OPINION DES PÈRES ET PRINCIPAUX DOCTEURS DE L'ÉGLISE
Les enseignements de Jésus-Christ et des Apôtres trouvèrent longtemps dans l’Église des obsei vateurs scrupuleux et des défenseurs sévères pour en perpétuella mémoire et le resjtccl. Tous les pères et docteurs qui eurent à parler de l’important sujet qui nous occupe, protestèrent de siècle en siècle contre des dérogations qui avaient pour effet de corrompre la morale évangélique et de pervertir le sacerdoce. Nous invoquerons brièvement l’autorité des plus illustres.
« Si Jésus-Christ, dit Tcrtullien, n’exerça jamais au- « cun pouvoir, mémo sur ses disciples auxquels il rendit - les services les plus humbles, s’il refusa d’étre roi, il " montra claii ement aux siens quel cas ils devaient faire « du faste et des dignités mondaines, non moins que du « pouvoir. Le Sauveur avait jugé que la gloire du siècle « était étrangère à sa mission et à celle de ses disciples. ■ Or, la gloire qu’il n’a pas voulu, il la rejette et la con- « damne*. ■
€ Le pouvoir temporel, écrivait Lactance, reste aux « princes qui , comme le dit saint Paul , portent l’épée
' Fleury, discours IV, sur Yllisloire ecclésiastique,
* Tertul., de Idolalriâ, $18.
CHAPITKE PREMIBI’..
« pour châtier les méchants et protéger les gens de « bien. »
Saint Jean-Chrysostome, expliquant le texte de saint Paul , « Que toute personne soit soumise aux puissances, ■> ajoute : « liOrs même que vous seriez Apôtre,
« évangéliste , prophète , prêtre ou moine , car la piété « n’en souffre point. » Et ailleurs : « Dieu a mis la puis- « sance impérative aux mains des rois , dans celles des « prêtres le pouvoir de la persuasion. L’un impose sa
• volonté, même par la force ; l’autre ne peut rien que « par la persuasion et la liberté. Le premier combat les « barbares avec les armes matérielles; le second fait « usage des armes spirituelles contre les démons*. »
Saint Chrysostome insiste encore sur ce sujet dans un autre passage, où il s’agit simplement de la juridiction et des moyens coercitifs à exercer par l'Église. « Une
• semblable puissance , s’écrie-t-il , ne nous fut point « donnée; ce n’est point notre affaire de prononcer des « sentences et des peines contre les personnes pour « leurs délits*. >
Saint Jérôme, paraphrasant cette parole du Psalmiste, « Dieu a remis son jugement entre les mains du roi, » dit : « L’attribut essentiel des princes est de rendre la ■ justice et de la faire exécuter*. »
Saint Irénée et Origène , parlant de la juridiction qui est l’attribut caractéristique du pouvoir, ne sont pas moins explicites. S’appuyant l’un et l’autre sur cette parole de Jésus-Christ : Qui m’a établi juge, pour que je
* Saint Chrysost., ad Explicand. Paul. Rom. xiii, Homit., l, verbis ISAÏÆ.
' Saint Chrysost. de Coiuid. L. I., UotniL, 85, ad. Matth.
* Saint Jéi ôm., Can. Reg,, 23, 15.
DU l'APE.
