‹ Du Pape et du Concile ou Doctrine complète de s. Alphonse de Liguori sur ce double sujetChapitre 66 sur 138 · PREMIER TEXTE : « ET TIBI DABO, ETC · texte numérisé non relu

PREMIER TEXTE : « ET TIBI DABO, ETC

Dans le même chapitre seizième de Saint Matthieu, nous lisons encore que Jésus-Christ a adressé à Pierre les paroles suivantes : Et tibi dabo Claves regni calorum; et quodcumque ligaveris super terram, erit ligatum et in cœlis; et quodcumque solveris super terram, erit solutum et in cœlis :* Je vous donnerai les Clefs du royaume des cieux; et tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié aussi dans les cieux, et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié aussi dans les cieux. — Or, Fébronius? soutient que le pouvoir des Clefs n'a pas été accordé à Pierre et à ses successeurs, mais au corps entier de l'Eglise, de sorte Que ce pouvoir est exercé par le Souverain Pontife comme par les autres ministres de l'Eglise, chacun pour sa part; et il cite en sa faveur le Concile de Trente, où il est dit : Si quis dixerit Claves Ecclesia esse datas tantum ad solvendum, non etiam ad ligandum, et propterea sacerdotes, dum imponunt pœnas confitentibus, agere contra finem Clavium et contra institutionem Christi,... anathema sit :* Si quelqu'un dit que

(1) Matth. 16.19. (2) Loc. cit. c. 1. $ 6.

(3) Sess. 14. De Pœnit. Sacram. can. 15.

les Clefs n'ont été données à l'Eglise que pour lier, et non aussi pour délier, et que pour cela les prêtres agissent contre la destination des Clefs et contre l'institution de Jésus-Christ lorsqu'ils imposent des pénitences à ceux qui se confessent, qu'il soit anathème. — Il est donc faux, dit Fébronius, que les Clefs de l'Eglise aient été confiées spécialement à Pierre; en effet, les évêques se sont toujours regardés comme les ministres de l'Eglise dans l'usage de ces Clefs.

Mais Tertullien, Saint Grégoire, Saint Basile, Saint Paschase, etc., sont contraires à Fébronius, et à bon droit; car, quoique l'Eglise participe au pouvoir de lier et de délier, attendu que les Clefs ont été transmises à Pierre pour l'avantage de cette même Eglise, cependant on ne peut nier que ce ne soit Pierre principalement qui les a reçues de Jésus-Christ, et qu'il ne les ait reçues en tant que chargé de gouverner l'Eglise universelle, dont le soin lui a été confié, et de communiquer ensuite aux autres Eglises le même pouvoir des Clefs.

C'est dans ce sens que Saint Grégoire a écrit : Ecce Claves regni cœlestis accepit Petrus; potestas ei ligandi et solvendi tribuitur, cura ei totius Ecclesia et principatus committitur :\ Pierre a recu les Clefs du royaume céleste ; le pouvoir de lier et de délier lui est conféré, et le soin de toute l'Eglise lui est confié avec la principauté. — Ailleurs il dit de lui-même, qu'il est chargé du soin de toutes les Eglises : Cura nobis fuit, que universis Ecclesiis a nobis impenditur, etc.*

Saint Paschase Radbert a écrit dans le méme sens : Jure igitur (Petrus) in meritis primus astimatur, per quem et inÈ quo ad alios dona transmittuntur; accipiunt autem reliqui in eo omnes Claves regni cœlorum, cum ei a Domino specialius committuntur, etc. :3 C'est donc a bon droit que Pierre est regardé comme le premier en mérite, lui par qui et en qui les dons sont transmis aux autres; c'est dans sa personne que ces derniers reçoivent toutes les Clefs du royaume des cieux, attendu qu'elles lui ont été confiées plus spécialement par le Sei-

(1) Epist. 1. 5. epist. 20. (alias 1. 4. ep. 32.) (2) Ibid. epist. 15. (3) In Matth. 1. 6.

gneur. — Notons ces paroles : « Per quem ad alios dona transmittuntur. »

Saint Basile avait déjà écrit la méme chose : Beatus ille Petrus, omnibus discipulis pralatus, cui soli majora data quam aliis sunt testimonia, qui pradicatus est beatus, cui Claves regni colorum concreditæ sunt :! Le bienheureux Pierre a été mis à la téte des autres disciples; lui seul a recu de plus grands témoignages que les autres, il a été proclamé bienheureux, et c'est à lui que les Clefs du royaume des cieux ont été confiées.

