‹ Du Pape et du Concile ou Doctrine complète de s. Alphonse de Liguori sur ce double sujetChapitre 68 sur 138 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE POUVOIR SUPRÊME DU PAPE PROUVE PAR CET AUTRE TEXTE : « PASCE OVES MEAS. »

On lit dans l'Evangile selon Saint Jean, que Notre-Seigneur Jésus-Christ interrogea Pierre une première fois en ces termes : Simon Joannis, amas me plus his? Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que ne le font ceux-ci? — à quoi Pierre répondit: Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime: Etiam, Domine, tu scis quia amo te. Alors le Seigneur réitéra sa demande, et Pierre y fit la méme réponse; après quoi, le Sauveur lui dit : Paissez mes agneaux : Pasce agnos meos. Ensuite il l'interrogea une troisième fois : Simon, fils de Jean, m'aimezvous? Simon Joannis, amas me? puis il ajouta : Paissez mes brebis : Pasce oves meas.! — Pur le mot « paître, » il faut entendre tout ce que comprend l'office pastoral, c'est-à-dire, nonseulement fournir la nourriture, mais encore guider, commander, corriger, et ‘punir. Or, il ressort manifestement de tout le contexte, que l'office de paitre les agneaux et les brebis a été assigné principalement à Pierre.

Fébronius avoue que les Pères se sont fondés sur ce texte de Saint Jean pour établir qu'une certaine prééminence avait été attribuée à Pierre sur les autres Apôtres, à cause de son amour pour Jésus-Christ, prééminence qui n'est autre que la primauté dans l'Eglise, Il est donc bien constaté, continue-t-il, que le droit de présider les assemblées de l'Eglise a été conféré à cet Apôtre : Unde magis declaratur Ecclesia cœtibus præsidendi jus fuisse

(1) Joan. 21. 18.

huic Apostolo coneessum.! Toutefois, ajoute Fébronius, quoique ce même Apôtre soit la première pierre parmi celles qui servent à l'édifice, il n'est cependant, comme les autres Apôtres, qu'une des pierres vivantes, et sa doctrine n'est pas plus certaine que celle des autres; et sauf la prééminence de Pierre, le soin des brebis a été aussi confié immédiatement par Jésus-Christ aux autres Apôtres et à leurs successeurs, les évêques, qui ont dans l'Eglise la qualité commune de pasteurs aussi bien que le Pape, ainsi que Pierre lui-même l'a écrit à ses prêtres : « Paissez le troupeau de Dieu qui vous est confié : Pascite qui in vobis est gregem Dei.»?—Fébronius ajoute : Contineat de reliquo verbum « pascendi » Petro (suppone etiam soli) dictum quantameumque auctoritatem et potestatem, non repugno; hoc contendo, nullam verbo « pascendi » inesse qua non eque, imo amplius, contineatur illis Christi dictis ad omnes Apostolos : « Sicut misit me Pater, ita ego mitto vos » ;3 item his : « Euntes ergo docete omnes gentes :4 "5 Au reste, que le mot « paître » adressé à Pierre (supposez même que ce soit à lui seul,) implique une autorité et une puissance aussi grande que vous le voudrez, je ne me refuse pas à l'admettre; mais ce que je prétends, c'est que ce mot « paitre » n'implique pas une puissance qui ne soit renfermée au même degré, et même davantage, dans ces paroles adressées par Jésus-Christ à tous les Apôtres : « Comme mon Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie; » et dans ces autres paroles : « Allez donc, et enseignez toutes les nations. »

Mais ces assertions de Fébronius ne s'accordent nullement avec le texte de Saint Jean. En effet :

1° Je ferai d'abord remarquer que les autres disciples étaient présents en même temps que Pierre; pourquoi donc le Seigneur dit-il à Pierre : « Pais mes brebis : Pasce oves meas, » et non à tous : « Paissez mes brebis : Pascite oves meas? n

2° Je ferai observer en second lieu que Jésus-Christ avait dit : « Simon, fils de Jean, m'aimez-vous plus que ne le font ceux-cif Simon Joannis, amas me plus his? n

(1) Loc. cit. c. 2.84. (2) I. Petr. 5.2.

