‹ Du PapeChapitre 13 sur 192 · CHAPITRE PUEMIKR · texte numérisé non relu

CHAPITRE PUEMIKR

C’était vainement que les deux grands schismes d’Orient avaient frappé l'Église en punition de sa tendance passionnée à transformer en théocratie politique la simple morale de l’Évangile. Plus l’empire du christianisme se rétrécissait, plus la Papauté se montrait ainsi ardente à tout envahir autour d’elle. Les maximes que nous venons de voir avaient acquis un tel ascendant, à la faveur de la croyance religieuse et de la puissance territoriale du clergé, iju’elles étaient devenues, en quelque sort#, la base du droit public, malgré les résistances et les protestations des pouvoirs civils.

Au moment même où la réforme luthérienne va diviser de nouveau l’Église, Rome semble n’avoir rien tant à cœur que de poursuivre sa folle domination, l’n livre, publié vers la fin du xv' siècle, et composé de manière h vulgariser le système politique du droit divin, peut donner une idée de fa quiétude avec laquelle les hommes d'Église jouissent de la béatitude attachée à un système qui les représente comme des divinités régnant à la place d’un Dieu supposé absent. Ce livre' est un composé de dialogues entre un théologien et un chevalier. Toutes les questions y sont posées et discutées de manière îi représenter le théologien comme étant toujours victorieux des répliques du laïque. Le Pape est dé fini Seigneur du monde entier, « parce que la puissance » supérieure est nécessairement spirituelle de sa na- « ture, et que l’autorité spirituelle étant universelle, elle « contient et porte en elle la puissance temporelle, la

question travestit élraiiijemcnt la morale de l’Evangile cl Ponscignemeni des Apôtres saint Paul et saint Pierre.

' Le Soiiije lin t ï(/ier (1 V9I).

« cause ne pouvant être séparée de l'effet, et l’esprit « de la matière!... »

Dellarmin vient, au commencement du .wii' siècle, mettre la dernière main à l’exposé du système théocratique : € La puissance civile, écrit-il, est subordonnée à * la puissance spirituelle, donc le prince spirituel est « en droit de commander aux princes temporels, et de « disposer des choses temporelles, en vue du bien spi- « rituel, car tout supérieur commande à son inférieur. » Le célèbre tbéoloffien explique les raisons métaphysiques de la subordination de droit divin en disant :

« r Que la fin des choses temporelles n’est pas ab- « solue, et que la félicité de ce monde doit se reporter « à la félicité éternelle, Aristote enseignant que l’on « doit ordonner les choses en vue des cfl’els...

« 2" Que les Pontifes cl les rois, les clercs et les laï- « ques, ne forment pas deux républiques, mais une « seule et mémo Église; que nous sommes tous un « seul corps, dont les membres sont dépendants les uns « des autres, mais tous subordonnés îi râme ; et (pie, « de même, les clioses temporelles dépendent dos choses •( spirituelles et leur sont subordonnées.

« 3“ Qu’enfin, si l’administration temporelle fait ob- « stade au bien spirituel, de l’avis de tout le monde, il « faut la changer ; et que le Pape est en droit de dis- « poser des princes et de leurs États* ! »

Tels sont les rêves dont les théologiens bervaiont encore la Papauté, alors que déjà la réforme luthérienne emportait au loin une moitié de l'Europe catholique. Il .semblait aux théologiens que la supériorité de l’esprit

‘ ndlarmimis, De Potestate summi Pontifh is in rebuf lem//oralibus (1610).

CHAPITRK PREMIER.

sur la matière étant incontestable, le Pape et le clerp* devaient naturellement s’élever au-dessus de tout. Mais ils ne réfléchissaient pas b une chose ; c’est que le Pape et les clercs n’étaient pas des êtres tout .spirituels, et les princes, avec leurs sujets, des êtres purement matériels. L’état civil, en effet, contient, ainsi que l’Kgliso canonique, sa part des deux éléments. Si les théologiens avaient embrassé ii la fois les deux cotés de la question, ils'seraient arrivés à reconnaître une vérité ; c’est que le spirituel est bien, sans doute, supérieur au temporel, mais que le pouvoir de l'esprit est dans l'esprit luimême ; que Dieu seul est assez grand pour exercer un pouvoir absolu, comme le pouvoir spirituel, dans l'extension universelle que comporte la logique; que les prêtres ont seulement pour mission d'exposer, autant qu'il est en eux, la morale évangélique, et de la faire régner par elle-même, en vue de l'ordre social et des vérités religieuses qui s'y rattachent ; et, enfin, que toute substitution de l'autorité de fhomme à l'autorité du principe est interdite au prêtre, non-seulement en ce qui concerne les Etats, mais encore au sein de l'Eglise.

