, dit-il, comment Hugues-Capet enleva la a couronne à l'oncle du dernier roi. Si les suffrages eussent été libres, i Charles aurait été roi de France. Ce ne fut point un parlement de la na- « tion qui le priva du droit de ses ancêtres, comme l'ont dit tant d'histo- * riens ; ce fut ce qui fait et qui défait les rois, la force sioVe -le la [ru-

On raisonne sur les Papes comme Voltaire vient de rat sonner. On pose en fait , expressément ou tacitement , que l'autorité du sacerdoce ne peut s'unir d'aucune manière à celle de l'empire; que dans le système de l'Eglise catholique, un souverain ne peut être excommunié ; que le temps n'apporte aucun changement aux constitutions politiques; que tout devait aller autrefois comme de nos jours, etc. ; et sur ces belles maximes, prises pour des axiomes , on décide que les anciens Papes avaient perdu l'esprit.

Les plus simples lumières du bon sens enseignent cependant une marche toute différente : Voltaire lui-môme ne l'a-t-il pas dit? On a tant d'exemples dans Vhisloire di l'union du sacerdoce cl de l'empire dans d'autres religions*: Or, il n'est pas nécessaire , je pense , de prouver que cette union est infiniment plus naturelle sous l'empire d'une Religion vraie que sous celui de toutes les autres, qui son! fausses puisqu'elles sont autres.

Il faut partir d'ailleurs d'un principe général et incontestable : savoir que tout gouvernement est bon lorsqu'il est établi et qu'il subsiste depuis longtemps sans contestation.

Les lois générales seules sont éternelles. Tout le reste varie, cl jamais un temps ne ressemble à l'autre. Toujours sans doute l'homme sera gouverné, mais jamais de la môme manière. D'autres mœurs , d'autres connaissances , d'aulrescroyances amèneront nécessairement d'autres lois. Les noms aussi trompent sur ce point comme sur tant d'autres , parce qu'ils sont sujets à exprimer tantôt le*

.- dence. » ( Voit. Essai , etc. tom. II, A. XXXIX.) Il n'y a point '» t'auguttet ûèereit, cotf.me on voit. Il écrit à la marge : lluguit-Cap<n t empara du royaume à force ouverte.

(i) V'>!t. Essai, etc. tom. I, ch. XIII,

ressemblances des choses contemporaines , sans exprimer leurs différences , et tantôt à représenter des choses que le temps a changées , tandis que les noms sont demeurés ies mêmes. Le mot de monarchie, par exemple , peut représenter deux gouvernements ou contemporains ou séparés par le temps , plus ou moins différents sous îa même dénomination ; en sorte qu'on ne pourra point affirmer Je l'un tout ce qu'on affirme justement de l'autre.

« C'est donc une idée bien vaine, un travail bien in- « grat, de vouloir tout rappeler aux usages antiques, et « de vouloir fixer cette roue que le temps fait tourner « d'un mouvement irrésistible. A quelle époque faudrait- « il avoir recours ?. . . . à quel siècle , à quelles lois fau- « drait-il remonter? à quel usage s'en tenir? Un bour- « geois de Rome serait aussi bien fondé à demander au « Pape des consuls , des tribuns, un sénat, des comices « et le rétablissement entier de la république romaine ; « et un bourgeois d'Athènes pourrait réclamer auprès du « sultan l'ancien aréopage et les assemblées du peuple , « qui s'appelaient églises1. »

Voltaire a parfaitement raison ; mais lorsqu'il s*agîra de juger les Papes , vous le verrez oublier ses propres maximes , et nous parler de Grégoire VII comme on parlerait aujourd'hui de Pie VII, s'il entreprenait les mêmes choses.

Cependant, toutes les formes possibles de gouvernement se sont présentées dans le monde ; et toutes sont légitimes dès qu'elles sont établies, sans que jamais i! soit permis de raisonner d'après des hypothèses entièrement séparées des faits.

(1) Volt. Essai, elc. ton». III, ch. LXXXVI. C'est-à-dire que les assemblées du peuple s'appelaient des assemblées. Toutes les œuvres philosophiques et historiques de Voltaire sont remplies de ces traits d'une érudition éblouissante

Or , s'il est un fait incontestable attesté par tous les monuments de l'histoire , c'est que les Papes , dans le moyen âge et bien avant encore dans les derniers siècles , ont exercé une grande puissance sur les souverains temporels ; qu'ils les ont jugés, excommuniés dans quelques grandes occasions , et que souvent même ils ont déclaré les sujets de ces princes déliés envers eux du serment de fidélité.

