LIVRE III, CHAPITRE IV
main arbitraire ; c’est en vain qu’ils s’élanceront sur les traces des nations ennoblies, ignorant qu’avant de faire des lois pour un peuple, il faut faire un peuple pour les lois. Tous les efforts seront non-seulement vains, mais funestes ; nouveaux Ixions, ils irriteront Dieu, et n’embrasseront qu’un nuage. Pour être admis au banquet européen, pour être rendus dignes de ce sceptre admirable qui n’a jamais suffi qu’aux nations préparées, pour arriver, enfin, à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante, toutes les routes sont fausses, excepté celle qui nous a conduits.
Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife assez pour recevoir l’impression sainte, mais qui l’ont malheureusement abandonnée, elles serviront encore de preuve à la grande vérité que j’expose; mais cette preuve sera d’un genre opposé. Chez les premières, le peuple n’obtiendra jamais ses droits ; chez les secondes, le souverain perdra les siens, et de là naitra le retour.
Les rois favorisèrent, il y a trois siècles, la grande révolte pour voler l’Église '. On les verra ramener les peuples à l’unité pour affermir leurs trônes, mis en l’air par les nouvelles doctrines.
L’union, à différents degrés et sous différentes formes, de l’empire et du sacerdoce fut toujours trop générale dans le monde pour n’étre pas divine. 11 y a, entre ces deux choses, une affinité naturelle. 11 faut qu’elles s’unissent où qu’elles se soutiennent. Si l’une se retire, l’autre souffre.
Alterius sic
Altéra poscit opem res et conjurât amice.
Toute nation européenne soustraite à l’influence du
1. Hume, qui, ne croyant rien, ue se gênait pour riea, avoue sans compliment que « le véritable fondement de ia réforme fut l'envie de vonaa l’argenterie * et tous les ornementa des autcia. ► A pf8Ê6HC6 for inaking sjjoil '*/ tiw plate, vestures and rich oruaments belonymy to the altatr ». (limites HisE of Kwj, Elisabeth, ch. il, auu. 1508.)
l)U PAPE.
Saint-Siège sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être que l’eflet de la cause supérieure que j’indique.
Cet équilibre miraculeux est tel, qu’il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n’exclut pas l’obéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans être désordonné , et l’obéissance est parfaite sans être vile. C’est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux ; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain, n’infligeant aucune peine directement, n’est amenable lui-même dans aucun cas, et ne répond à personne, il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d’importance ’.
On parle beaucoup du despotisme turc ; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir directement , c’est-à-dire au pouvoir d 'assassiner, le seul dont l’opinion universelle prive le roi chrétien ; car il est bien important que nos princes soient persuadés d’une vérité dont ils se doutent peu, et qui est cependant incontestable : c’est qu’ils sont incomparablement plus puissants que les princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des mollahs et des ulhémas réunis \ Il ne pourrait céder une province, une seule ville même, sans exposer sa tête, il ne peut se dispenser d’aller à la mosquée le vendredi; on a vu des sultans malades faire un dernier effort pour monter à cheval, et tomber morts en s’y rendant; il ne peut conserver un enfant mâle naissant dans sa maison,
1 . Le droit de s'imposer, par exemple, dont on fait beaucoup de bruit, ne signifie pas grand’cbose. Les nations qui s'imposent elles-mêmes sont toujours les pins imposées. Il en est de même du droit colégislatif. Les lois seront pour le moins aussi bonnes partout où il n’y aura qu’un législateur unique.
2. Ces deux corps sont à peu près ce que seraient parmi nous le clergé et la magistrature.