CHAPITRE VIÎ
autres considerations particulières sur l'empire d'.orient.
Le Pape est revêtu de cinq caractères bien distincts ; car il est Evêque de Rome, Métropolitain des églises suburbicaires , Primat d'Italie, Patriarche d'Occident, et enfin Souverain Pontife. Le Pape n'a jamais exercé sur les autres patriarcats que les pouvoirs résultants de ce dernier ; de sorte qu'à moins de quelque affaire d'une haute importance, de quelque abus frappant, ou de quelque appel dans les causes majeures , les Souverains Pontifes se mêlaient peu de l'administration ecclésiastique
dans les Eglises orientales ; et ce fut un grand malheur non-seulement pour elles , mais pour les états où elles étaient établies. On peut dire que l'Eglise grecque , dès son origine , a porté dans son sein un germe de division qui ne s'est complètement développé qu'au bout de douze siècles, mais qui a toujours existé sous des formes moins tranchantes , moins décisives , et par conséquent supportables*.
Cette division religieuse s'enracinait encore dans l'opposition politique créée par l'empereur Constantin ; fortifiées l'une par l'autre, elles ne cessèrent de repousser l'union qui eût été si nécessaire contre les ennemis formidables qui s'avançaient de l'Orient et du Nord. Ecoutons encore sur ce point le respectable auteur des Lettres sur V histoire.
« Il est sûr , dit-il , que si les deux empereurs d'Orient « et d'Occident eussent réuni leurs efforts , ils auraient « inévitablement renvoyé dans les sables de l'Afrique « ces peuples (les Sarrasins) qu'ils devaient craindre de « voir établir au milieu d'eux ; mais il y avait entre les « deux empires une jalousie que rien ne put détruire, « et qui se manifesta bien plus pendant les croisades. « Le schisme des Grecs leur donnait contre Rome une « antipathie religieuse , et celle-là se soutint toujours, « même contre leur propre intérêt2. •
(1) Saint Basile mè-me parle quelque pari do torgueit occidental qu'il nomme 0$PÏN AYTIKHN. ( Si je ne me trompe , c'est dans l'ouvrage qu'il a écrit sur le parti qu'on peut tirer des lectures profane* pour le bien de la Religion. ) Rien , et pas même la saiDlelé, ne pouvait éteindre tout à fait l'étal naturel de guerre qui divisait les deax étals et les deux églises , état qui dérivait de la politique et qui remontait 1 Constantin.
(2) Lettres sur l'k'sloire, tom, II , lettre XLV.
Ce morceau est d'une vérité frappante. Si les Papes avaient eu sur l'empire d'Orient la même autorité qu'ils avaient sur l'autre , non-seulement ils auraient chassé les Sarrasins , mais les Turcs encore. Tous les maux que ces peuples nous ont faits n'auraient pas eu lieu. Les Mahomet , les Soliman , les Amurat , etc. , seraient des noms inconnus pour nous. Français , qui vous laissez égarer par de vains sophismes , vous régneriez à Constaniinople et dans la Cité sainte. Les assises de Jérusalem , qui ne sont plus qu'un monument historique , seraient citées et observées au lieu où elles furent écrites j on parlerait français en Palestine. Les sciences, les arts, la civilisation, illustreraient ces fameuses contrées de l'Asie, jadis h jardin de l'univers , aujourd'hui dépeuplées , livrées à l'ignorance, au despotisme, à la peste, à tous les genres d'abrutissement.
Si l'aveugle orgueil de ces contrées n'avait pas résisté constamment aux Souverains Pontifes j s'ils avaient pu dominer les vils empereurs de Byzance , ou du moins les tenir en respect , ils auraient sauvé l'Asie comme ils ont sauvé l'Europe, qui leur doit tout, quoiqu'elle semble l'oublier.