Lorsqu'on parle de despotisme et de gouvernement absolu, on sait rarement ce qu'on dit. Il n'y a point de gouvernement qui puisse tout. En vertu d'une loi divine , il y a toujours à côté de toute souveraineté une force quelconque qui lui serlde frein. C'est une loi, c'est une coutume, c'est la conscience, c'est une tiare, c'est un poignard ; mais c'est toujours quelque chose.

Louis XIV s'éfant permis un jour de dire devant quelques hommes de sa cour, qu'il ne voyait pas de plus beau gouvernement que celui du SojAi , l'un d'eux, c'était le maréchal d'Estrées , si jô ne me trompe , eut le noble courage de lui répondre : Mais , sire , j'en ai vu étrangler trois dans ma vie.

Malheur aux princes s'ils pouvaient tout ! Pour leur bonheur et pour le nôtre , la toute-puissance réelle n'est pas possible.

Or, l'autorité des Papes fut la puissance choisie et constituée dans le moyen âge pour faire équilibre à la souveraineté temporelle , et la rendre supportable aux hommes.

Et ceci n'est encore qu'une de ces lois générales dti monde, qu'on ne veut pas observer , et qui sont cependant d'une évidence incontestable.

Toutes les nations de l'univers ont accordé au sacerdoce plus ou moihs d'influence dans les affaires politiques ; et il a été prouvé jusqu'à l'évidence que , de toutes les nations ■policées, il n'en est aucune qui ait attribue moins de mu-

voirs et de privilèges à leurs prêtres , que les juifs et les chrétiens*.

Jamais les nations barbares n'ont été mûries et civilisées que par la Religion , et toujours la Religion s'est occupée principalement de la souveraineté.

« L'intérêt du genre humain demande un frein qui re- « tienne les souverains , et qui mette à couvert la vie des « peuples : ce frein de la Religion aurait pu être , par une « convention universelle , dans la main des Papes. Ces « premiers Pontifes, en ne se mêlant des querelles tem- « porelles que pour les apaiser, en avertissant les rois « et les peuples de leurs devoirs, en reprenant leurs cri- « mes , en réservant les excommunications pour les grands « attentats , auraient toujours été regardés comme des « images de Dieu sur la terre. Mais les hommes sont ré- « duils à n'avoir pour leur défense que les lois et les « mœurs de leurs pays : lois souvent méprisées, mœurs « souvent corrompues2. »

Je ne crois pas que jamais on ait mieux raisonné en laveur des Papes. Les peuples , dans le moyen âge , n'avaient chez eux que des lois nulles ou méprisées, et des mœurs corrompues. 11 fallait donc chercher ce frein indispensable hors de chez eux. Ce frein se trouva et ne pouvait se trouver que dans l'autorité des Papes. 11 n'arriva jonc que ce qui devait arriver.

Et que veut dire ce grand raisonneur , en nous disant , J'unc manière conditionnelle, que ce frein, si nécessaire aux peuples, aurait pu être, par une convention universelle, dans la main du Pape? Elle y fut en eiïet, non

(1) tlist. de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, iu-12, lom. XV, î. 113. — Traile' historique et dogro. de !a RcI:gion par 1 abbé Hergicr ,«iu. VI, p. 120.

(2) Voltaire, Essai, eis. les. H., ch. LX.

par une convention expresse des peuples , qui est impossible ; mais par une convention tacite et universelle , avouée par les princes mêmes comme par les sujets, et qui a produit des avantages incalculables.

Si les Papes ont fait quelquefois plus ou moins que Voltaire ne le désire dans le morceau cité, c'est que rien d'humain n'est parfait, et qu'il n'existe pas de pouvoir qui n'ait jamais abusé de ses forces. Mais si, comme l'exigent la justice et la droite raison, on fait abstraction de ces anomalies inévitables , il se trouve que les Papes ont en effet réprimé les souverains , protégé les -peuples, apaisé les querelles temporelles par une sage intervention , averti les rois et les peuples de leurs devoirs , et frappé d'anathêmes les grands attentats qu'ils n'avaient pu prévenir.