Et avant tous les autres, Tertullien s'était expliqué plus clairement encore : Si adhuc clausum putas cœlum, memento Claves cjus Dominum Petro, et per eum Ecclesia reliquisse :* Si vous pensez que le ciel est encore ‘fermé, rappellez-vous que le Seigneur en a remis les Clefs à Pierre, et par lui à l'Eglise.

Le pouvoir des Clefs est donc communiqué par Pierre aux autres ministres de l'Eglise ; et c'est dans ce sens qu'il faut entendre le Canon du Concile de Trente que nous avons cité plus haut, et l'anathème qu'il renferme : St quis diverit Claves Ecclesia esse datas, etc. En effet, tous les ministres de l'Eglise reçoivent les Clefs, mais c'est plus spécialement à Pierre qu'elles sont confiées, afin d’être transmises par lui aux autres,

On objecte que, d'aprés un autre endroit de l'Evangile, Jésus- Christ a aussi remis les Clefs aux autres Apôtres, en disant : Amen dico vobis, quecumque alligaverilis super terram, erunt ligata et in celo; et quacumque solveritis super terram, erunt soluta et in celo :3 En vérité, je vous le dis, tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié aussi dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié aussi dans le ciel. — Mais quelle difficulté y a-t-il en cela? nous avons déjà dit plus haut que les Apòtres, en leur qualité de premiers fondateurs de l'Evangile, ont reçu immédiatement du Christ une puissance égale à celle de Pierre, mais qu'ils furent tous subordonnés à

(1) De Judic. Det, proæm. (2) Scorpiac. c. 10. (3) Matth. 18. 18.

CH. II. AUTRES PKEUVES TIRÉES DE L'ÉCRITURE. St. 239

Pierre comme à leur chef et à leur prince, conformément aux titres que lui décernent tous les Saints Pères. Ainsi, Saint Grégoire de Nysse dit que le Seigneur a désigné Pierre pour être le prince du chœur apostolique : JUle (Petrus) quem Dominus apostolici chori principem designavit;* et Saint Ephrem, qu'il est le prince et la tête des Apôtres : Princeps et vertex A postolorum Petrus;® et Saint Basile, qu'il a été mis à la tête de tous les disciples : Beatus ille Petrus omnibus discipulis prelatus ;3 et Saint Grégoire de Nazianze, qu'il est le prince des Apòtres : Petrus, Apostolorum princeps.t Un grand nombre d'autres Pères s'expriment de même. Aussi le Concile d'Ephèse a-t-il dit : Beatissimus Petrus, Apostolorum princeps et caput, fideique columna, et Ecclesia Cathoticæ fundamentum, a Domino nostro Jesu'Christo... Claves regni accepit :° Le bienheureux Pierre, prince et chef des Apôtres, la colonne de la foi, et le fondement de l'Eglise Catholique, a reçu de Notre-Seigneur Jésus-Christ les Clefs du royaume des cieux.

Il faut remarquer en outre, comme nous l'avons indiqué plus haut, que cette égalité de puissance fut accordée aux Apôtres en vertu d'un privilége spécial, et que, par conséquent, cette puissance s'est éteinte avec eux. Il est donc faux que les évêques, en qualité de successeurs des Apôtres, soient égaux au Souverain Pontife quant au pouvoir des Clefs. Ils sont reconnus, à la vérité, pour les successeurs des Apôtres quant à l'ordre et au caractère, mais non quant au pouvoir et à la juridiction qu'avaient les Apòtres, Il est vrai encore que les évêques ont été établis par le Saint-Esprit pour gouverner l'Eglise, regere Ecclesiam Dei, comme il est dit dans les Actes des Apòtres;® mais ils la gouvernent en qualité de membres, selon la part qui est assignée à chacun, tandis que le Pape la gouverne en qualité de chef, auquel la direction de toute l'Eglise a été confiée. — Mais nous éclaircirons davantage cette question dans la suite de ce Traité.*

(1) Laudat. 2. in S. Stephan.