(3) Joan. 20. 21. (4) Matth. 28. 19. (5) Loc. cit. c. 1.$ 3.

Donc le mot « paître » n'est pas adressé à tous les Apôtres, mais à Pierre seul.

3° De plus, le mot « paitre » implique que Pierre a été constitué dès lors le premier pasteur du troupeau de J ésus-Christ, de sorte que lorsque le Sauveur a dit aux disciples dans une autre circonstance : « Je vous envoie,... allez, et enseignez : Ego mitto vos,... euntes docete, etc., » ces paroles doivent s'entendre dans ce sens, que les disciples restent soumis au premier et principal pasteur. C'est dans le même sens qu'il faut entendre cet autre passage : « Paissez le troupeau qui vous a été confié : Pascite qui in vobis est gregem,! » c'est-à-dire avec subordination au premier pasteur Pierre et à ses successeurs. En effet, quoiqu'il y ait plusieurs pasteurs et plusieurs troupeaux, ils ne forment cependant tous ensemble qu'un seul bercail soumis au premier pasteur, qui est le Pontife Romain. Tous les évêques, il est vrai, sont pasteurs, et tous sont chargés du soin de paitre les agneaux du Christ; mais les brebis comme les agneaux, c'est-à-dire les évêques et les fidèles, sont soumis à un seul pasteur.

Notre adversaire Fébronius rit de cette distinction, qu'il appelle imaginaire et nouvellement inventée : /maginaria et noviter adinventa;? mais elle est enseignée par Saint Eucher, Saint Bernard et Saint Ambroise.

Saint Eucher a écrit : Prius agnos, deinde oves commisit ei, quia non solum pastorem, sed pastorum pastorem eum consti- , tuit. Pascit igitur Petrus agnos, pascit et oves; pascit filios, pascit et matres; regit et subditos et prælatos. Omnium igitur pastor est, quia præter agnos et oves in Ecclesia nihil est :* Jésus-Christ confia d'abord à Pierre les agneaux, puis les brebis, parce qu'il l'a constitué, non-seulement pasteur, mais pasteur des pasteurs. Pierre pait donc les agneaux, comme il paît les brebis ; il paît les petits, comme il paît les mères; il gouverne supérieurs et sujets. Il est donc le pasteur de tous, puisqu'après les agneaux et les brebis, il n'y a plus rien dans l'Eglise. — Les

(1) I. Petr. 5.2. (2) Loc. cit. c. 4. $ 3.

(3) Serm. in Vigil. S. Petri.

évêques sont les pasteurs de troupeaux particuliers, chacun du sien; c'est dans ce sens que Saint Pierre a écrit: Paissez le troupeau qui vous a été confié: Pascite qui in vobis est gregem; * mais le Pape est pasteur de toute l'Eglise.

Ecoutons maintenant Saint Bernard, écrivant en ces termes au pape Eugène II : Sunt et alii gregum pastores ; habent illi sibi assignatos greges, singuli singulos; tibi universi crediti, uni unus; nec modo ovium, sed et pastorum ; tu unus omnium pastor :* Il y a encore d'autres pasteurs de troupeaux : pasteurs particuliers pour des troupeaux particuliers, ils ont chacun des brebis qui leur sont assignées ; mais c'est à vous, pasteur unique pour un troupeau unique, que tous les troupeaux sont confiés ; vous êtes, vous seul, le pasteur universel, non-seulement de toutes les brebis, mais de tous les pasteurs. — Saint Bernard ajoute au même endroit : Cui, non dico episcoporum, sed etiam Apostolorum, sic absolute totæ commissæ sunt ovest « Si amas me, Petre, pasce oves meas. » Quas? illius vel illius populos civitatis, aut regionis? « Qves meas, » inquit : nihil excipîtur, ubi distinguitur nihil :3 A qui, je ne dis pas d'entre les évéques, mais d’entre les Apòtres, les brebis ont-elles été confiées aussi absolument qu'à vous? « Pierre, si tu m'aimes, pais mes brebis. » Lesquelles ? est-ce peut-être le peuple de telle ou telle ville, de telle ou telle contrée? Mes brebis, dit-il; où rien n'est distingué, rien n'est excepté.