On peut juger maintenant l'incroyable ridicule de Voltaire , qui nous dira gravement dans le même volume, cl à quatre chapitres seulement de distance : « Ces querelles « (de l'empire et du sacerdoce) sont la suite nécessaire « de la forme de gouvernement la plus absurde à laquelle « les hommes se soient jamais soumis : cette absurdité « consiste à dépendre d'un étranger. »

Comment donc, Voltaire! vous venez de vous réfuter d'avance et de soutenir précisément le contraire. Vous avez dit que « cette puissance étrangère était réclamée a hautement par l'intérêt du genre humain ; les peuples, « privés d'un protecteur étranger, ne trouvant chez eux, « pour tout appui , que des mœurs souvent corrompues « et des lois souvent méprisées1. »

Ainsi, ce même pouvoir qui est au chapitre LXe ce qu'on peut imaginer de plus désirable et de]pluspr.cieux, devient au chapitre LXVe ce qu'on n'a jamais vu de plus absurde.

(1) Voit. Essai, etc. lom. II, ch. LXV.

Tel est Voltaire , le plus méprisable des écrivains lorsqu'on ne le considère que sous le point de vue moral j et par celte raison même, le meilleur témoin pour la vérité , lorsqu'il lui rend hommage par distraction.

C'était donc une idée tout à fait plausible que celle d'une influence modérée des Souverains Pontifes sur les actes des princes. L'empereur d'Allemagne, même sans état, a pu jouir d'une juridiction légitime sur tous les princes formant l'association germanique : pourquoi le Pape ne pourrait-il pas de même avoir une certaine juridiction sur tous les princes de la chrétienté? 11 n'y avait là certainement rien de contraire à la nature des choses, qui n'exclut aucune forme d'association politique : si cette puissance n'est pas établie, je ne dis pas qu'on doive l'établir ou la rétablir , c'est de quoi je n'ai cessé de protester solennellement ; je dis seulement, en me rapportant aux temps anciens, que si elle est établie, elle sera légitime comme toute autre , aucune puissance n'ayant d'autre fondement que la possession. La théorie et les faits se trouvent donc d'accord sur ce point.

Permis à Voltaire d'appeler le Pape un étranger , c'est une de ses supcrficialités ordinaires. Le Pape , en sa qualité de prince temporel , est sans doute , comme tous les autres , étranger hors de ses étals ; mais comme Souverain Ponlife, il n'est étranger nulle part dans l'Eglise catholique , pas plus que le roi de France ne l'est à Lyon ou à Bordeaux.

Il y avait des moments bien honorables pour la cour (h Home , c'est encore Voltaire qui parle. Si les Papes avaien: toujours usé ainsi de leur autorité , ils eussent été les législateurs de V Europe 4.

(i) Volt. Essai, clc. lora. II, ch. LS.

Or , c'est un fait attesté par l'histoire entière de ces temps reculés , que les Papes ont usé sagement et justement de leur autorité , assez souvent pour être les législateurs de l'Europe ; et c'est tout ce qu'il faut.

Les abus ne signifient rien; car, a malgré tous les trouai blés et tous les scandales , il y eut toujours , dans les « rits de l'Eglise romaine , plus de décence , plus de • gravité qu'ailleurs ; l'on sentait que cette Eglise, quand « elle était libre 1 et bien gouvernée , était faite pour « donner des leçons aux autres 2. Et dans l'opinion des « peuples , un Evêque de Rome était quelque chose de « plus saint que tout autre Evêque 3. ■

Mais d'où venait donc cette opinion universelle qui avait fait du Pape un être plus qu'humain , dont le pouvoir purement spirituel faisait tout plier devant lui ? Il faut être absolument aveugle pour ne pas voir que l'établissement d'une telle puissance était nécessairement impossible ou divin.

Je ne terminerai point ce chapitre sans faire une observation sur laquelle il me semble qu'on n'a point assez insisté : c'est que les plus grands actes de l'autorité qu'on puisse citer de la part des Papes agissant sur le pouvoir temporel , attaquaient toujours une souveraineté élective, c'est-à-dire une demi-souveraineté à laquelle on avait sans doute le droit de demander compte , et que même on pouvait déposer s'il lui arrivait de malverser à un certain point.

