LIVRE III, CHAPITRE III
Lors donc qn’un de ces prédicateurs prend la parole, quels moyens a-t-il de prouver qu’il croit ce qu’il dit? et quels moyens a-t-il encore de savoir qu’en bas on ne se moque pas de lui? 11 me semble entendre chacun de ses auditeurs lui dire, avec un sourire sceptique : En vérité, JE CROIS QU’IL CROIT QUE JE LE CROIS 1 2 !
L’un des fanatiques les plus endurcis qui aient jamais existé, Warburton, fonda en mourant une chaire pour prouver que le Pape est Y Antéchrist1 . A la honte de notre malheureuse nature, cette chaire n’a pas encore vaqué; on a pu lire même, dans les papiers publics anglais de cette année (1817), l’annonce d’un discours prononcé à l’acquit de la fondation. Je ne crois point du tout à la bonne foi de Warburton ; mais quand elle serait possible de la part d’un seul homme, le moyen d’imaginer de même comme possible une série d’extravagants .ayant tous perdu l’esprit dans le même sens, et délirant de bonne foi? Le bon sens se refuse absolument à cette supposition; en sorte que, sans le moindre doute, plusieurs et peut-être tous auraient parlé pour de l’argent contre leur conscience. Qu’on imagine maintenant un Pitt, un Fox, un Burke, un Grey, un Granville, ou d'autres têtes de cette force, assistant à l’un de ces sermons. Non-seulement le prédicateur sera perdu dans leur esprit, mais la défaveur rejaillira même sur l’ordre entier des prédicateurs.
Je traite ici un cas particulier; mais il y a bien d’au-
1 . V credo ch' ei credetle ch’ ta credesse. (Dante, Infern., XIII, 25.)
2. Ce nom de Warburton me fait souvenir qu’au nombre de ses Œuvres se trouve une édition de Shakspearc avec une préface et un commentaire. Personne, sans doute, n’y verra rien de répréhensible de la part d’uu homme de lettres; mais que l’on se figure, si l’on peut, Christophe de Beaumont, par exemple, éditeur et commentateur de Corneille ou de Molière ; jamais on n’y réussira. Pourquoi? Parce que c’est un homme d’un autre ordre que Warburton. Tous les deux portent la mitre. Cependant l’un est pontife et l’autre n’est qu’un ijentleman. Le premier peut être ridiculisé ou flétri par ce qui ne fait nul tort à l’autre. On sait que lorsque Télémaque parut, Bossuet ne trouva pas l’ouvrage assez sérieux pour un prêtre. Je me garde bien 4c dire qu’il eut raison, je dis seulement que Bossuet a dit cela.
très causes générales qui blessent le caractère de l’ecclésiastique dissident, et le ravalent dans l’opinion. Il est impossible que des hommes dont on se défie constamment jouissent d’une grande considération; jamais on ne les regardera, dans leur parti même, que comme des avocats payés pour soutenir une certaine cause. On ne leur disputera ni le talent, ni la science, ni l’exactitude dans leurs fonctions; quant à la bonne foi, c’est autre chose.
« La doctrine d’une Église réformée, a dit Gibbon, « n’a rien de commun avec les lumières et la croyance « de ceux qui en font partie, et c’est avec un sourire ou « un soupir que le clergé moderne souscrit aux formes « de l’orthodoxie et aux symboles établis... Les prédic- « fions des catholiques se trouvent accomplies. Les armi- « niens, les ariens, les sociniens, dont il ne faut pas cal- « culer le nombre d’après leurs congrégations respectives, « ont brisé et rejeté l’enchaînement des mystères. »
Gibbon exprime ici l’opinion universelle des protestants éclairés sur leur clergé. Je m’en suis assuré par mille et mille expériences. Il n’y a donc plus de milieu pour le ministre réformé. S’il prêche le dogme, on croit qu’il ment : s’il n’ose pas le prêcher, on croit qu’il n’est rien.
Le caractère sacré étant absolument effacé sur le front de ses ministres, les souverains n’ont plus vu dans eux que des officiers civils qui devaient marcher avec le reste du troupeau, sous la boulette commune. On ne lira pas sans intérêt les plaintes touchantes exhalées par un membre même de cet ordre malheureux, sur la manière dont l’autorité temporelle se sert de leur ministère. Après avoir déclamé, comme un homme vulgaire, contre la hiérarchie catholique, il plane tout à coup au-dessus de tous préjugés, et il prononce ces paroles solennelles :
« Le protestantisme n’a pas moins avili la dignité sa- « cerdotale'. Pour ne pas avoir l’air d’aspirer à la hié-
1. Ainsi ce caractère est avili des deux côtés! Il faudrait bien cependant