CHAPITRE V
Digression sur ce qu’on appelle la jeunesse des nations.
Mais ce mot de jeunesse m’avertit d’observer que cette expression et quelques autres du même genre se rapportent à la durée totale d’un corps ou d’un individu. Si je me représente, par exemple, la république romaine, qui dura cinq cents ans, je sais ce que veulent dire ces expressions : La jeunesse ou les premières années de la république romaine ; et s’il s’agit d’un homme qui doit vivre à peu près quatre-vingts ans, je me réglerai encore sur cette durée totale ; et je sais que si l’homme vivait mille ans, il serait jeune à deux cents. Qu’est-ce donc que la jeunesse d’une religion qui doit durer autant que le monde? On parle beaucoup des premiers siècles du christianisme : en vérité, je ne voudrais pas assurer qu’ils sont passés.
Quoi qu’il en soit, il n’y a pas de plus faux raisonnement que celui qui veut nous ramener à ce qu’on appelle les premiers siècles, sans savoir ce qu’on dit.
Il serait mieux d’ajouter, peut-être, que dans un sens l’Église n’a point d’âge. La religion chrétienne est la seule institution qui n’admette point de décadence, parce que c’est la seule divine. Pour l’extérieur, pour les pratiques, pour les cérémonies, elle laisse quelque chose aux variations humaines. Mais l’essence est toujours la même, et anni ejus non déficient. Ainsi, elle se laissera obscurcir par la barbarie du moyen âge, parce qu’elle ne veut point déranger les lois du genre humain; mais elle produit cependant à cette époque une foule d’hommes supérieurs, et qui ne tiendront que d’elle leur supériorité. Elle se relève ensuite avec l’homme, l’accompagne et le perfectionne dans toutes les situations; différente en cela, et d’une manière frappante.