LIVRE IV, CHAPITRE V
Mais, pour terminer sur ce mot orthodoxe, quelle Église ne se croit pas orthodoxe, et quelle Église accorde ce titre aux autres qui ne sont pas en communion avec elle? Une grande et magnifique cité d’Europe se prête à une expérience intéressante que je propose b tous les penseurs. Un espace assez resserré y réunit des Églises de toutes les communions chrétiennes. On y' voit une Église catholique, une Église russe, une Église arménienne, une Église calviniste, une Église luthérienne; un peu plus loin se trouve l’Église anglicane; il n’y manque, je crois, qu’une Église grecque. Dites-donc au premier homme que vous rencontrerez sur votre route : Montrez -moi l’Eglise orthodoxe, chaque chrétien vous montrera la sienne, grande preuve déjà d’une orthodoxie commune. Mais si vous dites : Montrez-moi l'Église catholique, tous répondront ; Im voilà! et tous montreront la môme. Grand et profond sujet de méditation 1 Elle seule a un mm dont tout le monde convient, parce que ce nom devant exprimer l’unité qui ne se trouve que dans l’Église catholique, cette unité ne peut être ni méconnue où elle est, ni supposée où elle n’est pas. Amis et ennemis, tout le monde est d’accord sur ce point. Personne ne dispute sur le nom, qui est aussi évident que la chose, Depuis l’origine du christianisme, V Eglise a porté le nom qu’elle porte aujourd’hui, et jamais son nom n’a varié; aucune essence ne pouvant disparaître ou seulement s’altérer sans laisser échapper son nom. Si le protestantisme porte toujours le même, quoique sa foi ait immensément varié, C’est que son nom étant purement négatif et ne signifiant qu’une renonciation au catholicisme, moins il croira et plus il protestera, plus il sera lui-même. Son nom devenant donc tous les jours plus vrai, il doit subsister jusqu’au moment où il périra, Comme l’ulcère périt avec le dernier atome de chair vivante qu’il a dévoré.
Le nom de catholique exprime, au contraire, une essence, une réalité qui doit avoir un nom ; et comme hors
de son cercle divin il ne peut y avoir d’unité religieuse, on pourra bien trouver hors de ce cercle des Eglises , mais point du tout I’Église.
Jamais, jamais les Églises séparées ne pourront se donner un nom commun qui exprime l’unité, aucune puissance ne pouvant, j’espère, nommer le néant. Elles se donneront donc des noms nationaux ou des noms à prétention, qui ne manqueront jamais d’exprimer précisément la qualité qui manque à ces Églises. Elles se nommeront réformée, évangélique , apostolique ' , anglicane, écossaise , orthodoxe, etc., tous noms évidemment faux, et de plus accusateurs, parce qu’ils sont respectivement nouveaux, particuliers, et même ridicules pour toute oreille étrangère au parti qui se les attribue; ce qui exclut toute idée d’unité, et par conséquent de vérité.
Règle générale. Toutes les sectes ont deux noms : l’un qu’elles se donnent, et l’autre qu’on leur donne. Ainsi les Églises photiennes, qui s’appellent elles-mêmes orthodoxes, sont nommées hors de chez elles schismatiques, grecques ou orientales, mots synonymes sans qu’on s’en doute. Les premiers réformateurs s’intitulèrent non moins courageusement évangéliques, et les seconds réformés; mais tout ce qui n’est pas eux les nomme luthériens et calvinistes. Les anglicans, comme nous l’avons vu, essayent de s’appeler apostoliques ; mais toute l’Europe en rira et même une partie de l’Angleterre. Le rascolnic russe se donne le nom de vieux croyant ; mais, pour tout homme qui n’est pas rascolnic, il est rascolnic; le catholique seul est appelé comme il s’appelle, et n’a qu’un nom pour tous les hommes.
1 . L’Eglise anglicane, dont le bon sens et l'orgueil répugnent également à se voir en assez mauvaise compagnie , a imaginé depuis quelque temps de soutenir qu’elle n’est pas protestante. Quelques membres du clergé ont défendu ouvertement celte thèse; et comme, dans cette supposition, ils se trouvaient sans nom, ils ont dit qu'ils étaient apostoliques. C’est un peu tard, comme on voit, pour sc donner uu nom, et l’Europe est devenue trop impertinente pour croire à cet ennoblissement. Le Parlement , au reste, laisse dire les apostoliques, et ne cessé de protester qu’il est protestant.