Longtemps déchirée par les Barbares du Nord , l'Europe se voyait menacée des plus grands maux. Les redoutables Sarrasins fondaient sur elle , et déjà ses plus belles provinces étaient attaquées , conquises ou entamées. Déjà maîtres de la Syrie , de l'Egypte , de la Tingitane , de la Numidie , ils avaient ajouté à leurs conquêtes d'Asie et d'Afrique une partie considérable de la Grèce , l'Espagne , la Sardaigne , la Corse , la Pouille , la Calabre et la Sicile en partie. Ils avaient fait le siège de Rome , et brûlé ses faubourgs. Enfin ils s'étaient jetés sur la France , et dès le VIIIe siècle , c'en était fait déjà de l'Europe ,
c'est-à-dire du christianisme , des sciences et de la civilisation , sans le génie de Charles Martel et de Charïemagne qui arrêtèrent le torrent. Le nouvel ennemi ne ressemblait point aux autres : les nobles enfants du Nord pouvaient s'accoutumer à nous, apprendre nos langues, et s'unir à nous enfin par le triple lien des lois , des mariages et de la Religion. Mais le disciple de Mahomet ne nous appartient d'aucune manière : il est étranger, incs~ sociable , immiscible à nous. Voyez les Turcs ! spectateurs dédaigneux et hautains de notre civilisation , de nos arts , de nos sciences ; ennemis mortels de notre cuite , ils sont aujourd'hui ce qu'ils étaient en 1451 ; un camp de Tartares , assis sur une terre européenne. La guerre entre nous est naturelle , et la paix forcée. Dès que 1< chrétien et le musulman viennent à se toucher , l'un de* deux doit servir ou périr :
Enlre ces ennemis il n'est point de traite**
Heureusement la tiare nous a sauvés du croissant. Elle v n'a cessé de lui résister , de le combattre , de lui chercher des ennemis , de les réunir, de les animer , de les soudoyer et de les diriger. Si nous sommes libres, savanls \y et chrétiens, c'est à elle que nous le devons.
Parmi les moyens employés par les Papes pour repousser le mahométisme , il faut distinguer celui de donner les terres usurpées par les Sarrasins au premier qui pourrait les en chasser. Eh ! que pouvait-on faire de mieux dès que le martre ne se montrait pas? Y avait-il un meilleur moyen de légitimer la naissance d'une souveraineté? Et croit-on que celte institution ne valût pas un psu mieux que la volonté du peuple , c'est-à-dire d'une poignée de factieux dominés par un Svîul ? Mais lorsqu'il s'a*
gît de terres données par les Papes , nos raisonnements modernes ne manquent jamais de transporter tout le droit public de l'Europe moderne au milieu des déserts , de l'anarchie , des invasions et des souverainetés flottantes du moyen âge ; ce qui nécessairement ne peut produire que d'étranges paralogismes.
Qu'on lise l'histoire avec des yeux purs , et on verra que les Papes ont fait tout ce qu'ils ont pu dans ces temps malheureux. On verra surtout qu'ils se sont surpassés dans la guerre qu'ils ont faite au mahométisme.
« Déjà dans le IX0 siècle , lorsque l'armée formidable « des Sarrasins semblait devoir détruire l'Italie et faire « une bourgade mahomélane de la capitale du christia- « nisme, le Pape Léon IV, prenant dans ce danger « une autorité que les généraux de l'empereur Lothaire « semblaient abandonner , se montra digne , en défen- « dant Rome , d'y commander en souverain. Il fortifia « Rome , il arma les milices , il visita lui-même tous les
« postes Il était né Romain. Le courage des premiers
« âges de la république revivait' en lui dans un âge de « lâcheté et de corruption : tel qu'un beau monument de « l'ancienne Rome qu'on trouve quelquefois dans les rui- « nés de la nouvelle1. »
Mais à la fin toute résistance eût été vaine , et l'ascen. di>nt de l'islamisme l'eût infailliblement emporté , si nous n'avions été de nouveau sauvés par les Papes et par les croisades dont ils furent les auteurs, les promoteurs , et les directeurs , hélas! autant que le permirent l'ignorance et les passions des hommes. Les Papes découvrirent , avec des yeux d'Annibal , que pour repousser ou briser sans retour une puissance formidable et extravasée, il ne suf-
(t) VilUire, Essai sur les mœurs, etc., tom. II, cbap. XXVIII
fit pas du tout de se défendre chez soi, mais qu'il faut l'attaquer chez elle. Les Croisés , lancés par eux sur l'Asie , donnèrent bien aux soudans d'autres idées que celles d'envahir ou seulement d'insulter l'Europe. Sans ces guerres saintes, toute larace humaine serait peut-être encore de nos fours dégradée jusqu'aux plus profonds abîmes de la servitude et de la barbarie i .