Saint Ambroise a exprimé la même pensée, lorsqu'il a dit: "Et jam non agnos, ut primo quodam lacte vescendos, nec oviculas, ut secundo, sed oves pascere jubetur, perfectiores ut perfectior gubernaret :* Jésus-Christ n'ordonne pas seulement de nourrir de lait, en quelque sorte, les agneaux, comme il l'avait dit en premier lieu, ni les jeunes brebis comme il l'avait dit en second lieu, mais encore les brebis déjà formées, afin que le plus parfait gouvernät les plus parfaits.

Plusieurs autres Pères sont du même sentiment. Ainsi Saint Epiphane a écrit: Hic est qui audivit: « Pasce oves meas, »

(1) Z. Petr. 5. 2. (2) De Consider. 1. 2. c. 8.n. 15. (3) Ibid. 4) In Luc. c. 24. 1. 10. n. 176. ni

cui concreditum est ovile:! C'est à celui qui a entendu ces paroles : « Pais mes agneaux, » que le bercail a été confié.

Saint Jean Chrysostome a dit à propos du mème passage de l'Evangile : Aliis omissis, Petrum affatur,... fratrum ei curam committit :* C'est à Pierre que Jésus-Christ s'adresse, en négligeant les autres Apòtres; c'est à lui qu'il confie le soin de ses frères. — Et plus bas, il ajoute : Cum magna Dominus Petro communicasset, orbis terrarum curam demandasset, etc.:* Comme le Seigneur avait annoncé de grandes choses à Pierre, et qu'il l'avait chargé du soin de tout l'univers, etc.

Saint Maxime dit à son tour: ic est Petrus, cui Christus pascendas oviculas suas agnosque commendat :* C'est Pierre que Jésus-Christ charge de paitre ses brebis et ses agneaux.

Et Saint Augustin : Non enim inter discipulos solus meruit pascere dominicas oves; sed quando Christus ad unum loquitur, unitas commendatur : Pierre n'a pas mérité seul, parmi les disciples, de paitre les brebis du Seigneur; mais quand Jésus-Christ parle à un seul, l'unité est recommandée. — Et ailleurs, il dit pareillement : Zn ipso Petro unitatem commendavit; multi erant Apostoli, et uni dicitur : « Pasce oves meas : » $ Jésus-Christ a recommandé l'unité dans la personne même de Pierre; il y avait plusieurs Apôtres, et cependant c'est à un seul qu'il est dit: « Pais mes brebis. » — Ce texte nous viendra fort à propos dans le chapitre VII de ce Traité, pour expliquer la pensée de Saint Augustin.

Saint Léon, pape, écrit de son côté : Cui cum pre cœæteris solvendi et ligandi tradita sit potestas, pascendarum tamen ovium cura specialius mandata est :? Comme le pouvoir de lier et de délier a été conféré à Pierre de préférence aux autres, c'est à lui que le soin de paitre les brebis a été spécialement confié. — Et dans un autre endroit, il dit: De toto mundo unus Petrus eligitur..., ut, quamvis in populum Dei multi sacerdotes sint

(1) Ancorat. c. 9. (2) In Joan. homit. 88. n. 1. (3) Ibid. n. 2. (4) In Natal. BB. Vetri et Pauti, serm. 1. (5, Serm. 295 c. 4. Edit. Ben. (6) Serm. 46. c. 13. Edit. Ben.

(7) Epist. 10.c 2. adepisc. prov. Vienn. Edit. Balcrin.

multique pastores, omnes tamen proprie regat Petrus quos principaliter regit et Christus :! Pierre seul est choisi dans le monde entier, de sorte que, malgré le grand nombre de prétres et de pasteurs préposés au peuple de Dieu, c'est cependant Pierre qui gouverne proprement tous ceux que Jésus-Christ méme gouverne comme supérieur en chef.

Théophylacte dit également: Ovium totius mundi ovile Petro commendabat; non autem aliis, sed huic tradidit :? Jésus- Christ a confié à Pierre le bercail du monde entier: c’est à lui, et non aux autres, qu'il l'a remis.

