‹ Du pape. 25. éd., seule conforme à celle de 1821, augm. de lettres inédites de l'auteur, de notes et d'une table analytiqueChapitre 65 sur 85 · OBSERVATIONS PARTICULIÈRES SUR LA RUSSIE · texte numérisé non relu

OBSERVATIONS PARTICULIÈRES SUR LA RUSSIE

Un beau phénomène est celui delà Russie. Placée entre ,'Europe et l'Asie, elle tient de l'une et de l'autre. L'élément asiatique qu'elle possède et qui saute aux yeux , ne doit point l'humilier. On pourrait y voir plutôt un titre de supériorité; mais sous le rapport de la Religion., elle a de très-grands désavantages , tels même que je ne sais pas trop si, aux yeux d'un véritable juge , elle est plus près de la vérité que les nations protestantes.

Le déplorable schisme des Grecs et l'invasion des Tar- (ares empêchèrent les Russes de participer au grand mouvement de la civilisation européenne et légitime , qui partait de Rome. Cyrille et Méthode , apôtres des Slaves , avaient reçu leurs pouvoirs du Saint-Siège , et même ils étaient allés à Rome pour y rendre compte de leur mission 1 . Mais la chaîne , à peine établie , fut coupée par les mains de ce Photius de funeste et odieuse mémoire , à qui l'hu-

(1) Cyrille et Méthode traduisirent la liiurgie en slavon , et firent céléircr la messe dans la langue que parlaient les peuples qu'ils avaient convertis. Il y eut à eet égard , de la part des Papes , de grandes résistances et de grandes restrictions qui malheureusement n'eurent point d'effet à l'égard des Russes. Nous avons une lettre du Pape Jean VIII ( c'est la CXCIVe) , adressée au duc de Moravie , Sfenlopulk , en l'année 859. ïl ait à ce prince : « Nous approuvons les lettres slavonnes inventées par le « philosophe Constantin (c'est ce même Cyrille ) ; et nous ordonnons que « l'on chante les louanges de Dieu en langue slavonne. »

( Voyez les Vies des Saints, trad. de langl.; Vies de saint Cyrille et saint Méthode, 14 février, in-8, lom. II, pag. 265. ) Ce livre précieux est une e*c*lleot* miniature des Dollandistee,

manilé en général n'a pas moins de reproches à faire qiw la Religion envers laquelle il fut cependant si coupable. La Russie ne reçut donc point l'influence générale, et ne put être pénétrée par l'esprit universel, puisqu'elle eut à peine le temps de sentir la main des Souverains Pontifes. De là vient que sa Religion est toute en dehors, et ne s'enfonce point dans les cœurs. Il faut bien prendre garde de confondre la puissance de la Religion sur l'homme avec rattachement de l'homme à la Religion , deux choses qui n'ont rien de commun. Tel qui volera toute sa vie , sans concevoir seulement l'idée de la restitution , ou qui vivra dans l'union la plus coupable en faisant régulièrement ses dévotions, pourra fort bien défendre une image au péril de sa vie , et mourir même plutôt que de manger de la viande un jour prohibé. J'appelle puissance de la Religion } celle qui change et exalte l'homme l , en le rendant susceptible d'un plus haut degré de vertu, de civilisation et de science. Ces trois choses sont inséparables ; et toujours l'action intérieure du pouvoir légitime est manifestée extérieurement par la prolongation des règnes.

(1) Lex Domini immaculata convertis animas. (Ps. XYIII , 8.) C'est uue expression remarquable. Un rabbin de Mantoue disait à un prêtre catholique de ma connaissance , dans l'intimité d'un tèle-à-tèle : a II faut « l'avouer , il y a réellement dans votre Religion une force convehtis-

* SANTB. O

Voltaire a dit au contraire :

DUo visita le monde, c( no Pa pas changé.

( Désattre de Litbonnt. )

Le génie condamné à déraisonner pour crime d'infidélité à sa mission , a toujours été pour moi un spectacle délicieux. Je suis sans pitié pour lui. Pourquoi irah'ssail-il son maître ? pourquoi violait-il ses instruction* t Etait-il envoyé pour mentir T

Peu de voyageurs écrivains ont parlé des Russes avec amour. Presque tous ont saisi les côtés faibles pour amuser la malice des lecteurs. Quelques-uns même, tel que le docteur Clarke , en ont parlé avec une sévérité qui fait peur ; et Gibbon ne s'est pas fait difficulté de les appeler les plus ignorants et les plus superstitieux sectaires de la communion grecque*.