Ceux qui disent que les croisades ne furent pour les Papes que des guerres de dévotion , n'ont pas lu apparemment le discours d'Urbain II au concile de Germon t. Jamais les Papes n'ont fermé les yeux sur le mahométisme , jusqu'à ce qu'il se soit endormi lui-même de ce sommeil léthargique qui nous a tranquillisés pour toujours. Mais il est bien remarquable que le dernier coup, le coup décisif lui fut porté par la main d'un Pape. Le 7 octobre 1571 , fut enfin livré ce combat à jamais célèbre , « le plus furieux combat de mer qui se soit jamais « livré. Cette journée glorieuse pour les chrétiens fut l'é- « poque de la décadence des Turcs. Elle leur coûta plus « que des hommes et des vaisseaux dont on répare « la perte ; car ils y perdirent cette puissance d'opinion « qui fait la principale puissance des peuples conqué- « rants; puissance qu'on acquiert une fois, et qu'on ne « recouvre jamais 2. Cette immortelle journée brisa l'or- « gueil ottoman , et détrompa l'univers qui croyait les « flottes turques invincibles3. »
(i) Quaterly Review. Sept. 1819 , pag. 546. Je ne connais pas d'aveu plus clair d'une vérité aussi incontestable qu'obstinément conteslée ; et comme cet aveu est tombé d une plume protestante et très-habile, il mérite d'être universellement connu.
(2) M. de Bonald. Législation primitive, tom. III, p. 288. Disc, poliliq. sur i'élat de l'Europe , § VIII.
(3) Ces dernières expressions appartiennent au célèbre Cervsnles qui
Mais cette bataille de Lépante , l'honneur éternel de l'Europe , époque de la décadence du Croissant , et que l'ennemi mortel de la dignité humaine a pu seul tenter de ravaler ' , à qui la chrétienté en fut-elle redevable? Au Saini-Siége. Le vainqueur de Lépante fut moins don Juan d'Autriche que ce Pie V dont Bacon a dit : « Je m'é- « tonne que l'Eglise romaine n'ait pas encore canonisé « ce grand homme2. » Lié avec le roi d'Espagne et la république de Venise, il attaqua les Ottomans ; il fut l'auteur et l'âme de cette glorieuse entreprise qu'il aida de ses conseils , de son influence , de ses trésors , et de ses armes même qui se montrèrent à Lépante d'une manière tout à fait digne d'un Souverain Pontife.
;:ïds(a à la bataille de Lépante, et qui eut même l'honneur d'y être blesse'. (Don Quixote, pari. I , ch. XXXIX. Madrid. 1709, in-16, tom. IV, p. -0. ) Dans l'ayant-propos de la IIe part. , Cervantes revient encore à cite fameuse bataille qu'il appelle la mas alla occasion que vieron los siglos pasados, los présentes; niesperan ver los venidores. ( tbid. tom. V,p. 8 , édition de don Pelieer. )
Celui qui voudra assister à cette bataille peut en lire la description dans l'ouv. de Gratiani , De bello Cyprio. Rome , 1664 , in-4.
(î) « Quel fut le fruit de 'la bataille de Lépante? Il semblait
que les Turcs l'eussent gagnée.» (Volt. Essai sur les mœurs, etc. tom. V, c. CLXI. ) Comme il est ridicule !
(1) Dans le dialogue de Bello taero.