Au reste, les choses de cc monde ont aus.<i leur esprit et leurs lois, et tandis que la morale agit sur (‘lies a priori et directement, cet esprit et ces lois se manifestent a posteriori et deviennent, par l expêrience, des vérités positives et corrélatives à la morale elle-même. Il faut tenir compte de ce phénomène ; il e.st la part fuite par le Créateur à l'intelligence et au travail de l’homme dans les affaires de l'humanité, et le bien qui en résulte est comme la récompense de ses efforts persistants pour améliorer sa condition.

La doctrine du moyen âge s’esl vainement renfermée dans le concile de Trente, comme dans une citadelle inexpugnable, au xvi" siècle. Une partie considérable des Etats se soustrait violemment à un despotisme qui n’a produit que misère et démoralisation , et la guerre générale que Rome suscite à cette occasion entre les princes chrétiens , la guerre de Trente ans, est le dernier acte important de sa domination sur eux, La Papauté perd, avec la confiance, la haute direction des affaires publiques , et son autorité temporelle se trouve confinée dans un coin de terre, que lui enlève, au nom de l'Evangile et de l’ordre public, la révolution française, et qui, après lui avoir été rendu à la suite des désastres de l’empire, est sur le point aujourd’hui de lui échapper de nouveau. Là, cependant, la cour romaine semble conserver toutes ses prétentions, et le haut clergé s’efforce de les seconder. Les deux exemples que nous allons citer à l'appui de notre exposé des doctrines ecclésiastiques ne prouvent que trop la funeste erreur dans laquelle sont encore aujourd'hui les hommes les plus éminents de l'Eglise catholique.

La république de 1848 avait ouvert la porte à toutes les opinions comme à tous les proscrits. Le Pape, un moment dépossédé, s'était vu, à tort ou à raison, rétabli par les armes de la France. Eh bien, voici comment la cour romaine et les prélats français en témoignent leur reconnaissance : un concile synodal est assemblé à Reims; le but ostensible de cette réunion est la question de l'immaculée conception. Le concile émet, en effet, le vœu que Pie IX en déclare la croyance comme étant de foi dans l’Eglise catholique : veluti catholicæ doetrinam (titre iiib

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CHAPITHK PKEMIEU.

Là n’était point l’abus de la liberté, une déclaration de cette nature était parfaitement dans les attributs et la compétence du synode; la question était essentiellement du domaine spirituel et la décision parfaitement à sa place. Mais venaient d’autres dispositions qui, sous le masque du spirituel, entraient largement dans le domaine de l’État et portaient bien le caractère monomane et incurable de l’ambition pontificale ; les voici : « I.e " concile déclare qu’il repousse l’opinion trop longtemps

• enseignée en France, que les Constitutions du Sainl- « Siège n’ont point de valeur dans notre pays sans l'ac- « ceptation et le consentement du pouvoir civil. Les « prélats assemblés condamnent ouvertement cette erreur

• et déclarent que les Constitutions du Pontife romain « sont obligatoires pour tous les fidèles, indépendamment « de toute puissance séculière (titre ii, De fide catholica).

• Le concile déclare également que le sacrement suffit a pour valider le mariage, indépendamment de toute « puissance séculière » (titre xvit).

Tels sont les sujets sur lesquels était dirigée l’attention du clergé, à la faveur d’un moment de liberté absolue. Sous le voile d’une question d’obscur dogmatisme, de nature à détourner l’attention publique, les prélats oubliaient leurs devoirs envers la patrie trop confiante, et jusqu’à la déclaration de l’Église gallicane. Ils conspiraient nettement contre les lois de l’État; et de telles manœuvres, cela va sans dire, étaient ouvertement approuvées par la cour romaine, qui violait, de son coté, le concordat : Samla Sede approbata!

Le conciliabule n’avait point oublié de sanctionner la suprématie du Pape , et l’extension qu'il donnait à son autorité était sans mesure, puis<{uc les Cunstitulions pon- .