prononce entre votre frère et vous ? soutiennent , dans des termes à peu près identiques, que les prêtres ne peuvent s’arroger aucune juridiction : t Nous voyons dans les « Écritures, disent-ils, que c’est constamment aux prin- « ces, jamais aux ecclésiastiques , que Dieu a commandé « d’exercer la justice*. »
Saint Grégoire le Grand dit formellement : « Je re- <r connais que l’empereur a autorité non-seulement sur « les soldats, mais aussi sur les prêtres*. » Et saint Grégoire de Nazianze : » Soyons soumis à Dieu d’abord, « comme auteur de toutes choses, et aux princes de la « terre par amour de l’ordre’. »
Osius de Cordoue, qui fut considéré, durant un demisiècle, comme le plus digne représentant de l’Église d’Occident, n’était pas pour le pouvoir temporel de l’Église. Voici le langage énergique avec lequel le saint évêque s’adressait à l’empereur Constance, qui prêtait l’appui de la force à des ariens : « J’ai confessé Jésus- « Christ dans la persécution de votre aïeul, vous me « trouverez prêt à tout souffrir pour la vérité. Ne vous « mêlez pas des affaires spirituelles! Dieu vous a confié « l’empire, et celui qui entreprend sur votre comman- « dement viole la loi divine. Mais nous avons le pouvoir « de l’enseignement dans l’Église. 11 est écrit : Rendez à n César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à « Dieu. Il ne nous est pas permis d’usurper l’empire de « la terre, ni à vous, seigneur, de vous attribuer aucun « pouvoir sur les choses saintes*. >
’ .Saint Iréncc, L. IV, ch. x. — Origène, Ép. ad. Rom.
’ Saint Grégoire, Ep. XCIV,
^ Saint Grég. de Jiaziance, Ornt., 17.
* Dans Fleury, Histoire ecclésiastique.
CIlAPITIîK PP.EMIF.n.
EtSynésius, évêque de Ptolémaïs, que Bossuet a appelé le Grand Synésius : « Réunir la puissance politique « au sacerdoce, dit-il, c’est filer ensemble doux ma- « tières incompatibles. Dieu a séparé ces deux genres « de vie : les hommes du siècle doivent s’occuper de la » politique, et nous de la prière. Pourquoi voulez-vous « confondre ce que Dieu a séparé? Le vrai sacerdoce a « pour objet la contemplation, qui ne s’accorde point « avec l’action et le mouvement des affaires*. »
Saint Hilaire n’est pas moins explicite; voici comment il s’exprime contre Auxence : « Il faut gémir de l’erreur « et de la misère de notre temps, où l’on croit que Dieu « a besoin de la protection des hommes, et où l’on re- « cherche la puissance du siècle pour défendre l’Église « de Jésus-Christ. Diles-moi, je vous prie, vous qui « croyez être évêque , de quel appui se sont servis les « Apôtres pour prêcher l’Évangile? Quelles puissances • leur ont aidé à annoncer Jésus-Christ et à faire pas- « ser presque toutes les nations de l’idolâtrie au culte « de Dieu? En cherchant à donner un appui humain au « nom de Jésus-Christ, on fait croire qu’il est faible « par lui-même *. >
Le sixième concile de Paris, dont les dispositions furent insérées dans les capitulaires, détermina dans le même sens la division des pouvoirs spirituel et temporel, en invoquant l’opinion des papes saint Gélase, SjTnmaque, et celle de saint Éulgcnce , que l’on peut résumer par celle, on ne peut plus clairement exprimée, de Grégoire II, dans une lettre à Léon J’Isaurien. « Les
• Dans Fleury, L. XXII, n® 45, Histoire ecclésiaslique.
* D.ins Klpiiry, Histoire ecelésinstique, L. XVI. n“ a.
by GoogI
« affaires ecclésiastiques et les temporelles, dit ce der- • nier, se traitent différemment , et comme les Pontifes « n’ont point à se mêler des affaires de la cour, ni de ■ donner les charges de l'État, de même l'empereur n’a « point le pouvoir de régler les affaires ecclésiastiques, € ni d’ordonner les ministres de l'Église, ni de consa- « crer, ni d’administrer les sacrements. U faut que cha- « cun lU nous demeure dans l'état où Dieu l’a placé. • Nous désirons ne point fatiguer le lecteur par des citations trop nombreuses dans le même sens; nous ne pouvons néanmoins nous dispenser d'ajouter aux précédentes opinions contre le }X)uvoir temporel des pontifes l’autorité de saint Bernard, le dernier, mais non pas le moins illustre des Pères de l’Église. Le Pape Eugène III, ([ui avait été son élève, se trouvant chassé par les Romains, avait demandé au saint abbé comment il devait SC comporter dans une aussi grave position. Saint Bernard lui répond par un traité sur les devoirs du Pontificat. Il prend pour exorde ce passage de saint Paul : c Celui qui est au service de Dieu ne se mêle pas aux affaires séculières. » Puis, après avoir établi la distinction des deux pouvoirs, spirituel et temporel : « Les « princes et les rois, écrit-il, sont établis juges des « choses terrestres. Pourquoi faites-vous invasion dans « le domaine d’autrui? Pourquoi mettez-vous la faux « dans la moisson qui n’est pas à vous? Je ne veux pas « dire que je vous croie indigne de ces choses; mais « elles sont indignes de vous, et vous avez des occupa- « tionsbien préférables..,. Si vous êtes sage, vous vous « contenterez de la part que Dieu vous a faite ; il y a B mal à vouloir au delà,.,. Qu’est-ce que le saint Apôtre " vous a donné? Ce n’est pas de l’or et de l’argent; car
CHAPITHE PREMIER.