Cependant , ce peuple est éminemment brave , bienveillant, spirituel, hospitalier, entreprenant, heureux, imitateur, parleur élégant, et possesseur d'une langue magnifique sans mélange d'aucun patois, même dans les dernières classes.

Les taches qui déparent ce caractère tiennent ou à son ancien gouvernement ou à sa civilisation qui est fausse ; et non-seulement elle est fausse parce qu'elle est humaine, mais parce que, pour comble de maflieur, elle a coïncidé avec l'époque de la plus grande corruption de l'esprit humain , et que les circonstances ont mis en contact , et pour ainsi dire amalgamé la nation russe avec fille qui a été tout à la fois et le plus terrible instrument et la plus déplorable victime de cette corruption.

Toute civilisation commence par les prêtres , par les cérémonies religieuses , par les miracles même , vrais ou faux, n'importe. Il n'y a jamais eu, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception à cette règle. Et les Russes aussi avaient commencé comme tous les autres ; mais l'ouvrage , malheureusement brisé par les causes que j'ai indiquées , fut repris au commencement du XVIIIe siècle, sous les plus tristes auspices.

C'est dans les boues de la régence que les germes re^ froidis de la civilisation russe commencèrent à se réchauf-

(1) HUt. de la d<?cad. , etc. , lom. XIII, ch. LXVII, p. 10.

fer , et les premières leçons que ce grand peuple entendit dans la nouvelle langue qui devint la sienne , furent des blasphèmes.

On peut remarquer aujourd'hui , je le sais , un mouvement contraire capable de consoler jusqu'à un certain point l'œil d'un observateur ami ; mais comment effacer l'anathème primitif? Quel dommage que la plus puissante des familles slaves se soit soustraite, dans son ignorance, au grand sceptre constituant pour se jeter dans les bras Lde ces misérables Grecs du Bas-Empire ; détestables sophistes, prodiges d'orgueil et de nullité, dont l'histoire ne peut être lue que par un homme exercé à vaincre les plus grands dégoûts , et qui a présenté enfin pendant mille ans le spectacle hideux d'une monarchie chrétienne avilie jusqu'à des règnes de onze ans î

Il ne faut pas avoir vécu longtemps en Russie pour s'apercevoir de ce qui manque à ses habitants. C'est quelque chose de profond qu'on sent profondément, et que le Russe peut contempler lui-même dans le règne commun de ses maîtres, qui n'excède pas treize ans ; tandis que le règne chrétien touche au double de ce nombre, et l'atteindra bientôt ou le surpassera même partout où l'on sera sage. En vain le sang étranger , porté sur le trône de Russie, pourrait se croire en droit de concevoir des espérances plus élevées ; en vain les plus douces vertus viendraient contraster sur ce trône avec l'âpreté antique , les règnes ne sont point accourcis par les fautes des souverains , ce qui serait visiblement injuste, mais par celles du peuph*. En vain les souverains feront les plus nobles efforts , secondés par ceux d'un peuple généreux qui ne compte jamais avec ses maîtres ;

(») Sup. P. 381.

tous ces prodiges de l'orgueil national 1* plus légitime seront nuls , s'ils ne sont pas funestes. Les siècles passés ne sont plus au pouvoir du Russe. Le sceptre créateur, le sceptre divin n'a pas assez reposé sur sa tête , et dans son profond aveuglement , ce grand peuple s'en glorifie ! Cependant la loi qui le rabaisse vient de trop haut pou? qu'il soit possible de la détourner autrement qu'en lui rendant hommage. Pour s'élever au niveau de la civilisation et de la science européenne , il n'y a qu'une voie pour lui , celle dont il est sorti.

Souvent le Russe entendit la voix de la calomnie , et trop souvent encore celle de l'ingratitude. Il eut droif sans doute de se révolter contre des écrivains sans délicatesse, qui payaient par des insultes la plus généreuse hospitalité ; mais qu'il ne refuse point sa confiance à des sentiments directement opposés. Le respect, rattachement , la reconnaissance, n'ont sûrement pas envie de le tromper.

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