Saint Cyrille et Saint Augustin disent la méme chose dans leurs commentaires sur le passage en question de Saint Jean.

Saint Thomas a écrit dans le même sens : Petro et ejus successoribus (Christus) plenissime (potestatem) commisit, et nulli alii quam Petro quod suum est plenum, sed ipsi soli dedit :3 Jésus-Christ a confié à Pierre et à ses successeurs la puissance la plus pleine, et à nul autre qu'à Pierre il n'a communiqué le plein pouvoir qui lui appartient. — Le Saint Docteur infère de là que ce serait une erreur téméraire de soutenir que les fidèles ne sont point tenus de se soumettre aux définitions du Pape. Voici comme il s'exprime : Petro dixit : « Pasce oves meas, etc.; » per hoc autem excluditur quorumdam prasumptuosus error qui se subducere nituntur a subjectione Petri, successorem ejus Romanum Pontificem universalis Ecclesia pastorem non recognoscentes :* Jésus-Christ a dit à Pierre : « Paissez mes brebis, etc.; » or, ces paroles écartent l'erreur téméraire de ceux qui tentent de se soustraire à la sujétion de Pierre, en refusant de reconnaitre son successeur, le Pontife Romain, pour le pasteur de l'Eglise universelle.

On voit évidemment par là dans quelle erreur tombe Fébronius, quand il prétend que le mot pasce n'a pas été adressé à Pierre, mais à l'Eglise ; — que lorsque l'Eglise est assemblée en

(1) In anniv. assumpt. suæ, serm. 3. (2) In Joan. c. ult. {3) Opuse. contr. errores Græcor. ch. 52. (Ex S. Cyril. in Thesaur.) (4) Contr. Gent. 1. 4.c. 76.

Concile œcuménique, le Pape lui est inférieur ; — que lorsqu'elle n'est pas assemblée, mais dispersée, le Pape est, là la vérité, le chef de l'Eglise, mais chef purement ministériel, et que, par conséquent, il ne possède pas de plus grandes attributions dans ce corps aristocratique que les autres évêques, qui ont un pouvoir égal au sien, tant pour ce qui regarde l'ordre que la juridiction ; car, en qualité de successeurs des Apôtres, ils sont les pasteurs du bercail de Jésus-Christ aussi bien que le Pape.

Or, toutes ces assertions de Fébronius sont erronées. Il prétend que ce n’est pas à Pierre, mais à l'Eglise, qu'il a été dit: « Pais mes brebis. » Jésus-Christ aurait donc prescrit à l'Eglise de se paltre elle-même? il aurait prescrit au bercail de paitre le pasteur? Mais, je le demande, l'Eglise n'est-elle pas elle-même le bercail de Jésus-Christ? et si Jésus-Christ a enjoint à Pierre de paitre son bercail, comment peut-il se faire que le bercail ne soit pas subordonné à Pierre, mais qu'il soit supérieur à Pierre ?

Quant aux évêques, ils sont, il est vrai, les pasteurs des brebis de Jésus-Christ, et sont appelés à partager la sollicitude du gouvernement; mais c'est au Pontife Romain, comme au premier pasteur de tout le bercail, que le soin principal du troupeau a été confié; par conséquent, tous les évêques sont tenus de se soumettre à lui comme au chef suprême.

L'Eglise même, dit Fébronius, possède donc originairement et radicalement le pouvoir des Clefs, qui dérive d'elle pour se transmettre à tous ses ministres et au Souverain Pontife luimême, et est communiqué à chacun d'eux selon la part qui lui revient : {taque Ecclesia ipsa principaliter et radicaliter obtinet potestatem Clavium, que ab illa in omnes ejus ministros ipsumque Summum Pontificem derivatur, et singulis quibusque pro sua portione communicatur. |

Mais Saint Léon nous donne un autre enseignement, lorsqu'il dit : Quibus (sacerdotibus) cum dignitas sit communis, non est tamen ordo generalis; quoniam et inter... Apostolos in similitudine honoris fuit quadam distinctio potestatis ; et cum

(1) Loc. cit. c. 1. 86. n. 8.