(1) C'est un grand mot ! A certains princes qui se plaignaient de certains Papes , on aurait pu dire : S'ils ne sont pas aussi bons qu'ils devraient l'être , e'csl parce que vous les avez faits.

(2) Yolt. Essai , tom. H , chap. XLV.

(3) Le même , ibid. tom. III , ch. CXXI.

Voltaire a fort bien remarqué que V élection suppose nécessairement un contrat entre le roi et la nation1 ; en sorte que le roi électif peut toujours être pris à partie et être jugé. 11 manque toujours de ce caractère sacré qui est l'ouvrage du temps ; car l'homme ne respecte réellement rien de ce qu'il a fait lui-même. Il se rend justice en méprisant ses œuvres , jusqu'à ce que Dieu les ait sanctionnées par le temps. La souveraineté étant donc en général fort mal comprise et fort mal assurée dans le moyen âge , la souveraineté élective en particulier n'avait guère d'autre consistance que celle que lui donnaient les qualités personnelles du souverain : qu'on ne s'étonne donc point qu'elle ait été si souvent attaquée , transportée ou renversée. Les ambassadeurs de saint Louis disaient franchement à l'empereur Frédéric II , en 1239 : « Nous croyons que le roi de « France, notre maître, qui ne doit le sceptre des Fran- « çais qu'à sa naissance, est au-dessus d'un empereur « quelconque qu'une élection libre a seule porté sur le « trône2. » — .

Cette profession de foi était très-raisonnable. Lors donc que nous voyons les empereurs aux prises avec les Papes et les électeurs , il ne faut pas nous en étonner ; ceux-ci usaient de leur droit , et renvoyaient les empereurs tout simplement, parce qu'ils n'en étaient pas contents. Aussi tard que le commencement du XVe siècle, ne voyons-nous pas encore l'empereur Venceslas légalement déposé comme négligent, inutile, dissipateur et indigne*? Et même si

(1) Voltaire, Essai sur les mœurs, etc. tora. III, chap. CXXî.

(2) Credimus dominum Dostrum regem Galliœ quem linca regii sangiùnis provexit ad sceplra Francorum regenda, excellentiorcra esse aliquo Unperalore quemsola eleclio provehii voluntaria. (Maimbourg, ad A. 1239.]

(3) Ces épilhèles étaient faibles pour !c bourreau de saint foan 7fépw(nw

2SS l'on fait abstraction de l'éligibilité qui donne, comme je l'observais tout à l'heure, plus de prise sur la souveraineté , on [n'avait point encore mis en question alors si le souverain ne peut être jugé pour aucune cause. Le même siècle vit déposer solennellement, outre l'empereur Vencesïas, deux rois d'Angleterre, Edouard II et Richard II, et le Pape Jean XXJ1I, tous quatre jugés et condamnés avec les formalités juridiques; et la régente de Hongrie fut condamnée à mort1.

Aucune puissance souveraine quelconque ne peut se soustraire à une certaine résistance. Ce pouvoir réprimant pourra changer de nom , d'attributions et de situation ; mais toujours il existera.

Que si cette résistance fait verser du sang , c'est un inconvénient semblable à celui des inondations et des incendies qui ne prouvent nullement qu'il faille supprimer l'eau ni le feu.

A-t-on observé que le choc des deux puissances qu'on nomme si mal à propos la guerre de Vemjnre et du sacerdoce, n'a jamais franchi les bornes de l'Italie et de l'Allemagne , du moins quant à ses grands effets , je veux dire le renversement et le changement des souverainetés. Plusieurs princes sans doute furent excommuniés jadis ; mais quels étaient en effet les résultats de ces grands jugements? Le souverain entendait raison ou avait l'air de l'entendre : il s'abstenait pour le moment d'une guerre criminelle; il renvoyait sa maîtresse pour la forme; quelquefois cependant la femme reprenait ses droits. Des puis-

rène ; mais si le Pape avait en alors le pouvoir d'effrayer Venceslas, celuici serait raorl sur son trône, et serait mort moins coupable.

(1) Voltaire a fait celle observation. Essai sur les mœurs, elc. loin. Il eh. LXVI et LXXXV.

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