(2) De Cumpunct. serm. 4. (3) De Judic. Dei, proem. (4) Poemat. 1. 2, sect. 4. n. 12. de seipso et episc. vers. 222.

(5) Act. 3. — Labb. t. 3. col. 626. (6) Ace. 20. 28.

(*) Chap. VII.

Un partisan de Fébronius objecte que Jésus-Christ n'a pas dit à Pierre: « Je vous donne, » mais : « Je vous donnerai » les Clefs du royaume des cieux. Il infère de là que ces Clefs ont été seulement promises à Pierre, tandis qu'après sa résurrection, le Sauveur a dit à tous les Apôtres : « Quacumque alligaveritis super terram, erunt ligata et in cœlo ; et quæcumque solveritis super terram, erunt soluta et in cœlo :* Tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié aussi dans le ciel, et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié aussi dans le ciel. » Par conséquent, dit-il, les Clefs n'ont pas été remises à Pierre seul, mais à toute l'Eglise. — Nous répondons qu'il ne convenait point que Jésus-Christ, étant encore vivant sur cette terre et chef visible de l'Eglise, remit les Clefs à Pierre et le constituât son vicaire ici-bas; mais que cela devait se réaliser lorsque Notre-Seigneur serait déjà monté au ciel et devenu invisible au monde; c'est pourquoi il a dit à Pierre : « Je vous donnerai, » et non « je vous donne » les Clefs du royaume des cieux. Au reste, ceci ne peut être révoqué en doute : de même que cette profession de Pierre: « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant : Tu es Christus, Filius Dei vivi, » a été purement personnelle, de même la promesse des Clefs lui a été faite personnellement, Jésus-Christ voulant récompenser par le don des Clefs cette profession individuelle de Pierre, comme l'ont déclaré les Saints Pères que nous avons cités plus haut,* et auxquels il faut joindre Saint Augustin, qui s'exprime en ces termes : Petrus Apostolus, qui, ubi dixit : « Tu es Christus, Filius Dei vivi, » tam beatus a Domino appellatus est, ut Claves regni colorum accipere mereretur :? Lorsque l'Apôtre Pierre eut dit: « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant, » il fut proclamé bienheureux par le Seigneur, au point qu'il mérita de recevoir les Clefs du royaume des cieux.

Nous devons bien peser ici ces paroles écrites par Saint François de Sales dans un de ses discours : « Les ministres (des

(1) Matth. 18. 18. (?) Contr. Gaudent. Donat. t. 1.c. 51.

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hérétiques) tâchent tant qu'ils peuvent de troubler si finement la claire fontaine de l'Evangile, que Saint Pierre n'y puisse plus trouver ses Clefs, et font leur possible pour nous dégoùter d'y boire l'eau de la sainte obéissance qu’on doit au Vicaire de Notre-Seigneur. Mais qu'ont-ils fait? Ils se sont avisés de dire que Saint Pierre avait reçu cette promesse de Notre-Seigneur au nom de toute l'Eglise, sans qu'il ait reçu aucun privilége particulier en sa personne. Or, si ceci n'est pas violer l'Ecriture, jamais homme ne la violera.! » De plus, le Saint remarque trèsjudicieusement que Notre-Seigneur venait immédiatement de parler de l'Eglise, en disant : Les Portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle : Portæ inferi non pravalebunt adversus eam ; par conséquent, conclut-il, « s'il eût voulu donner les Clefs à toute l'Eglise immédiatement, qui l'eùt empêché d'ajouter : Et dabo illi Claves regni? Il ne dit pas illi, mais dabo tibi.? » C'est donc à Pierre principalement qu'il a remis les Clefs, afin que ce pouvoir fût ensuite communiqué aux autres ministres de l'Eglise.

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