LIVRE 111, CHAPITRE IV
comme des assassinats solennels, plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins.
Mais comment l’Église aurait-elle pu faire plier la monarchie, si la monarchie elle-même n’avait été préparée, assouplie, je suis prêt à dire édulcorée par les Papes? Que pouvait chaque prélat, que pouvait même chaque Église particulière contre son maître? Rien. Il fallait, pour opérer ce grand prodige, une puissance non point humaine, physique, matérielle (car, dans ce cas, elle aurait pu abuser temporellement), mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l’opinion : telle fut la puissance des Papes : Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnaître l’action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l’Europe, et montra à tous ses habitants le Souverain Pontife comme la source de la souveraineté européenne, parce que la môme autorité, agissant partout, effaçait les différences nationales autant que la chose était possible, et que rien n’identiûe les hommes comme l’unité religieuse. La Providence avait confié aux Papes l’éducation de la souveraineté européenne. Mais comment élever sans punir? De là tant de chocs, tant d’attaques, quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces ; mais le prince divin n’était pas moins toujours présent, toujours agissant et toujours reconnaissable ; il l’était surtout par ce merveilleux caractère que j’ai déjà indiqué, mais qui ne saurait être trop remarqué, savoir : que toute action des Papes contre les souverains tournait au profit de la souveraineté. N’agissant jamais que comme délégués divins, même en luttant contre les monarques, ils ne cessaient d’avertir le sujet qu’il ne pouvait rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain, ils combattaient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toute espèce de résistance, ne pouvait s’enorgueillir ni s’émanciper, et les souverains, ne pliant que sous un pouvoir divin ,
conservaient toute leur dignité. Frédéric, sous le pied du Pontife, pouvait être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris, pas plus que David prosterné devant l’ange qui lui apportait les fléaux du Seigneur.
Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie européenne ; ils l’ont faite, au pied de la lettre, comme Fénelon fit le duc de Bourgogne. Il s’agissait, de part et d’autre, d’extirper d’un grand caractère un élément féroce qui aurait tout gâté. Tout ce qui gêne l’homme le fortifie. Il ne peut obéir sans se perfectionner ; et, par cela seul qu’il se surmonte, il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu’à cinq ou six on lui aura appris à se passer volontairement d’un joujou ou d’une sucrerie. 11 est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L’effort continuel de l’Église, dirigé par le Souverain Pontife, en a fait ce qu’on n’avait jamais vu et ce qu’on ne verra jamais partout où cette autorité sera méconnue. Insensiblement, sans menaces, sans lois, sans combats , sans violence et sans résistance , la grande charte européenne fut proclamée, non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics, mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques.
Les rois abdiquent le pouvoir de juger jxir eux-mêmes, et les peuples , en retour, déclarent les rois infaillibles et