omnium par esset electio, uni tamen datum est ut cœteris praemineret...; de qua forma episcoporum quoque est orta distinctio..., ne omnes sibi omnia vindicarent..., per quos ad unam Petri Sedem universalis Ecclesia cura conflueret :\ Bien que la même dignité soit commune à tous les prêtres, le rang n'est cependant pas le même pour tous; car, parmi les Apôtres mêmes, il y eut, avec le même degré d'honneur, une différence dans le pouvoir; et quoiqu'il y eût égalité dans l'élection, c'est cependant à un seul qu'il a été donné d'avoir la prééminence sur les autres. C'est d'après cette disposition qu'un ordre distinet a été également assigné aux évêques, afin qu'ils ne pussent point s'arroger tous les droits, et que par eux le soin de l'Eglise universelle eût son centre dans le Siége de Pierre.

De plus, Saint Grégoire a écrit : Se dicit Sedi Apostolica subjici : si qua culpa in episcopis invenitur, nescio quis ei episcopus subjectus non sit; cum vero culpa non exigit, omnes secundum rationem humilitatis equales sunt :? Il se dit soumis au Siège Apostolique: si quelque faute se rencontre dans les évêques, je ne sais lequel d'entre eux n'est pas soumis à ce Sigge; s'il y a, au contraire, absence de faute, ils sont tous égaux au point de vue de leur bassesse.

C'est d'après ces idées que le pape Zozyme a qualifié de « confusion impie » les empiétements d'un évêque sur la circonscription d'un autre : Nous vous avertissons tous, dit ce Pontife, que chacun doit se borner à son territoire; car c'est une confusion révoltante et impie que d'empiéter sur celui des autres : Omnes admonemus, ut quique territoriis suis contenti sint ; nam barbara et impia ista confusio est aliena presumere, 3 — Voyez ce que nous disons sur ce point dans notre chapitre VII.

Mais, quoique le gouvernement des évêques leur soit particulier par rapport à leurs troupeaux particuliers, cependant, si un évêque voyait surgir une hérésie dans une autre Eglise, il serait tenu de réparer lui-même le mal autant que cela serait en lui, par la raison que tous les évéques sont obligés de veil-

(1) Epist. 14. c. 11. Edit. Ballerin.

(2) Epist. 1. 7. indict. 2, epist. 67. (3) Epist. ad Episc. Gall.

ler au bien de l'Eglise universelle. Si un homme possédait un nombreux troupeau, il en confierait la garde à un seul pasteur, mais il désignerait en même temps d'autres pasteurs inférieurs, dont chacun garderait une portion du troupeau. Cependant, si quelqu'un d'entre eux venait à remarquer que les loups guettent le troupeau particulier d’un de ses compagnons, il serait tenu assurément de prévenir le danger. De même les évêques, qui tous sont pasteurs du même bercail de Jésus-Christ, sont tenus selon leur pouvoir et pour autant que cette tâche leur incombe, de protéger l'Eglise universelle et de réparer tout dommage qui lui serait causé.

C'est bien dans ce sens que Saint Augustin et Saint Cyprien ont écrit, et c'est en vain que Fébronius nous les oppose. Voici les paroles de Saint Augustin: Cum communis sit omnibus nobis, qui fungimur episcopatus officio,... specula pastoralis, facio quod possum,.... ut pestilentibus.... eorum scriptis medentia et munientia scripta pretendam :* Comme la vigilance pastorale est commune à nous tous, qui sommes chargés de l'épiscopat, je fais ce que je puis pour opposer à leurs funestes écrits (ceux des Pélagiens), d'autres écrits qui soient à la fois un remède et un préservatif. — Et Saint Cyprien dit de son côté : Copiosum corpus est sacerdotum.... unitatis vinculo copulatum, ut si quis ex collegio nostro.... gregem Christi... vastare tentaverit, subveniant coteri;... nam, etsi pastores multi sumus, unum tamen gregem pascimus :? La nombreuse corporation des évêques est rattachée ensemble par le lien de l'unité, en sorte que si l'un d'entre nous tentait de dévaster le troupeau de Jésus-Christ, les autres devraient courir au secours; car, bien que nous soyons beaucoup de pasteurs, nous paissons tous cependant un méme troupeau.

