Lettres sur l'Histoire, t. 111, luit. LX1I, p
proportionnelle à sa force et à sa durée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et ses attributs est, par cela même, faux, éphémère et ridicule. Autant vaudrait imaginer un homme adulte-né.
En second lieu, il fallait que l’explosion de la puissance pontificale, s’il est permis de s’exprimer ainsi, coïncidât avec la jeunesse des souverainetés européennes qu’elle devait christianiser.
Je me résume. Nulle souveraineté n’est illimitée dans toute la force du terme, et même nulle souveraineté ne peut l’être : toujours et partout elle a été restreinte de quelque manière1. La plus naturelle est la moins dangereuse, chez des nations surtout neuves et féroces, c’était sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle. L’hypothèse de toutes les souverainetés chrétiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle, sous la suprématie mesurée du pouvoir spirituel suprême; cette hypothèse, dis-je, n’avait rien de choquant, et pouvait même se présenter à la raison comme supérieure à l’institution des Amphictyons. Je ne vois pas que les temps modernes aient imaginé rien de meilleur ni même d’aussi bon. Qui sait ce qui serait arrivé si la théocratie, la politique et la science avaient pu se mettre tranquillement en équilibre, comme il arrive toujours lorsque les éléments sont abandonnés à eux-mêmes, et qu’on laisse faire le temps? Les plus affreuses calamités, les guerres de religion, la
{. Ce qui doit t’entendre suivant l'explication que j’ai donnée plus haut (liv. II, ch. III, p. 1 36); c'est-à-dire qu’il n’y a point de souveraineté qui, pour le bonheur des hommes , et pour le sien surtout, ne soit bornée de quelque manière ; mais que, dans l’intérieur de ces bornes, placées comme il plaît à Dieu, elle est toujours et partout absolue et tenue pour infaillible. Ht quand je parle de l’exercice légitime de la souveraineté, je n’entends point ou je ne dis point l’exercice juste, ce qui produirait une amphibologie dangereuse, à moins que, par ce dernier mot, on ne veuille dire que tout ce qu’elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel, ce qui est la vérité. C’est ainsi qu’un tribunal suprême, tant qu’il ne sort pas de ses attributions, est toujours juste ; car c’est la même chose, dans la pratique , d’être infaillible ou de se tromper sans appel.