ÜU PAPE.

lilicales, c'est-à-dire les décrets de la cour romaine, devaient prévaloir contre les gouvernements et les lois de l'Etat. Afin que de telles prétentions fussent clairement intelligibles, le concile refaisait ce qu’un concile de Florence avait fait au moyen âge, ou du moins en répétait les formules : « L'évêque de Rome, disait-il, est « le successeur du prince des Apôtres ; il a refu de Jésus- « Christ lui-même le plein pouvoir de gouverner l'Église , ■ c'est-à-dire la société tout entière (titre ii)'.

On voit par ce ré<;ent exemple comme les tliéologieiis vont vite du spirituel au tenqiorel par la logique de la souveraineté pontificale, et combien ils sont attentifs à profiter des circonstances pour ressaisir leur domination d'autrefois, au risque de jeter la perturbation dans les empires.

Enfin, tout le monde a pu juger, dans le courant de la présente année (lSfi2), que l'idée fixe de la domination temporelle, dissimulée sous le prétexte religieux, reste encore vive à la cour romaine et dans le haut clergé catboli(jue. Pie IX, après avoir amplement ana- Ihématisé dans un consistoire tous les progrès du siècle, la science, la philosophie, les inventions modernes, et en particulier le droit souverain des peuples, déclare qu'à lu vérité « le pouvoir temporel n'est pas de dogme, « mais qu i! est indispensable au dogme et à l’indépendance « du Souverain Pontife! » Plus de trois cents évêques sont réunis autour du Pontife pour la canonisation des martyrs du Japon. Cette réunion n'est pas un concile, sans doute, car jamais concile, même au moyen âge, ne

' Les actes du Concile ont été publiés cnei Lecoiïre, rue du Vieux-Culombicr, à Paris.

CIIAPITHb PKKMIKIt.

donna un pareil spectacle. Tous les évéques ont applaudi et présentent (lueUjues jours après, à Pie IX, une adresse contenant rapproliution uimniine de sa déclaration. Ils lui disent « qu’ils n'ont d’autre devoir (|ue celui d’écou- « ter respectueusement ses paroles, et d’y donner leur « assentiment ; que le Pape est tout-puissant, et qu'eux- « mêmes, prosternés en larmes à ses pieds sacrés, attendent « de lui LA FORCE céleste'! » L’un des plus notables prélats (capable, assure-t-on, de porter dignement la tiare après Pie IX) propose de mettre dans l'adresse la phrase suivante : « Saint-Père, vous n’avez qu'à parler,

« nous sommes prêts à aller transmettre vos ordres aux « souverains de la terre ! »

Ainsi, la dernière déclaration sortie du soin de l'Eglise catholi(]ue consiste à dire : 1" que la souveraineté temporelle est une nécessité pour le dogme religieux et l’indépendance du Pontife; que lorsque le Pape a parlé, l'épiscopat n’a plus pour devoir que de s’incliner et approuver son infaillibilité, même en matière temporelle!...

Après une semblable et si solennelle épreuve, on pourrait croire que le sens moral et la foi sont fort affaiblis dans l'Église, bien que l'épiscopat compte dans son sein d’éminentes intelligences. C’est en vain que les . lumières du xviii® siècle et la révolution qui l’a terminé sont venues prêter le témoignage de la raison au principe sacré de l’Évangile, en soumettant à son esprit les constitutions et les lois , et en l’incarnant , pour ainsi dire, dans les institutions modernes; l'Eglise de Rome

' Ad tuos sacras pedes prevoluli, et tecum (lentes, snnetissme Pater, à te robur cceleste eipelimus ! Adresse des tWêqucs à Pie IX en juin IK02.

réprouve toute virtualité humaine et tout progrès; elle nie aujourd’hui le mouvement du monde, avec la même obstination qu’elle le niait du temps de Galilée.

Il se peut aussi bien , cependant , que la vérité se cache derrière ces résistances absolues du Saint-Père et des autres chefs de l’Église. Pie IX n’est point suspect d’ambition personnelle : affable et généreux , dit-on , priant avec foi, ce sont bien là des qualités du vrai prêtre, et nous ne doutons pas que la généralité des prélats réunis naguère autour de lui ne possèdent les mêmes vertus Un scrupule honnête, sinon fondé, les a tous retenus. Des réformes, on ne peut; abandonner, on n’ose! Quelque grand mystère est là, avec la crainte exagérée qu'inspire l'approcbe d’une inévitable crise. Mais il est moralement impossible que les vénérables prélats aient désespéré un seul instant de la religion parce que le pouvoir temporel tombera. Il y a dans l’Église une source de vie et de lumières à laquelle leur sagesse saura assurément recourir quand l’événement les y aura obligés.

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