Or, il ne résulte point de ces paroles ce que Fébronius en infere, à savoir, que tous les évêques, en leur qualité de pasteurs du bercail de Jésus:Christ, sont égaux en puissance au Souyerain Pontife, et indépendants de lui; mais il en résulte

(1) Contr. duas epist. Pelag. 1. 1. c. 1.

(2) Eptst. 67 (alias 68), ad Stephan. n. 3 et 4,

simplement que quand un loup tente de dévaster le bercail de Jésus-Christ (comme parle Saint Cyprien), et qu'il n'y a personne d'autre pour réparer le dommage, tout évêque est tenu de s'employer à prévenir le mal.

Il faut distinguer deux pouvoirs dans les évéques : le pouvoir d'ordre, qui est intrinsèque à l'épiscopat, et en vertu duquel l'évêque peut conférer les Ordres, consacrer des églises, administrer le Sacrement de Confirmation, et autres choses semblables ; — le pouvoir de juridiction, qui a rapport à l'extérieur, c'est-à-dire au gouvernement du troupeau.

Quant au pouvoir d'ordre, tous les évêques sont sans nul doute égaux au Souverain Pontife, attendu que les évêques aussi bien que le Pape tiennent immédiatement ce pouvoir de Jésus-Christ; mais il n'en est pas de même du pouvoir de juridiction. La question de savoir si ce pouvoir de juridiction dont jouissent les évêques, leur vient immédiatement de Jésus-Christ ou leur est communiqué par le Pape, est une pure question de mots; car, alors même qu'ils le recevraient immédiatement de Dieu, et non du Pape, il reste toujours vrai qu'ils le reçoivent en tant que subordonnés à l'autorité suprême que Jésus-Christ a conférée au Pape sur toute l'Eglise. Supposé donc que les évêques tiennent immédiatement de Dieu leur pouvoir, cela n'empêche nullement qu’ils ne soient soumis au Pape, comme ils le sont en réalité. C'est pourquoi les Souverains Pontifes ont eu pour pratique, dès les premiers temps, de se réserver les dispenses des irrégularités, des empéchements dirimants de mariage, comme aussi de plusieurs vœux, ainsi què l'absolution d'un bon nombre de cas, et cela en vertu de leur suprême autorité, conformément à la déclaration du Concile de Trente : Pontifices Maæimi, pro suprema potestate sibi in Ecclesia universa tradita, causas aliquas criminum graviores suo potuerunt peculiari judicio ‘reservare.* Pesez bien ces derniers mots : « Suo potuerunt peculiari judicio reservare : Ils ont pu réserver certaines causes graves à leur jugement particulier. »

(1) Sess, 14. de Penit. cap. 7.

C'est d'après cela qu'en 1554, la Faculté de Paris a prononcé, à l'unanimité des suffrages, le décret suivant : Omnes et singuli magistri nostri ... ipsum Romanum Pontificem ut summum Jesu Christi Vicarium et universalem Ecclesia Pastorem, cui plenitudo potestatis a Christo data sit,... fideliter et libenter agnoscunt et confitentur :! Tous nos docteurs, et chacun d'eux en particulier, reconnaissent et professent que le Pontife Romain est le supréme Vicaire de Jésus-Christ et le Pasteur universel de l'Eglise, auquel la plénitude du pouvoir a été conférée par Jésus-Christ. — Gamaches,* professeur royal de la même Faoulté, distinguait également dans les évêques le pouvoir d'ordre du pouvoir de juridiction : Les plus illustres théologiens, dit-il, affirment que les évêques tiennent immédiatement de Jésus-Christ le pouvoir d'ordre, mais non celui de juridiction, qu'ils reçoivent plutôt du Souverain Pontife : Clarissimi theologi sustinent episcopos, etiamsi habeant potestatem caracteris immediate a Christo, non tamen potestatem jurisdictionis, sed hanc potius a Summo Pontifice accipere.? — Innocent I°" avait déjà écrit la même chose, en 404, aux évêques d'Afrique : L'épiscopat même, leur dit-il, avec toute l'autorité attachée à ce titre, émane de Pierre : À quo (Petro) ipse episcopatus et tota hujus nominis auctoritas emersit.3

Un autre auteur qui figure parmi nos adversaires, objecte que Jésus-Christ n'a point dit à Pierre : « Pais tes brebis, Pasce oves tuas, » mais bien : « Pais mes brebis, Pasce oves meas; » et il infere de là, que Jésus-Christ est le pasteur absolu du troupeau, tandis que Pierre et les Apôtres n'en sont que les pasteurs ministériels.