a il dit lui-méme : « Je n’ui ni or ni argent. > Vous pou- « vez aspirer au pouvoir, mais non par le droit aposlo- « lique, car il est constant que toute domination a été « interdite aux Apôtres, et qu'il n'a pu vous donner ce « qu’il n’avait pas. Ce que l'Apôtre avait, il vous l’a lé- « gué ; sa vigilance sur les Églises. Écoutez ce qu’il « vous dit lui-même : Non dominantes in clero, sed forma
• facli gregis! Si vous voulez posséder en même temps « les deux pouvoirs, vous les perdrez l'un et l’autre ; et « de pensez pas d'élre excepté du nombre de ceux dont t Dieu a dit : Ils ont régné, mais ce n'est pas par moi; iis
• ont vécu en princes, mais je ne les ai pas connus !
• ôn ne vit jamais saint Pierre, ajoute saint Bernard, « marcher chargé de pierreries, ni vêtu de soie, ni cou- « vert d’or, ni monté sur un cheval blanc, ni entouré « de soldats. 11 a cru pouvoir remplir, sans ces choses, f la mission de paître les brebis de Jésus-Christ ; tout ce « cortège fait de vous non le successeur de saint Pierre,
• mais celui de Constantin!...
« Objecterez-vous que les Romains ne sont pas des € brebis, mais des scorpions et des dragons? C’est une
• raison de plus pour que je vous dise : 11 faut les atta- « quer avec la parole, non avec le fer ! Si vous agissez « ainsi et sans succès, sortez du milieu des Chaldéens,
• et dites-lcur que vous allez évangéliser d’autres cités. ■ Je pense que vous ne vous repentirez pus de cet exil ; « car, pour une ville perdue, vous aurez conquis l’uni- « vers*. »
Saint Bernard n’épargnait pas la franchise au Pape
* Saint Bernard, de ContideralUme, L. 1. ch. iv. — L. U, ch. vi. — L. III, ch. I. — L. IV, c. 2.
DL' PAPK.
Eugène; c’est encore à lui qu’il écrit pour dire que les (‘(•clésiastiques ne devaient pas même se mêler de la juridiction, et qu’à l’exemple de Jésus-Christ et des Apôtres, ils devaient renoncer à exercer une autorité de cotte nature : « Je vois partout, lui dit-il, que les Apô- « très ont comparu devant des juges; mais je ne vois « nulle part qu’ils en aient exercé les fonctions! » Le suint abbé corrobore son opinion en matière d’autorité par une lettre adressée à Henri, archevêque de Sens. Après lui avoir éloquemment expliqué le texte de saint Paul : Que toute personne soit soumise aux puissances, il ajoute : * Si toute personne doit être soumise aux,puis- « sances, pourquoi ne le seriez-vous pas aussi bien que « les autres? Qui vous a excepté de la généralité? As- •I surément, celui qui, en pareille matière, s’efforce « d’établir exception, vise à la déception »
Voilà quelle est l’opinion des saints Pères et des plus grands docteurs de l’Église. Elle est conforme à la fois au précepte évangélique et aux lumières de la raison .