Nous répondons que tant que notre Sauveur vécut ici-bas, il

(1) Apud Maucter. De Monarchia, p. 4. 1. 8. c, 6. (2) De Sacram. Ordinis, c. 9. (3) Epist. 24. Rescript. ad Episc. Afric.

(*) Ce docteur, né en 1568, se distingua par l'ardeur avec laquelle il soutint Richer. Sans l'appeler un grand homme, on peut dire que Gamaches était un bon scolastique. — Telle est l'appréciation de Feller. (Dictionn. historig.).

Le traducteur.

ne fut pas seulement pasteur invisible et intérieur, mais encore pasteur et chef visible de l'Eglise, et c'est pourquoi il a dit: « Pais mes brebis, » et non « tes brebis. » Lorsqu'ensuite il monta au ciel, il resta lui-même pasteur invisible et intérieur de l'Eglise, qu'il continua à gouverner par les influences de sa grâce et ses lumières intérieures ; mais à son troupeau visible il laissa Pierre en qualité de pasteur extérieur et visible, avec pouvoir de définir visiblement les doutes en matière de foi; s'il en était autrement, et le pape, et les évéques, et les prétres seraient superflus dans l'Eglise. Pierre n'est donc relativement à Jésus-Christ, pasteur invisible, qu'un des membres de son troupeau, et c'est là précisément ce qu'a dit Saint Augustin (dont notre adversaire nous oppose l'autorité), lorsqu'il a écrit que Jésus-Christ est le Pasteur des Pasteurs : Pastorum Pastorem; mais, relativement à l'Eglise et à son gouvernement extérieur, Pierre est le pasteur suprême et visible. Qui ne comprend que pour gouverner un royaume visible, il faut un chef visible?

Le même auteur poursuit en disant que les successeurs de Pierre n'ont d'autre autorité que celle qui leur est accordée par | le troupeau, attendu que c’est à celui-ci que le pouvoir d'élire le Pontife a été conféré : Successores Petri alia auctoritate non gaudent, nisi illa quam grex illis impertitur, cum gregi collata sit facultas eligendi Pontificem. — Mais je pose ici une question : nos adversaires ne nient pas que le Pape ne possède du moins la primauté dans l'Eglise ; or, les cardinaux ont-ils la primauté? nullement; comment done peuvent-ils conférer au Pape une suprématie qu'ils n'ont pas? Ils ont, il est vrai, le pouvoir d'élire le Pape ; mais c'est de Dieu, et non pas d'eux, que le Pape élu reçoit son autorité. Aussi, dans le conciliabule de Bâle, où le pouvoir pontifical a été si déprimé, s'est-on exprimé en ces termes dans le discours adressé aux Pères: Mec potestas et præsulatus auctoritas Petro tributa fuit, non ab hominibus, sed a Christo Salvatore :! Le pouvoir et l'autorité de la prééminence ont été accordés à Pierre, non par les hom-

(1) Orat. ad Patres habita ab archiep. Tarent. — Labb.t. 12. col. 886.

mes, mais par notre Sauveur Jésus-Christ. — Et le pape Saint Gélase, s'adressant aux Pères du Concile de Rome, leur dit: Romana Ecclesia nullis synodicis constitutis cateris Ecclesiis prælata est, sed evangelica voce Domini primatum obtinuit :! L'Eglise Romaine n'a été préposée aux autres Eglises par aucune constitution synodique, mais elle a obtenu la primauté

en vertu de la parole de Notre-Seigneur consignée dans l'Evangile.

(1) Orat. ud Patres Concit Roman. ann. 494.

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